Résider, partir, revenir ? Réflexions sur l’espace à habiter (Jo Güstin, Yann Gwet)

Deux auteurs nés à Douala (Cameroun), Yann Gwet en 1982 et Jo Güstin en 1987 proposent, en cette année 2019, une réflexion intéressante sur le devenir des « enfants de la postcolonie » en territoire de France, respectivement dans un essai autobiographique (Vous avez dit retour ?) et dans une sorte de journal fiction (Ah Sissi, il faut souffrir pour être française !). Ils le font en aboutissant à des propositions opposées, du moins dans le présent dans lequel ils s’inscrivent.

Ils ne sont pas évidemment les premiers à poser ces questions de l’espace à vivre face aux replis identitaires qui parcourent le monde et dans une mondialisation dont les Suds ne bénéficient pas. Ils font partie tous deux de la minorité ayant suivi une formation prestigieuse, Sciences politiques Finance et HEC. On indiquera aussi, après avoir donné les points essentiels de leur démonstration respective, le collectif dirigé par Léonora Miano, Marianne et le garçon noir (2017) et l’essai le plus récent d’Achille Mbembé, Politiques de l’inimitié (2016) pour nous en tenir à des intellectuels camerounais. En effet, vivre en France ou dans un autre pays d’Europe ou d’Amérique ou rentrer au Cameroun ou choisir un autre pays africain, n’est pas simple choix individuel mais choix indexé à la géopolitique.

Jo Güstin sort chez Présence Africaine son premier recueil de nouvelles, 9 histoires lumineuses. Olivier Favier/RFI

Le titre et la couverture choisis par Jo Güstin ne peut que nous interpeller. En particulier le prénom « Sissi » : « (…) ma tante réalisait un rêve d’enfant : habiter dans un château comme Sissi, l’héroïne d’une saga de films qui m’a valu mon premier prénom ». Le prénom du titre était bien le prénom de l’impératrice d’Autriche popularisé par les films de la fin des années cinquante… et non le diminutif d’un prénom africain ou le nom du Président égyptien ! Sissi B. Lama et Jo Güstin sont-elles la même personne ? Les présentations biographiques de l’auteur donne ces informations, en 2017 : « née au Cameroun, Jo Güstin est venue en France pour poursuivre ses études au lycée avant d’intégrer la prestigieuse école de commerce HEC. Brillante, profonde et drôle, elle livre à trente ans dans un premier recueil de nouvelles toute la richesse de son identité multiple ». Puis, en 2019 : « écrivaine, humoriste, parolière et scénariste panafricaine. Le fil conducteur de ses créations se résume dans le triptyque « décolonisation, intersectionnalité, libération ». Empêcheuse de tourner en rond, elle aborde des sujets sensibles tout en faisant « rire, rêver, réfléchir » ». Ces caractéristiques sont celles de Sissi, alter ego de l’auteure, donc.

Son œuvre est une sorte de journal puisque que le récit commence le 18 septembre 2016 et égrène quelques dates jusqu’au 28 novembre 2016. Comme dans un journal aussi, Jo Güstin mêle différents registres — correspondance, interview, portraits, citations, scènes familiales, sociales et culturelles dans lesquels est omniprésente la voix de Sissi qui introduit, commente et interprète. Il s’agit de donner, en parallèle, le journal de la narratrice et une enquête auprès d’autres femmes pour ne pas faire de son exemple personnel la seule illustration d’un « malvivre » en France. Jo Güstin énonce clairement son projet dès les premières pages : « Ceci se veut un journal de bord en vue de la préparation de mon premier livre, mon cri d’adieu à la France, mon claquement de porte magistral, mon haut et fort « Sayonara, bitches ! » que j’intitulerai, non sans sourire, On est en France, ici. Pour l’écrire, j’irai à la rencontre de plusieurs Françaises non blanches et les interrogerai sur les rapports, douloureux ou forcés, qu’elles entretiennent avec l’institution « France ». J’espère qu’elles accepteront de se livrer à moi qui suis, au moins un peu comme elles ». Cette déclaration d’intention est conclue par la citation de KT Gorique dans son texte « Définition » :

