Billet proustien (9) : Nées d’un vieil atelier bourgeois

Certes, s’agissant de l’identité des filles de la plage, Marcel a erré. Mais voilà qu’il se reprend et se repent. Ni aristos ni populos, ces demoiselles. Mais bien bourgeoises et, mieux encore, bourgeoises vivant dans l’aisance :

« Cette fois j’avais situé dans un milieu interlope des filles d’une petite bourgeoisie fort riche, du monde de l’industrie et des affaires. C’était celui qui de prime abord m’intéressait le moins, n’ayant pour moi le mystère ni du peuple, ni d’une société comme celle des Guermantes. »

Et, dans son repentir, le héros-narrateur va jusqu’à se livrer au vif éloge d’une classe que, par ailleurs, il dédaigne. Mais qu’était-ce qu’une petite bourgeoisie riche vers 1900 ? En tout cas, pour atténuer sa méprise première, le narrateur va transformer la suite des jeunes bourgeoises en filiation étalée dans le temps comme il convient au sociologue du roman qu’il est. Et de s’écrier :

« Je ne pus qu’admirer combien la bourgeoisie française était un atelier merveilleux de sculpture la plus généreuse et la plus variée. Que de types imprévus, quelle invention dans le caractère des visages, quelle décision, quelle fraîcheur, quelle naïveté dans les traits ! Les vieux bourgeois avares d’où étaient issues ces Dianes et ces nymphes me semblaient les plus grands des statuaires. »

Cependant la bienveillance de Marcel comme de Proust a ses limites. C’est qu’elle relie les familles des filles au milieu de quelque notaire, ce qui n’est pas un compliment. C’est encore qu’attribuant à la famille Simonet (celle d’Albertine) un snobisme singulier, le narrateur en situe la prétention petite-bourgeoise au bas de l’échelle sociale :

« Au fur et à mesure que l’on descend dans l’échelle sociale, le snobisme s’accroche à des riens qui ne sont peut-être pas plus nuls que les distinctions de l’aristocratie, mais qui plus obscurs, plus particuliers à chacun, surprennent davantage. »

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Folio, p. 408-409.