Billet proustien (6) : les nattes de Gilberte

Par un retournement comme il s’en produit, voilà Marcel accueilli chez les Swann. Une lettre de Gilberte nous l’apprend qui transmet l’invitation à goûter d’Odette. Les odeurs accueillantes de l’appartement dans lequel pénètre Marcel font le reste. Mais en quoi le charme de la vie de Gilberte serait-il « douloureux » ? C’est que Marcel se souvient du geste indécent de Tansonville, qui a fait mal :

« Alors je connus cet appartement d’où dépassait jusque dans l’escalier le parfum dont se servait Mme Swann, mais qu’embaumait bien plus encore le charme particulier et douloureux qui émanait de la vie de Gilberte. »

Mais l’admission chez les Swann passe encore par la rescousse des servants de la classe populaire. C’est Françoise qui, faisant une impression favorable sur les Swann, les a convaincus du bon standing de Marcel. C’est le concierge de l’immeuble qui d’un geste confirme, en Euménide moderne, un droit d’entrée mariant le bon accueil avec le rappel de ce que l’admittatur des Swann s’est fait attendre :

« L’implacable concierge, changé en une bienveillante Euménide, prit l’habitude, quand je lui demandais si je pouvais monter, de m’indiquer, en soulevant sa casquette d’une main propice, qu’il exauçait ma prière. »

Ainsi introduit, voilà que le bon Marcel en prend vite à son aise en petit mâle qu’il est. Ne se réserve-t-il pas le soin d’ouvrir grandes les fenêtres le jour où les visiteuses d’Odette affluent et où, depuis le rez-de-chaussée, elles le saluent d’un geste comme elles feraient d’un parent. Mais on s’en fiche bien, n’est-ce pas, cher Marcel, des visiteuses chics de Mme Swann ? Ne comptent vraiment à ce moment-là que les nattes de Gilberte qui caressent la joue du garçon. Et, dans l’élégante évocation de ces dernières, gramen surnaturel et rinceaux d’art déguisent à peine un « gazon du Paradis » qui en dit long, pour qui sait lire, d’un désir prêt à poindre à nouveau :

« Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue. Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen à la fois naturel et surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux d’art, un ouvrage unique pour lequel on avait utilisé le gazon même du Paradis. »

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Folio, p. 74.