Sissi expose encore ce projet lorsqu’elle appelle une amie camerounaise « différente » : « J’aimerais parler des Françaises racisées, dans un livre qui s’appellera On est en France, ici. Et je trouve que tu es un cas d’école parce que tu es…
Je n’imaginais pas, avant de l’appeler, que je serais si gênée de prononcer le mot « albinos ». Ça m’était aussi arrivé avec mon ami.e Souad, à qui je n’ai pas réussi à dire au téléphone : « Salut, ça gaze ? Au fait je t’appelle parce que t’es voilé.e, c’est pour un article ». Le malaise ne me lâchait pas ». Jo Güstin finit par passer par les réseaux sociaux : « Je suis allée sur Fakebook (sic) et j’ai posté sur mon profil : « JE CHERCHE DES FRANÇAISES RACISÉES Á INTERVIEWER POUR L’ÉCRITURE D’UN LIVRE SUR L’IDENTITÉ NATIONALE » ».

Le projet du livre nécessite de mettre sur le marché littéraire un nouveau lexique permettant d’appeler les choses plus exactement : ainsi lorsqu’un terme inhabituel apparaît, comme précédemment « racisées », une note infrapaginale en donne la signification ; notons que le correcteur de l’ordinateur signale une faute et propose de remplacer le mot par « ravisée – racinée – raciste »…. On a, tout au long de l’œuvre, une mise à niveau du vocabulaire habituel. Jo Güstin utilise également l’écriture inclusive. Elle enrichit son style de références inhabituelles en littérature et les rend systématiques, en particulier celles des rappeuses participant ainsi à ce qu’on appelle le retour des rappeuses francophones depuis 2016. L’œuvre de Jo Güstin les convoque, faisant découvrir par l’abondance de ces citations – toujours judicieusement choisies car elles ponctuent très exactement ce qu’elle vient d’exposer –, toute une culture musicale et littéraire dont on ne connaît que quelques performances. Ainsi lorsque Sissi décide qu’il faut qu’elle commence à écrire : « J’avais la ferme intention d’écrire toute la nuit. J’en avais, des choses à raconter dans mon premier jet d’On est en France, ici. A nous deux, Drill.

Jo Güstin parsème aussi son journal de références littéraires plus habituelles mais peu connues du public français. Ainsi quand elle dit sa déception par rapport à Christine Delphy, elle conclue : « il me fallait trouver des auteurs qui ne soient ni sexistes, ni racistes, ni transphobes, ni putophobes… Oh Lorde, ce n’était pas gagné » ; sans plus d’explication sur ce nom, jeté au lecteur, celui d’Audre Lorde. Sur cette écrivaine et militante afro-américaine, on peut lire, Sister Outsider – Essais et propos d’Audre Lorde sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme… Elle la cite un peu plus loin, de façon moins allusive ; « j’écris « Noire » avec un N majuscule, comme Audre Lorde. Même en adjectif ! C’est bien plus qu’une question de grammaire ».

Ce journal de Sissi se caractérise par une logorrhée intarissable… « c’est moi qui parle, c’est toujours de ma bouche que sortent des mots, des mots, des infos, des flots qui, sans forcément parler de moi, disent tout de moi, vu qu’ils trahissent le fond de ma pensée. Je vomis tout… », a-t-elle prévenu le lecteur dès l’ouverture ; il ne sera pas déçu ! Des pages d’hommage à sa famille s’insèrent dans ce flot de dénonciations. Elle commence par ce constat sur ce qu’elle était avant d’être française : « j’étais joviale ! » Et suit toute une évocation de sa famille et de ses parents qu’il faut savourer, ces parents qui ont fait de leur vie « une comédie musicale ».

En une colère pleine de rage et d’humour, Sissi brocarde tout ce qui dérive d’une approche aiguë du racisme et de l’exclusion. Ainsi, elle cherche dans son « Mac tout neuf… prénommé Drill », des informations : « Mais les moteurs de recherche ne m’étaient pas d’un grand secours, car les premières associations antiracistes qu’ils s’empressaient de citer, étaient toutes l’initiative de personnes qui, vraisemblablement, n’avaient aucune expérience ni même conscience du racisme systémique. Hey, on est en France, ici ! Pays où les plus grosses associations antiracistes sont gérées par des blancs ! Pays où l’Institut du Monde Arabe est dirigé par un blanc ! Pays où l’on nomme une blanche, aussi béninoise qu’elle se croit, pour décider des conditions de restitution du patrimoine volé au continent africain ! Pays où c’est aux blancs de décider que « bamboula » est un terme affectueux, et « blanc », une insulte ; que la Licra est antiraciste et le collectif Mwasi, raciste ».

