Leur amour est assez puissant : Caroline Poggi & Jonathan Vinel (Jessica Forever)

À l’occasion de la sortie en salles, hier, de Jessica Forever de Caroline Poggi & Jonathan Vinel, Diacritik republie la critique de Joffrey Speno.

Au fil de leurs courts métrages, les jeunes cinéastes Caroline Poggi et Jonathan Vinel ont pris les armes du cinéma pour esquisser une filmographie audacieuse et sans concession. Des armes, il y en a, et d’aucuns qualifieraient leurs films de subversifs et tendance. C’est en partie vrai, tant elle et il n’hésitent pas à utiliser par ailleurs des images pornographiques (A.B. ; Notre héritage), de jeux vidéo (Notre amour est assez puissant ; Martin Pleure), ou à charrier une esthétique de la violence (Tant qu’il nous reste des fusils à pompe). Approche cependant superficielle pour qui n’en saisirait pas les contrepoints manifestes traversant leurs œuvres.

La famille, le deuil, l’amour, l’amitié – jamais galvaudés, bombes de générosité, de vérité – semblent ainsi constituer le véritable ADN de leur travail. Tout cela ne serait évidemment rien sans une mise en scène et un agencement formel aussi inventifs que jubilatoires, pour atteindre une ligne de crête de dissonances harmonieuses. Dernier petit chef d’œuvre en date : After School Knife Fight, associé à sa sortie aux non moins excellents courts de Bertrand Mandico (Ultra Pulpe) et Yann Gonzalez (Les îles) pour composer Ultra rêve. Et ce n’est pas un hasard si les quatre réalisateurs irrévérencieux signent ensemble à cette occasion Flamme, merveilleux manifeste poétique paru dans les Cahiers du cinéma. Union de visions et de désirs, révélant en négatif une résistance à un paysage cinématographique de plus en plus morne et formaté. C’est donc sans concession que le duo aborde son premier long métrage Jessica Forever. Découvert à la faveur de sa première projection française au Festival International du Film Indépendant de Bordeaux (FIFIB) en octobre 2018, le film sort en salle ce 1er mai.

Dans un monde et une époque indéfinis, que l’on suppose volontiers être ceux d’un futur proche, une voix off nous conte brièvement la situation : la loi établit désormais que les orphelins doivent être éliminés et sont donc traqués à mort par les « forces spéciales ». Le tableau dystopique fait froid dans le dos. Pour s’insurger contre cette injustice flagrante, une femme, Jessica, recueille ces garçons rejetés, pour certains meurtriers, voleurs. Mais dans cette famille recomposée, leur passé ne compte plus, non pas par naïveté ou angélisme, mais parce que ce qu’ils construisent là est démesurément plus précieux.

L’avenir est femme, l’avenir est sorcière

L’aphorisme qui clôt Les garçons sauvages de Bertrand Mandico parait s’incarner en la personne de Jessica, brillamment interprétée par la troublante Aomi Muyock. Plutôt en retrait dans la trame du film, on pourrait d’abord s’en étonner ou le regretter mais, à bien y réfléchir, ses prises de parole parcimonieuses sont la condition même de son statut, celui d’une déesse. Preuve en est un plan qui dès les premières minutes la montre seule, juchée sur un toit, les yeux scintillant brièvement d’un bleu éclatant. Scintillement strictement synonyme de Lumière dans la noirceur. Dotée de super-pouvoirs, d’origine extra-terrestre, sorcière, nous n’en saurons jamais plus, et l’occurrence si furtive suffirait même un instant à faire vaciller notre perception. Quoi qu’il en soit, voilà une femme forte conduisant une bande de garçons, fissurant de cette manière les représentations patriarcales. Justicière, gardienne de la sagesse, de la cohésion familiale et combattante à la fois, son habit et ses armes rappellent plus celui de Xena la guerrière que toutes les autres figures auxquelles les femmes peuvent être cantonnées. Affirmons même qu’elle est inclassable, irréductible, pour simplement se réjouir de cette position trop inhabituelle de femme en tête. Jessica est moins à envisager en tant que personne ou personnage qu’en tant qu’allégorie de la foi.

