Phia Ménard : Maison Mère (Contes immoraux – Partie 1)

©️ Jean-Luc Beaujault (détail)

Au départ, on ne s’attend à rien. On se méfie du toc. Comme nous, Elle tâte le terrain, en repérage. Elle déblaie ce qui semble être son aire de jeu.

Calme, déterminée, sévèrement outillée : son établi trône au fond, alignant un jeu de lances acérées, de hallebardes à tout faire, qu’elle interroge à chaque tour de piste avant de choisir l’outil adéquat, en silence. Au sol, une forme se dessine alors qu’elle embroche les pièces inutiles, les lançant au rebut. Vite, la déchetterie se fait montagne, rocaille à la Friedrich, mais Elle continue son cirque. Si l’on veut quitter le théâtre, c’est le moment : après ce sera trop tard, car vous voilà déjà piégé, embarqué dans le projet architectonique de Phia Ménard, dans sa ténacité appliquée et folle de walkyrie trash et ingénieuse.

Car elle intrigue, cette Madame Bricolage grunge qui semble peu se soucier de nous, tout à son ouvrage de carton. Qu’est-ce qu’elle fabrique ? Une chambre à soi ? Un Sam’suffit ? Un abri post-atomique ? On a bien quelques pistes : la scène a pris des airs de pliage do-it-yourself, et le spectacle se nomme Maison-Mère. Gros chantier en perspective pour Phia, notre Wonder Woman mauvais genre, qui se lance, mutique toujours, dans le bâtiment. Les hallebardes se font cales, les rouleaux d’adhésif par dizaines contrecollent et cimentent, mais la petite entreprise de Phia connaitra les crises. Vous êtes restés, tant pis pour vous, vous voilà sommés d’assister, de soutenir, de maudire ou de compatir aux aventures Leroy-Merlin de Phia Ménard, et de sa petite maison dans la Prairie-Nanterre en devenir-sculpture. Vous êtes resté, contre tout bon sens, et vous avez bien fait.

© Jean-Luc Beaujault

Comme dans les films de Richard Serra, qui obstruait le cadre en construisant patiemment un mur de briques devant l’objectif, le conte de Phia Ménard n’a de sens que dans l’entêtement à mener le processus à son terme. C’est de là qu’en nait la beauté troublante, absolument tragique. Car des défauts de fabrication, des décollements intempestifs, des cales qui cèdent, se trame peu à peu une tension burlesque irrésistible. Comme pour un créneau difficile dans une rue de Nanterre, on meurt d’envie de donner un coup de main, un conseil d’ami. Comme au guignol, on voudrait la prévenir, Phia, que tout part en vrille à l’autre bout du chantier. Mais elle s’en sort bien, elle porte son projet de vie à bout de bras, hardie, athlétique, concentrée.

©️ Jean-Luc Beaujault

Le son répète comme en écho ses pas de charge, nos rires nerveux (dont nous avons presque honte aussitôt) ; les tangages du vaisseau de carton encore informe sonnent comme une catastrophe immobilière, et le crissement des rouleaux d’adhésif revient vriller nos oreilles à l’infini. Imperceptiblement, le rubik’s Cube autiste de Phia Ménard s’avère performance d’actrice, redoutablement au point dans sa fragilité même, dans sa savante sophistication de jeu d’enfant terrible. Et la bicoque de Monopoly géante, dans une dernière convulsion, finit par se dresser devant nous comme un dessein d’enfant soigné, opaque, prometteur et édifiant. Phia s’y engouffre. Pour un peu, on applaudirait, on pendrait la crémaillère avec la walkyrie bosseuse. Beau travail. Rideau.

Oui mais… non. Travaux, on sait quand ça commence… Tapie dans sa casemate, Phia veut maintenant l’ouvrir sur le monde. Toujours redoublé par sa rediffusion en léger décalage, le son repart à l’attaque et voilà Phia qui massacre la maison-mère à la tronçonneuse, qui la dentèle en temple grec gracile et foireux, mais qui tiendrait comme par enchantement (Leroy-Merlin oblige). Et c’est plutôt joli, la baraque à Phia qui entre bringuebalante dans la grande Histoire de l’Art. Il y a de quoi être fière. On est resté et décidément on a eu raison. Et puis tout ça, la cabane au Canada, le temple, même si l’on assume qu’il y a eu force scotch, cales et astuce, c’est aussi un peu grâce à nous, public conquis, empathique, mur porteur.

© Jean-Luc Beaujault

Mais là encore, on nous avait prévenu, le conte de Phia est « immoral », et vous ne quitterez pas le petit temple idyllique indemne. Le happening minimal ne finira pas en dur, prêt à voyager de biennale en galerie, non : tout va virer tragédie ; vous êtes bien au théâtre après tout. Phia-Wonder-Woman, défaite, épuisée, se retire sur la Colline (près de la Maison) pour contempler sa belle ouvrage en kit, pour méditer.

On devrait s’en tenir là, ne pas divulgâcher le sort funeste de cette fabrique friable pour jardin à l’antique. Sachez seulement que comme toute catastrophe, celle-ci viendra doucement, irrémédiablement, comme un châtiment divin, un déluge, et que Phia acquiescera sans broncher, philosophe, à ce projet fou qui tombe encore à l’eau, comme pas mal de nos projets fous, contretemps couronnant le temps perdu tous ensemble d’un éclair de beauté pure. Mais voilà, vous êtes restés. Comme Phia, comme Job, vous avez tout perdu, le temple, le temps, l’ouïe (vrillée d’adhésif et de perceuse), le job, tout. Mais vous avez gagné en détermination pour continuer à vivre, à construire ; et une fois sorti du théâtre, un peu de la force mauvais genre de Phia vous portera, en léger décalage. RER.

Créé en 2017 à la Documenta de Kassel, Maison Mère a été représenté à Nanterre, au théâtre des Amandiers, du 13 au 18 mai 2019, ainsi qu’en Autriche, au Wiener Festwochen, du 23 au 25 mai 2019. A noter que la Compagnie Non Nova, fondée par Phia Ménard, présentera un autre spectacle, L’après-midi d’un foehn, au théâtre de Vanves, les 14 et 15 juin prochains.