La présentation sur Wikipedia de ce collectif est très intéressante pour mieux situer la parole de Jo Güstin : « Signifiant « femme » en lingala, Mwasi, créé en 2014, est un collectif créé à Paris en réaction aux violences sexuelles en République démocratique du Congo. Constitué de femmes noires, Mwasi a pour but de réaliser une « critique intersectionnelle du système capitaliste, hétéropatriarcal et raciste ». Dans ce cadre, le collectif organise des événements portant à la fois sur les causes politiques et LGBT, des débats liés à l’immigration et à la décolonisation et aux luttes afroféministes contre le sexisme, le patriarcat et le racisme antinoir. Prônant une auto-émancipation des femmes issues de l’immigration africaine, le collectif entend proposer un afroféminisme français tout en utilisant des concepts développés à l’étranger tel que le Black feminism américain ». Ce collectif a fait parler de lui plus d’une fois. Jo Güstin écorche au passage le film Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, la décision de François Hollande de retirer le mot Race de la constitution et de la loi mais « reconnaître les crimes et génocides du colonialisme français et mettre un terme à la Françafrique, en revanche, étaient impensables ».

La question du nom revient avec insistance : quoi de plus normal lorsqu’on aborde le vaste continent de l’identité, continent loin d’être archipélique selon la conception d’Édouard Glissant. Le sien d’abord qui lui permet d’échapper au rejet immédiat ; ceux que sa cousine Diva a voulu donner à ses filles ainsi que ceux de toutes les personnes rencontrées : cela donne des développements plein de saveur. Car l’humour est très présent dans ce journal de bord, même s’il est souvent grinçant : comment pourrait-il être autrement face à ce racisme quotidien et tellement intériorisé que celles et ceux qui l’exercent arrivent à ne plus en avoir conscience… « Je n’avais pas choisi le métier d’humoriste pour rien. Il faut reconnaître qu’on développe un certain sens de l’humour quand on est Noire en France. Le rire est le propre de la femme racisée. On apprend à rire des situations dans lesquelles on aurait préféré ne jamais se trouver ».

La solution ? Aller au Canada qu’elle perçoit comme un pays non raciste, malgré des informations exactement contraires à ce qu’elle pense. Se rappelant tout ce qu’elle a fait pour être une Française sans restriction, elle constate : « On n’avait pas fait tout ça pour rien, pour rentrer dans nos pays forcés et contraints. Si on voulait rentrer, c’était pour un vrai projet, et pas parce que la France nous mettait dehors ». Elle ponctue ses constats par un extrait de « Ma France à moi » de Diam’s :

Le Canada lui refuse « l’Entrée Express » : alors elle écrit, écrit… à bout de solution : « Et si je devais mourir là, mourir d’avoir trop écrit, j’avais choisi qu’on inscrive au tronc du plus gros arbre, trois mots justes : « Lama gît Noire ». Mon épitaphe serait un sujet d’agrég. » L’écriture comme porte de secours à défaut d’être une porte de sortie ? Dans sa dédicace finale, elle rend hommage à toutes celles qui l’ont accompagnée : « Je tenais à vous inclure dans votre invisibilité, dans cette balade antiraciste, à vous attribuer des couplets ».

Il y a deux ans, Jo Güstin avait publié un recueil de nouvelles, entrant dans le champ littéraire par cette écriture de la brièveté et de la concision avec une majorité de textes prenants. Sissi… nous entraîne dans un voyage de la vie quotidienne en France plein de nouveautés, de coups de poing et de coups de vérité. Elle est une pièce à lire dans le débat si houleux et contradictoire sur l’identité nationale. En tout cas, on n’en sort pas indemne. C’est bien ce qu’on demande à un livre : qu’il ne nous berce pas et au contraire nous bouscule et nous oblige à voir autrement des réalités et des cultures juxtaposées et non partagées.