Violence d’État robotisée

Un silence planant dans la rue d’une banlieue pavillonnaire se brise violemment quand un jeune homme se défenestre pour se réfugier dans une maison. Cuts et plans fixes dans toute leur simplicité suffisent ici à provoquer surprise et déflagration emphatique pour ce qui apparaît comme un suicide. Mais déjà, le sens de cet acte allant de l’extérieur vers l’intérieur indique que si l’élan est désespéré, la découverte de ce qui le motive est à venir : secouru, il n’est plus là lorsque les forces spéciales arrivent sur les lieux formant un essaim de petits drones robotisés tueurs ultra agiles et réactifs. Voilà le seul visage que la police donnera à voir lors de ses apparitions, sans humanité. Poussons la frayeur jusqu’à remarquer une étrange ressemblance avec les fameux Réplicateurs de Stargate SG1, connus pour représenter l’une des plus grandes menaces de la galaxie. Violence implacable de l’État, de la police, culminant à son paroxysme. Et au regard des formes que prennent la répression (la soi-disant violence légitime) des mouvements sociaux dans nos démocraties contemporaines (tournant sécuritaire et autoritaire, état d’urgence permanent, répression des manifestations par des armes de guerre, multiplication des « bavures » policières), l’univers déployé-là ne nous apparaît plus si étrange. La dystopie est à n’en pas douter en marche. La fable se nourrit ainsi de notre temps autant qu’elle l’éclaire avec acuité.

Monstres, faisons famille !

La famille, un grand mot qui se voit ici dépouillé d’une quelconque prétention grandiloquente et traité avec simplicité. Le thème est certainement la fondation même de Jessica Forever, et habite tel un fantôme le corpus de films des cinéastes. Protéiforme, cette famille n’est jamais celle d’où l’on vient, mais celle que l’on se fait : la bande de copains trainant dans le gymnase du lycée, partageant gâteaux et bonbons dans Prince puissance souvenir, le gang de Tant qu’il nous reste des fusils à pompe que veut lui faire intégrer le frère de celui voulait disparaître, le groupe de terminale qui fait son dernier concert dans After School Knife Fight, sont ainsi autant de déclinaisons qui se mêlent pour composer ici cette fratrie guidée par une mère, une grande sœur. Et cette question de la recomposition familiale est essentielle : c’est bel et bien la réunion, dans un refuge, de rejetés, de meurtriers, d’orphelins, de timides, de suicidaires, de solitaires, de bizarres, de ceux que la société veut à la marge et dans un geste ultime, anéantir. Ensemble, considérés, entendus, respectés, leur violence ne disparaît pas miraculeusement, mais elle s’apaise. Parabole qu’il parait là encore difficile de ne pas voir dirigée vers notre société marginalisant chaque jour davantage les plus fragilisés, les considérés comme anormaux, comme des monstres.

Lorsque Kévin (Eddy Suiveng), in fine sauvé des forces spéciales, arrive, chacun lui remet un petit cadeau personnel et se présente avec son prénom. Toujours sur leur garde, retranchés dans une maison de luxe qu’ils squattent, la vie suit son cours et les liens plus intimes se tissent pudiquement mais irrémédiablement. Raiden (Paul Hamy) – résurgence du personnage homonyme de Metal Gear – demande timidement à Jessica si, maintenant qu’ils ont chacun leur chambre, ils vont continuer à faire des siestes ensemble. C’est ainsi que leur amour jusqu’ici disséminé par petites touches nous éclate au visage le matin de Noël, et nous voilà ému comme jamais par une bande de durs à cuire ouvrant avec hâte ou hésitation leurs cadeaux respectifs sous le regard bienveillant de Jessica. Car dans chacun de ces monstres bat le cœur d’un enfant. Seulement ,voilà : un cadeau manque. Mickaël (Sebastian Urzendowsky) : « Et moi, j’ai rien ? » ; Jessica : « Non, toi t’as rien. ». Les larmes viennent devant cette absence, cet oubli, synonyme d’exclusion de cette communion familiale à son apogée. Il se précipite dans sa chambre le cœur gros pour y découvrir avec surprise la moto de ses rêves posée sur son lit. Un crève-cœur digne de la fin de La nuit du chasseur. Ce matin de Noël là aussi un cadeau manquait : un des orphelins recueillis par Lillian Gish, contrairement aux autres enfants, n’a rien à lui offrir. Dans la cuisine, il prend une modeste pomme en l’entourant du petit napperon avant d’en faire don à sa nouvelle maman qui l’accepte sans rien relever. Dans ces familles, il n’y a pas de laissé-pour-compte.

