Le contre-Evangile de Luc : Alban Lefranc, l’homme qui brûle

L'Armée des ombres, Jean-Pierre Melville

« Il ne reste rien » : tabula rasa initiale. L’homme qui brûle, dernier roman d’Alban Lefranc qui vient de paraître chez Rivages, s’écrit sur des ruines, celles d’un monde au bord du « désastre des désastres » : « nous ne vivons plus dans une époque mais dans un délai » (Anders cité par le narrateur).

Une époque sous-entendrait une longue plage de temps, une ère, une temporalité étirée, ayant un sens. Ici tout est chaos, fragmentation, péril, avec présages venus des temps anciens comme des quotidiens : le narrateur se réfugie dans la bibliothèque de la Cité Internationale, maison Heinrich Heine. Là peut-être le temps pourrait-il s’arrêter et se stabiliser, les livres sont là, dépôts d’Histoire et d’histoires, « les mots en tortue romaine, durs et bardés ». Là Luc Jardie tente de lire, de calmer sa peur paranoïaque du présent (tout y explose, les attentats se déchaînent), de l’avenir et du passé (une enfance terrible, revenant par bribes). Pourtant ce sont les journaux qu’il consulte, « je vérifie sur Internet que la fin du monde n’a pas commencé dans mon dos sans que personne ne me prévienne, le dernier des désastres, le désastre de tous les désastres ». Pourtant les bibliothèques ne sont plus des refuges, malgré le « vert insolent » de la pelouse face à la Heinrich-Heine-Hause, c’est la BPI qui a explosé alors que s’ouvre le livre et que les pelleteuses tentent de dégager les gravats, d’autres vont sauter. Il n’est plus de refuge dans ce monde au bord du gouffre, plus d’espace clos, ni extérieur ni intérieur, tout se morcelle, réseau dément d’obsessions paniques ; cerveau comme époque tout brûle, entre énergie et désespoir.

Alain Delon, Le Samouraï, Melville

L’homme qui brûle du titre est Luc Jardie, il est l’auteur, il est chaque lecteur, l’homme en général, espèce menacée. L’homme qui brûle est un évangile des temps contemporains – ses personnages principaux portent prénoms d’apôtre, Luc, Jérôme —, un récit articulant Thomas Münzer, Alain Delon en Samouraï chez Melville, le porno californien (et d’abord Megan Smile), l’Apocalypse et maman, « la fille du charcutier ». « Voilà la structure, voilà la trame », une trame qui ne cesse de se défaire, de se déployer en rhizome, de se fractionner et de se redonner une armature, forcément plastique, fondamentalement provisoire, itérative, obsessive : il faut trouver le cadre, poursuivre « le PROJET », le cerner et se cerner, entre peurs paranoïaques présentes, longues analepses sur la « Basse-Normandie  » de l’enfance et Déluge annoncé. Où finit le réel et où commence le cauchemar ?

Les temporalités coexistent comme les strates de textes, les langues et les inspirations (Müntzer, Delon, Melville, les millénaristes « à travers l’histoire ») — avec « Maman » et ses épithètes anti-homériques en centre atomique des plis discursifs. L’homme qui brûle tient des Illusions perdues (l’enfant lancé comme une « brique fendant l’espace » par la mère qui le voudrait Napoléon, de la Basse-Normandie à Paris), il tient de L’Éducation sentimentale version porno hardcore, du Let’s get lost, la chanson que Luc et Jérôme écoutaient ados. Le récit articule enregistrement sismographique du présent, journal d’écriture, laboratoire, confession et réflexion sur les apocalypses à travers l’histoire ; c’est le « poème d’un prisonnier » du chaos contemporain, pour reprendre les mots de Michaux cités en exergue, une « épreuve » et un « exorcisme » ; c’est un récit qui se (dé)compose, un texte à l’ironie cinglante, au cynisme mélancolique et désespéré.

Ce livre inclassable, vanité baroque de nos ultra-modernes solitudes paniques, soliloque halluciné et hallucinant, apparaît comme une nouvelle définition du sens à donner au syntagme « la vraie vie » (titre du premier livre d’Alban Lefranc). Le réel, si réaliste qu’il en paraît dystopique, est saturé de cauchemars qui sont autant de fictions, de terreurs qui nous sont un présent. Là sans doute se donne à lire une tentative désespérée de « tenir debout encore quelque temps », de résister, sens même du nom de ce personnage de fiction, Luc Jardie, tout droit venu de L’Armée des ombres, fiction d’une fiction, voix off de l’Histoire contemporaine et surface de projection de son auteur qui, après avoir réinventé des vies, rejoue la sienne comme on tente de faire table rase de son passé.

Alban Lefranc, L’Homme qui brûle, Rivages, août 2019, 272 p., 19 € 90 — Lire un extrait en pdf