L’essai de Yann Gwet est beaucoup plus « classique » dans sa forme et dans son fond. Les informations le concernant précisent que c’est un essayiste camerounais, diplômé de Sciences Po Paris et qui, actuellement, vit et travaille au Rwanda. Collaborateur à Jeune Afrique, on peut aisément lire ses articles sur le site du journal. L’essai étant autobiographique, ces informations sont largement complétées par la lecture de l’ouvrage. Au début du mois de mars 2019, il a été interviewé par la journaliste SK, sur son livre, sur son retour au Cameroun et son installation actuelle au Rwanda. La journaliste mettait en exergue l’humour de ce récit. A dire vrai, je n’ai pas, pour ma part, ressenti d’humour mais une volonté de raconter le plus factuellement possible une triple expérience. Les premières lignes donnent le ton : « C’est ainsi : la vie est courte, rude, et l’espoir d’améliorer notre condition est mince comme la fine couche de moments de bonheur qui parsèment nos existences en définitive si médiocres ». On comprend que l’énonciateur a le projet de partager avec son lecteur espoirs et désillusions.

Le premier chapitre (les 50 premières pages) est consacré à son expérience française, de son arrivée pour ses études, à son adaptation à l’univers de Sciences Po, au choix de la filière Finance. Il entame son récit par sa première expérience professionnelle dans laquelle il s’engage volontiers tout en ayant une certaine lucidité sur le profil qui est le sien : « Ce métier semblait avoir été imaginé pour les étudiants des Grandes Écoles françaises. Se tenir droit, inspirer confiance, affirmer avec conviction des choses que nous ne comprenions pas ou auxquelles nous ne croyons pas, voilà ce à quoi, finalement, nous étions formés ».

Il souhaitait intégrer une grande École française pour être journaliste mais, au vu de la conjoncture, il s’était inscrit en filière Finance. Il est impressionné par le profil de ses enseignants occupant des postes importants dans de grandes entreprises et affichant un look qui manifestement le marque. Il vit tout de même un paradoxe car, tout en suivant la filière choisie, il assiste au séminaire d’Alain Badiou à la rue d’Ulm. C’est le seul lieu où il ne se sent pas en porte-à-faux ; mais « l’admission au sein de l’élite exigeait un choix entre la vérité et la respectabilité ».

Contrairement au récit précédent où Sissi se campe toujours dans sa solitude de Noire dans un monde de Blancs à HEC, Yann Gwet n’est pas isolé : ils sont plusieurs Africains qui se retrouvent entre eux et discutent de leur avenir : « Nous étions optimistes et nous avions confiance en nous. (…) Nous aurions le choix de retourner au pays à la fin de nos études ou de « faire carrière » en Occident. Dans les deux cas, nous savions que nous avions des atouts considérables. Pour autant, peu d’entre nous voulaient rentrer. Le retour au pays était perçu comme un échec, et dans le cas particulier des financiers, la perspective de rejoindre une grande banque à Paris, Londres, ou New York, était séduisante ».

C’est la période où il adhère avec foi à « l’afro-optimisme » diffusé par les journaux financiers qui le persuadaient que l’Afrique changeait en mieux. Très « calibré », il adapte ses propos au consensus qui l’entoure. Aux oraux d’examens, il sait donner la réponse qu’on attend de lui quand la question porte sur ses lectures : « J’avais donné une réponse que je savais bonne à défaut d’être sincère : L’Afrique noire est mal partie de René Dumont. Sans surprise, cette réponse avait plu. Je savais que j’aurais été recalé si j’avais avoué le plaisir que j’avais éprouvé à la lecture des Damnés de la terre de Frantz Fanon ou de Main basse sur le Cameroun de Mongo Beti. Un livre est un objet politique, et le choix d’un ouvrage est toujours une profession de foi ». Son licenciement – pour cause de crise financière, jamais Yann Gwet ne met en avant le fait d’être Africain et Noir – et la difficulté de trouver un emploi réactivent les questions qui le taraudaient. Il veut rentrer au pays malgré les réticences de sa femme qui ne partage pas son afro-optimisme. Il veut créer une entreprise.