Épopée de la résistance

Pendant incontournable à cette injustice organisée et maintenue par un système, la résistance s’organise, et en cela Jessica Forever s’inscrit dans la lignée de Matrix, du Seigneur des Anneaux ou de Star Wars, pour ne citer que ces exemples phares. L’ampleur dramaturgique de ces grandes épopées est là contenue dans 1h37 et la patte de fantastique et de science-fiction provient particulièrement de la voix off narrative aux allures de légende, de certains costumes, du surgissement d’événements extraordinaires. Ainsi, la communauté soudée se forme face à l’adversité la plus dure. Et le processus d’intégration ne peut se faire qu’en cérémonie : la mise en scène qui les réunit tous derrière Kévin rappelle étrangement la formation de « la communauté de l’anneau ». La résistance, ils l’incarnent dans ce monde au sens le plus strict par leur condition humaine, par leur condition de sans-parents, par la constitution de minorité oppressée (les orphelins) construite arbitrairement à leur endroit et la violence qui en découle, mais surtout par l’alternative qu’ils défendent, qu’ils vivent. Car si gilets pare-balles, choix d’une arme, règles de vie, sont incontournables pour signifier la situation objective qui les réunit, ces étapes ne sont que l’antichambre de ce qu’ils décident de bâtir ensemble : une famille alternative, en résistance. Une séquence, à cet égard emblématique, construit d’ailleurs Kévin comme martyr lorsqu’ils sont lâchement mitraillés par surprise, revenus d’une sortie candide pour acheter un gâteau d’anniversaire à Jessica. À peine arrivé, il tombe comme Pina dans Rome ville ouverte. Figure christique par excellence, le tableau de son corps gisant dans les bras de Jessica est en outre une énième réminiscence d’une piéta. Tandis que la bataille fait rage au ralenti, les lettres du gâteau « Jessica, on t’aime » se mettent à l’éviter miraculeusement, renforçant davantage encore la dimension spirituelle de ce qui se joue là entre les forces du Bien et du Mal.

L’eau ressuscite les morts  

« Kévin, on n’a pas eu le temps de te pleurer » déclare Julien (Lukas Ionesco). Mais a-t-on jamais véritablement le temps de pleurer un être cher ? Car ce qui frappe littéralement dans l’ensemble de cette filmographie précédente, c’est l’évidente récurrence de la poursuite du deuil allant de pair avec une forme de nostalgie. Cela peut être à l’endroit de l’adolescence comme lors de cet après-midi automnal de After School Knife Fight, ou d’amis disparus comme l’annoncent les voix off de Play ou de Martin Pleure. Ces histoires bouleversent parce qu’elles disent que le lien avec nos morts n’est jamais rompu. L’artifice cinématographique sert précisément à faire advenir des moments enchanteurs mettant en scène ces résurgences. Et l’eau semble être le lieu de facilitation de cette interaction entre les vivants et l’au-delà. Rappelons que l’un des deux personnages discutant dans la piscine vide au début de Tant qu’il nous reste des fusils à pompe était décédé, tandis que l’autre projette de disparaître. Dans Jessica Forever, c’est le personnage de Lucas (Augustin Raguenet) qui voit sa sœur Andrea (Angelina Woreth) apparaître alors qu’il se baigne dans la mer. Plus tard, une sorte de luciole émerge de la rivière pour dire que cette dernière demande à revenir le visiter. L’épée de Damoclès pesant sur eux a raison de Julien puisque dans un élan désespéré (ou lucide), celui-ci finit par s’immoler, laissant sa famille endeuillée pour la deuxième fois en un temps si court. Et c’est sous la pluie, tel Jésus les bras grands ouverts, qu’il réapparaîtra, ressuscité. L’eau, condition primordiale à la vie renferme dans cet univers la capacité de lier inexorablement les morts et les vivants.

Lieux dématérialisés des relations  

La fluidité des rapports entre les personnages n’est pas seulement le fait de l’eau mais passe plus largement par tout un éventail de médias dématérialisés – Internet, la musique, les jeux vidéo – par lesquels le couple de réalisateurs est largement influencé. Pour cette bande de garçons plutôt réservés, pudiques, ces médias ouvrent des territoires inenvisagés, débloquent la formulation de sentiments qui semblent sans eux impossible. À l’instar de l’amour qui naissait déjà entre Roca et Laetitia dans After School Knife Fight par un partage d’écouteurs, c’est lors d’une partie de jeu vidéo improvisée que Lucas et Andréa retrouvent la complicité qu’ils avaient autrefois. Et parce que les mots ne sauraient suffire à exprimer la souffrance découlant de la mort de Kévin, une séquence leur offre la possibilité de tous communier ensemble tandis que le volume de la musique est poussé fond, traversant les espaces dans lesquels ils sont, sans limite jusqu’au voisinage, l’île, la mer. La bande-son très travaillée, marquée par une hétérogénéité d’influences (composition originale d’Ulysse Klotz, Purcell, jonathan leandoer127, Simon Haydo), est elle aussi indéniablement porteuse de charge émotionnelle intense participant de cette fluidité des affects, et révélatrice de la mélomanie des réalisateurs. Manque évidemment internet : à la plage, Mickaël rencontre quant à lui une fille des environs, Camille (Maya Coline) ; elle note son pseudo internet sur son bras : k1000, et ils tombent amoureux en poursuivant partiellement leur conversation sur un chat. Un regard tendre sur le champ des possibles ouvert par les médias numériques qui nous entourent. Car si on en voit souvent, légitimement, les limites et les dangers, on en perçoit rarement la potentielle beauté.

