Pierre Cendors : Silens Moon, « miroir de nuit »

Les livres de Pierre Cendors se rencontrent comme des moments de mystère et de suspens – des rencontres silencieuses que l’on voudrait faire durer. A ce titre à rêver, Silens moon, et ce nom d’auteur fabuleux, Pierre Cendors, vient s’ajouter l’énigme de la couverture.

Quand les Archives du vent du même Pierre Cendors donnaient à voir sur sa couverture Louise Brooks, regard fixé sur le spectateur, relevant telle Isis son voile noir de mystère, Silens moon offre un visage de trois quart, les yeux perdus, image perpétuellement mélancolique et silencieuse. Cette image semble annonciatrice des deux dimensions d’Herne Heimlich – ce nom dédoublé, partagé par les deux personnages principaux de cet opus –, la quête et la fascination du visage.

Ce double Herne Heimlich est constitué d’un côté du neveu de la tante qui hébergea Harry Haller, le « Loup des steppes » de Hermann Hesse et, de l’autre, de Herne Heimlich, gueule cassée de la Première guerre mondiale ayant perdu face humaine par l’éclat d’un obus. Entre les deux, le mystère de ce beau visage présenté en couverture, ce visage dont les blancs et les noirs en font une icône des temps modernes et la visagéité même : « c’est pourtant curieux, un visage : système mur blanc-trou noir. Large visage aux joues blanches, visage de craie percé des yeux comme trou noir. » (Deleuze et Guattari, « Année zéro – Visagéité », Mille plateaux). C’est cette visagéité qui se donne à lire de manière double, dans la quête d’absolu du visage de l’autre, en même temps que dans la quête pour retrouver visage humain. D’un côté, la quête du visage comme absolu, de la beauté ouvrant un au-delà peut-être de perte et peut-être rédempteur (il y avait déjà plus de Schopenhauer que de Nietzsche dans la vision de Hesse), et de l’autre, le visage comme un au-delà de la face, morte, ouvrant silencieusement, dans ses noirs et ses blancs, une visagéité.

Pierre Cendors (DR)

A l’aune du visage, on peut traverser l’intrigue et trouver en permanence ce jeu de dualité, entre un visage qui s’absente et un visage qui promet, entre une face défigurée et la beauté d’un visage dont sont amoureux les deux Herne Heimlich. C’est à cet égard que les pensées de l’un et l’autre homonyme s’interpénètrent et s’échangent : parlant du visage, de l’amour, de la perte, ou de la volonté de faire du visage un au-delà. Alors le visage est une ouverture, une ouverture qui se marque à la fois dans la beauté et dans la laideur, dans la joie de la contemplation comme dans la douleur d’une blessure.

Ce chemin vers la compréhension du visage est signifié dès le début, quand le premier Herne Heimlich découvre l’infini du visage impossible à épuiser, ouvrant sur le désir comme impossible : « Je venais de goûter ce qui nous est refusé dans cette vie. La blessure jamais ne se referma entièrement. J’en acquis une compréhension crucifiante de mes faillites sentimentales, de ces ratages aussi nombreux que les jeunes élans qui en renaissaient pour aller à nouveau se briser devant un visage aimé, un autre, puis un autre, toujours plus beau, encore plus envoûtant, dans un crescendo de calme agonie. ».

Cette quête de beauté, Herne Heimlich ne la trouvera accomplie que face au visage absent, au visage d’absolu de Nada Neander dont l’inspiration a été en partie celui de la couverture du livre et qui se livre ainsi : « Les yeux de Nada, profonds comme lorsqu’on s’absente du regard devant une étendue d’eau, me transperçaient sans ménagement. Lente était leur mobilité songeuse. Immense, sans même la tempérance d’un questionnement, le langage vivant qui était en eux. Je redécouvrais à leur contact ce fuyant pressentiment d’une joie inconnue que l’on garde en mémoire pour l’avoir effleurée, un jour, un instant, sans jamais l’avoir pleinement vécue. » On retrouve cette formulation étonnante que le visage n’apparaît qu’en s’absentant, en révélant un au-delà du visage, une altérité insaisissable qu’on ne peut saisir que de la même manière dont on se rappelle des rêves, insuffisamment. Et cette insuffisance ouvre le désir, ouvre l’infini de l’altérité du regard. « Nada avait-elle conscience de ce miroir de nuit que nous nous tendions l’un à l’autre ? »

