Adresse aux révolutionnaires d’Algérie : Internationale situationniste

« La révolution algérienne a accompagné le processus conduisant de la critique de l’art à la critique sociale généralisée, de l’Internationale lettriste à l’Internationale situationniste », souligne Nedjib Sidi Moussa, qui, à l’heure où l’Algérie s’embrase, a rassemblé quelques-uns des textes situationnistes et post-situationnistes rédigés des années 1960 à nos jours.
C’est ainsi qu’à Paris un bar kabyle de la rue Xavier-Privas abritait le quartier général de L’Internationale lettriste. Guy Debord a figuré parmi les signataires de la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». C’est un Kabyle qui a inventé le terme « psychogéographie». L’Algérie est présente dans La Société du spectacle : dès la guerre d’Indépendance, une bureaucratie s’est formée comme direction paraétatique et a cherché un « compromis pour fusionner avec une faible bourgeoisie nationale » (thèse 113).

Bien que très minoritaire, ce courant a produit des écrits qui méritent d’être rappelés dans lesquels le soutien au peuple algérien va de pair avec une analyse sans concession. Qu’on en juge. Le premier texte du recueil, paru en 1963, commence par ces mots de Ben Bella, après un vote unanime de l’Assemblée constituante algérienne, dont tous les membres ont été désignés par le même Ben Bella : « Il n’y a pas d’opposition en Algérie, ou pour le moins il n’y en a plus. » Dès l’indépendance du pays des combats meurtriers ont lieu entre « des coteries luttant pour saisir le pouvoir », « les discussions sont tranchées par l’armement lourd. » Les auteurs en concluent que « la révolution algérienne est glacée, pour longtemps peut-être. »

Suit l’«Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays », tract diffusé après le coup d’État du 19 juin 1965 qui assoit la domination de l’armée algérienne : « Ben Bella est tombé comme il a régné, dans la solitude et la conspiration, par la révolution de palais. Il est parti raccompagné par les gens mêmes avec qui il était venu : l’armée de Boumédiène qui lui avait ouvert la route d’Alger en septembre 1962. » Le texte dénonce, dans les orientations du nouveau régime, « le mélange du jargon technocratique occidental et du pathos de l’ordre moral islamique renforcé ».

Autre tract diffusé en 1965, « Les luttes de classes en Algérie », tout aussi percutant : « l’État, par le déploiement de la force militaire (…), son seul organisme solide, a proclamé son indépendance en face de la société algérienne » ; « les officiers, dans le style des armées sud-américaines, accèdent au standing bourgeois (tout le monde connaît leurs BMW achetées dédouanées et avec 30% de réduction) » ; « incapables de déminer un seul de leurs problèmes, les dirigeants réagissent (…) par la torture en permanence dans leurs prisons, par les dénonciations du « relâchements des mœurs » (…) et après quelques mois, le nouveau régime rivalise avec Ben Bella dans la manifestation la plus dérisoire de son islamisme : la prohibition de l’alcool. »

Des textes post-situationnistes complètent ce recueil, notamment un hommage à Mezioud Ouldamer (1951-2017), l’un des derniers à incarner cette continuité subversive. Nous nous arrêterons sur « La domination du mensonge de la bureaucratie », un témoignage sur l’insurrection en Kabylie de 1980, connue sous le nom de « Printemps berbère ». Un pamphlet aux formulations fulgurantes : « L’État algérien offre l’exemple le plus pourri d’une institution totalitaire, foncièrement antipopulaire, dont les membres ont donné toutes les preuves en matière d’arrivisme, d’encanaillement, de crapulerie et de médiocrité », le même État « se flatte d’être le leader des États arriérés du monde (ce qui équivaut à se flatter d’être le roi des cons) », le slogan « Pour une diversification de nos partenaires commerciaux » ne veut pas dire autre chose, finalement, que ceci : la bourgeoisie veut bien manger à tous les râteliers », « l’État algérien est la seule puissance néocoloniale occupant l’Algérie depuis que celle-ci a été décolonisée pour être colonelisée. » La fin du texte prend tout son sens, si l’on pense aux événements actuels : « nous croyons que les révoltes de Mars et Avril vont constituer désormais un exemple pour les révolutionnaires; leur point d’arrivée servira de point de départ à la prochaine insurrection généralisée ».

Depuis le 27 février, tous les vendredis, le peuple algérien, admirable de détermination, est dans la rue. Il a empêché un 5e mandat de Bouteflika ; des arrestations de politiciens, de militaires, d’oligarques ont eu lieu. Mais les Algériens ne sont pas dupes : la « clique » règle ses comptes en interne, des marchés sont à prendre… C’est le démantèlement de tout le « système » que le Hirak (le mouvement) réclame.

Adresse aux révolutionnaires d’Algérie, textes rassemblés et présentés par Nedjib Sidi Moussa, Édition établie par Charles Jacquier, Éditions Libertalia, août 2019, 120 p., 8 €