Être au monde, absolument

Comment ne pas être intrigué et charmé par ce jeu si particulier des acteurs ? Une intonation antinaturaliste, un peu monocorde, qui n’a pourtant ni la dimension désincarnée que voulait Robert Bresson, ni la diction précieuse des films d’Eugène Green. Cela est sans doute raccord avec un sentiment de nonchalance et de mélancolie qui habite le plus souvent les personnages, mais le travail à cet endroit permet l’éclosion dans toute leur plénitude, leur gravité, leur force, de dialogues empreints de vérité, de choses que l’on aimerait se dire, que l’on taît le plus souvent, par timidité, par pudeur, alors qu’elles sont essentielles. Il n’y a plus (pas) le temps pour le bullshit, les small talk. La virtuosité seule du texte poétique est plus à rapprocher de celle des films de Yann Gonzalez ou de Guy Gilles. En recherche impérieuse d’absolu, ces personnages émeuvent par leur impossibilité d’être au monde autrement, et par les liens qu’ils tissent entre eux. Le terreau est alors favorable pour l’émergence de vraies amitiés, de cette famille, et bien évidemment de relations amoureuses. Preuve en est à elle seule la lettre que Mickaël écrit à Camille pour lui déclarer son amour en lui confessant les actes de son passé : « Tout ce que tu peux imaginer de pire, je l’ai fait ». La fragilité bouleversante de la mise en danger.

Douce eschatologie

La fin du film approche et semble advenir comme celle de la fin de ce monde. La collapsologie infuse, balayant les naïvetés et espoirs désormais datés. Claire Denis nous embarquait déjà à la fin de l’année dans High Life à bord d’un vaisseau peuplé de prisonniers vers un trou noir, avec une docilité et une acceptation qui avaient de quoi fasciner et troubler. Au même moment, Virgil Vernier captait à sa manière ce contemporain qui regarde sa propre fin, respirant ce fond d’air aux effluves dangereusement bleues dans son magistral Sophia Antipolis. L’heure n’est plus aux paraboles désormais obsolètes de l’espoir qui n’emportent plus la croyance. Rattrapés par les forces spéciales, nos personnages savent qu’ils ne pourront pas résister indéfiniment et se retranchent dans un lycée. Le lieu n’est pas anodin, et mobilise l’imaginaire des tueries américaines qui ont marqué les esprits, et a fortiori Elephant de Gus Van Sant. « Ensemble, ils avaient décidé d’affronter leur destin », nous dit la voix off. Complétons alors l’injonction énoncée précédemment : Monstres, devant la fin, faisons famille ! Il ne reste en effet plus qu’à s’aimer, profondément, dans cette attente. Un sentiment du temps compté, une attitude devant l’inéluctable qui rejoignent à leur manière ceux déployés dans les films de Gregg Araki avant 2000, dont les titres parlent d’eux-mêmes (The Living End, Totally F***ed Up, The Doom Generation, Nowhere, This is How the World Ends). Voilà donc cette génération sacrifiée d’orphelins, ces anges déchus arrivés sur l’ile en parachute, désormais retranchée dans une école, vouée à une mort certaine, mais pas sans se battre. De cette mise en tension permanente entre la violence de cet horizon et la beauté qui résiste, naît une ambiguïté d’une puissance déstabilisatrice et apaisante. Pour ce souffle final, Jessica prend la parole sur l’épique Désolation de Year of no light : « Ce sera notre légende », « Que notre amour devienne notre étendard », alors qu’une ellipse remet à notre imaginaire le soin d’absorber le traumatisme de leur mort. Au sortir, cohabitent le sentiment bouleversant d’avoir perdu toute notre famille et cependant une profonde certitude : All is Full of Love.

Jessica Forever, de Caroline Poggi & Jonathan Vinel. En salle le 1er mai 2019. Avec : Aomi Muyock, Sebastian Urzendowsky, Augustin Raguenet, Lukas Ionesco, Paul Hamy, Angelina Woreth, Théo Costa-Marini, Franck Falise, Ymanol Perset, Jean-Marie Pittilloni…

Un DVD réunissant trois courts métrages de Caroline Poggi & Jonathan Vinel, ainsi que des clips et un entretien avec les deux cinéastes, est édité par JHR Films.