Le second chapitre, le plus long, revient longuement et avec précision sur son retour au Cameroun durant quatre années. Ce récit déborde sur le 3ème chapitre sur plus de la moitié pour finir par son installation au Rwanda. C’est avec un grand intérêt qu’on découvre les méandres de sa réinstallation ave la création de son entreprise agricole en dehors de Douala où vivent sa femme et sa fille. Celle-ci a aussi quelques déboires professionnels sans parler de l’école où ils choisissent d’inscrire leur fille. Sans jamais tomber dans la critique stérile, Yann Gwet arrive à faire l’équilibre entre le positif et le négatif : « Cela faisait bientôt une année que j’étais rentré au pays, et même si les choses me semblaient peut-être un peu plus compliquées que je ne le pensais, mon enthousiasme était intact. C’était une question de temps. Il fallait être patient. S’ajuster ».

Malgré un engagement de tous les instants, sa faculté à surmonter les difficultés, une série de déboires humains et matériels le conduit à abandonner et à vendre son entreprise. Il revient vivre à Douala et fait ses premiers pas dans le journalisme par le biais de plateformes puis de Jeune Afrique. Il évoque différentes contributions qu’il est aisé de lire sur internet. Il réunit autour de lui un cercle de jeunes intellectuels pour discuter des problèmes du pays, de l’Afrique et des relations internationales. Il a été aussi intrigué par ce qu’il a lu sur le Rwanda et se décide à visiter le pays et à s’y installer le temps de sa mission dont on ne saisit pas bien les contours. Le discours qu’il tient dans les dernières pages de son essai est exactement dans la tonalité de ce qu’il a déclaré dans l’entretien pré-cité à la journaliste SK : « Le ressort de mon installation au Rwanda est purement idéologique – je suis en quelque sorte un  » migrant idéologique ». Quand j’arrive, je sais que je vais dans un pays qui, contrairement à d’autres états africains, a décidé de se relever, avec un pouvoir qui gouverne dans l’intérêt du peuple. Tout ce que j’aurais voulu voir dans les autres pays africains, à commencer par le mien ».

La description donnée de la vie au Rwanda, et plus spécifiquement à Kigali, est particulièrement positive : on se croirait presque dans la Suisse de l’Afrique. On reste un peu sceptique quand on peut lire par ailleurs d’autres informations à ce sujet. On ne trouve pas dans ce troisième temps de cet essai autobiographique la même précision et le même équilibre entre le mauvais et le bon que l’on trouve dans les deux premières parties. Cela n’enlève pas l’intérêt de ce livre qui témoigne d’une expérience de retour au pays avec une grande honnêteté. Il est certain que ces deux œuvres donnent une perspective nouvelle. Quelles que soient les réserves qu’on peut avoir, elles sont à lire et à associer à deux autres approches de la question posée dans notre titre : être reconnu de plein droit dans la nation française ou réintégrer le continent.

 

Aussi nous semble-t-il intéressant, en conclusion, de rappeler deux ouvrages importants d’« aînés » de nos deux auteurs : Léonora Miano (née à Douala en 1973) et Achille Mbembe (né au centre du Cameroun en 1957). Celui que dirige Léonora Miano en 2017, Marianne et le garçon noir, se rapproche par bien des aspects du roman de Jo Güstin. Son propos a été de faire écrire, sur leur vécu en France, de citoyens français stigmatisés par leur couleur de peau. L’écrivaine redessine un parcours du passé à aujourd’hui : « C’est leur humanité que les Noirs durent sans cesse affirmer, d’abord pour eux-mêmes, dont l’estime de soi était soumise à rude épreuve, et face aux inventeurs de la race, qui pensaient les expulser du genre humain. […] Quel que soit l’endroit où ils se trouvent, d’Orient en Occident comme dans les pays du Sud, les Noirs de la période actuelle sont issus des violences faites à leurs aïeux ».