Cependant, ce qui marque ce rapport à Nada Neander n’est pas uniquement cette absence, c’est aussi le pouvoir envoûtant de sa pure apparition renforcée par son silence, elle, silencieuse comme la Lune, ne voulant s’exprimer que lors de ses tours de chant. C’est là une des passions les plus connues, dont le cinéma à ses débuts – nous sommes à Berlin en 1935 – a su jouer, de ces masques d’icônes de noir et de blanc, de la divinisation du visage de la femme telle la divine Greta Garbo, finissant dévorée par ce nouveau culte, refusant de montrer le devenir de ce visage.

Cette divinisation immaculée du beau visage auquel on rend un culte absolu se lit dès le début : « Je la voulais devant moi, ses yeux dans mes yeux, être face à son mutisme exorable de déesse, et qu’importe que cela signifiât vie ou trépas », et jusqu’à la fin, dans le regard des collaboratrices du cabaret funèbre où Nada officie : « j’avais l’impression de salir son visage en apparaissant devant elle, nous avait avoué la jeune fille ».

A côté de l’histoire de cette passion pour un visage, la brève histoire du Herne Heimlich défiguré durant la première guerre mondiale vient ajouter une perspective autrement terrible sur le visage, le faisant éclater, rayonner dans ses failles. Car c’est toute la société qui vit difficilement avec cette image du tourment sans nom qui a désormais un visage, celui de ces « gueules cassées » peintes puissamment par Otto Dix. « L’âme couturée à vif sur un cadavre bien portant », pour le dire avec Pierre Cendors. Cette phrase mise sous la plume du premier Herne Heimlich prouve bien l’écho incroyable qu’on peut trouver entre les deux homonymes, partageant non un visage mais une destinée commune.

Pourtant le destin du second Herne Heimlich n’est pas fait d’une quête de reconnaissance comme l’on pourrait attendre, mais de disparition. Alité à l’hôpital après les premières interventions pour le sauver, son père lui rend visite. Et alors, « non seulement mon père ne m’avait pas reconnu, mais il avait évité de me dévisager. » Le soulagement d’avoir été un étranger, un inconnu, d’avoir perdu toute familiarité avec sa famille, les hommes, se poursuit dans une retraite du monde, dans le rôle de fantôme de la Mort qu’il assume dans ce cabaret étrange (le Morador) où Nada Neander officie.

Le premier Herne Heimlich récupérant à la mort du second son carnet intime, en vient à poursuivre le rêve de son frère de nom, à poursuivre cette disparition sous un même nom. Pour l’un comme pour l’autre, « il s’agissait de se désenvoûter de son identité, de dételer du familistère des générations et de chevaucher sans cavalier dans la grande nuit, le regard dardé vers l’origine, la poitrine purgée d’une grand rire astral. » A l’identité à laquelle on veut nous faire promettre par la face, ils se réclament d’un au-delà qui constitue à proprement parler le visage. Et par-delà la défiguration, comme par-delà la fascination à la beauté d’une face humaine, se dit le sacré du visage dont Levinas a parlé : visage sacré, c’est-à-dire qui ne doit pas être profané, qui doit rester comme commandement d’inviolabilité. « Le sceau net des passions inviolées. Celles qui, insoumises aux lois de ce monde, émancipent l’âme d’un visage, en le dénudant jusqu’à sa semblance originelle. »

On referme ce livre comme on ferme les yeux, pour mieux rêver.

Pierre Cendors, Silens Moon, éditions Le Tripode, mars 2019, 200 p., 19 €