Et si dans cette anthologie, elle a focalisé les écritures autour des hommes, c’est qu’ils sont plus sujets à discrimination immédiate que les femmes : en ce sens, cette anthologie est l’écho masculin de Ah Sissi… Les agressions contre le corps noir masculin révèlent la pérennité des stéréotypes racistes dont « l’hyper-virilité noire, sorte d’animalité fantasmée par la pensée euro-centrée ». Tout le texte est à lire : « Noire hémoglobine » ouvre ce recueil. Le texte de Nathalie Etoké « Du Noir dans le Bleu Blanc Rouge » lui fait écho. Je signale aussi, en écho encore au récit de Jo Güstin, « Journal d’un garçon noir » de Yann Gaël (né au Cameroun en 1986), acteur, que l’on a apprécié, entre autres, dans « Le rêve français » : « (…) J’écris
J’ai cri.
Et si j’ai cri pour être compris, que reste-t-il de moi. Qui donc est le sujet. Tuerons-nous un jour le roi. Si vous donnez la parole à un interprète, souffrez qu’il incarne son écriture. Si je réclame la langue, je puis, puis-je, en faire autre chose, de cette langue, dans ma bouche forcée, n’y aura-t-il jamais de place pour moi. « Ouvrez la bouche et recevez le partage unilatéral laïc de la culture, dites « Aaaaaaaaa-men » ». Ceci est plus qu’un pas, de moi, vers vous. Cependant, sachez que ma cadence ne sera jamais la même. Souffrez cet équilibre précaire, cette démarche que j’opère, moi, chaque jour.
Et si vous ne comprenez pas tout, eh bien, asseyez-vous. Ecoutez. Faut-il comprendre pour entendre ? Faut-il comprendre la nudité ?
Le Jazz est un pays.
Qui ne connaît pas de frontières. »

L’essai récent d’Achille Mbembe de 2016, Politiques de l’inimitié est une réflexion sur la guerre, au centre de notre époque, sur les frontières, sur les murs érigés de toutes parts : « la brutalité des frontières est désormais une donnée fondamentale de notre temps. Les frontières ne sont plus des lieux que l’on franchit mais des lignes qui séparent ». Les êtres humains n’ont pas tous la même citoyenneté : certains ont une citoyenneté « pure », d’autres une citoyenneté « d’emprunt ». Et même s’il y a de « nouvelles dynamiques circulatoires », le fait que les sociétés démocratiques se soient construites sur la violence vis-à-vis d’autres sociétés assujetties invite à relire Fanon et à ses analyses sur le duel colonisation/décolonisation. Comme le fait Léonora Miano, le chapitre 1 de l’essai ré-analyse le fonctionnement socio-économique et politique du monde entre main mise, colonisation et esclavage. Le chapitre 2 met l’accent sur « La société d’inimitié », c’est-à-dire la société de haine et le chapitre 3 est entièrement consacré à une re-lecture de Fanon. Comment se construire et trouver sa place dans ce long enchaînement de guerres, de haines et de violences. Achille Mbembe tente une radioscopie des lieux et acteurs de haine pour tracer une ligne moins sombre de l’avenir : « Au vu de tout ce qui se passe, l’Autre peut-il encore être tenu pour mon semblable ? Rendus aux extrémités, comme c’est le cas pour nous ici et maintenant, à quoi, précisément, tiennent mon humanité et celle d’autrui ? La charge de l’Autre étant devenue si écrasante, ne vaudrait-il pas mieux que ma vie ne soit plus liée à sa présence, tout autant que la sienne à la mienne ? […] Si, en définitive, l’humanité n’existe que pour autant qu’elle est au monde et est du monde, comment fonder une relation avec les autres basée sur la reconnaissance réciproque de nos communes vulnérabilité et finitude ? » Il dit développer « une éthique du passant » qui reprend l’idée du mouvement et des richesses à partager développée par E. Glissant. Face au désir d’apartheid de l’Europe, il y a une difficulté majeure à habiter le monde. Cette crise de l’hospitalité entraîne une hostilité partagée. La possibilité actuelle est que l’Afrique s’ouvre à elle-même, que le continent s’ouvre à lui-même.

C’est cette expérience de « retour à l’Afrique » que développe Yann Gwet dans son essai autobiographique. La question demeure de la faisabilité de ce retour étant donné les pouvoirs en place soutenus par les anciennes puissances coloniales. Ce choix n’efface pas l’autre évidence de la présence de celles et ceux qui sont Français et qui entendent avoir leur place normale dans la nation.

Jo Güstin, Ah Sissi, il faut souffrir pour être française !, Présence Africaine, mars 2019, 351 p., 16 €
Yann Gwet, Vous avez dit retour ?, Présence Africaine, mars 2019, 194 p., 15 €
Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, La Découverte, 2016, 179 p., 16 €
Léonora Miano (dir.), Marianne et le garçon noir, Pauvert, 2017, 269 p., 17 €