Angelin Preljocaj par Florence Platarets: « Je cherche, je tourne, je cherche un carré d’or »

Angelin Preljocaj

« Je ne pourrais croire qu’en un Dieu qui saurait danser. » C’est ainsi qu’en 1883 Nietzsche faisait parler Zarathoustra dans une grandiloquence qui démontrait l’importance de la danse dans l’esprit du philosophe. Cent trente six ans plus tard, la danse est toujours capitale dans les arts. L’auteure réalisatrice Florence Platarets le montre brillamment dans un film documentaire diffusé sur France 5 et qui suit le géant français de la danse contemporaine Angelin Preljocaj. On est avec ce génie aux trente-cinq ans de carrière et aux cinquante spectacles, in situ dans son antre du Pavillon Noir, superbe pièce d’architecture à Aix en Provence.

52 minutes de preuves que la danse est vivante, qu’elle est à notre portée. Le film dévoile le processus de création de son récent ballet « Gravité », terme à prendre dans ses deux acceptions. « Quand je danse, j’ai cette obstination de la précision du geste, du mouvement, parce que je crois qu’à ce moment-là se révèle quelque chose qui est au-delà de la forme donnée à voir. Ce qui se dégage là, c’est peut-être l’âme de l’être. »

Au plus près des danseurs donc. Oui, de leur être. Voilà une danseuse enceinte, son ventre rond s’insère dans les mouvements qui prennent corps. Voici des danseurs exténués que le chorégraphe pousse à accélérer, chronomètre en main, il faut tutoyer les limites du corps. A partir de ce thème de la gravité, il s’agit de laisser place à une improvisation. Preljocaj parle d’un « voyage dans l’inconnu ». Il raconte, de manière inattendue, l’influence de sa formation de judoka « Le judo demande une connaissance du corps de l’autre. Chose qui m’a beaucoup aidé. Prendre un autre corps, l’absorber, le repousser, le porter en équilibre sur une hanche, ce sont des choses qui sont très naturelles chez moi. » Il évoque sur des images d’archives Chaplin, Astaire, Cunningham. Il est à l’aise mais seulement en apparences : il y a l’urgence de la forme à trouver. Et l’abstraction dansée est un problème sans référence autre qu’elle même, il faut s’attaquer à ces  » logiques qui nous échappent qu’il est mon devoir d’artiste de retrouver, pour les donner à sentir. » La danse comme casse tête, « un rubik’s cube » qui demande du travail et du temps : « Je cherche, je tourne, je cherche un carré d’or ».

Images précieuses des répétitions où la choréologue Dany Lévêque, intégrée permanente à la compagnie et qui a passé vingt-cinq ans aux cotés du chorégraphe, écrit les mouvements des danseurs. La danse, le saviez-vous, est un objet d’écriture et il faut le transmettre, c’est le grand projet presque secret de Preljocaj avec cette scribe d’un genre unique, extension méticuleuse et manifeste de sa propre tête.

Scène hilarante des premiers essayages des costumes arrivés tout droit de Russie : ça ne va pas du tout. La matière glisse ou bien elle retient les muscles, c’est la pagaille dans la troupe et l’œil de la réalisatrice fait presque office de caméra cachée.

Et puis, ralentis des danseurs qui s’enchevêtrent, se caressent amicalement et naturellement. La danse de Preljocaj est une manifestation de rencontre et de chair. Dans la dernière image, une danseuse brune et magnifique est en mouvements. Seule, elle irradie le centre de la scène. On voudrait traverser l’écran et s’approcher d’elle dans l’instant.

Angelin Preljocaj, danser l’invisible : un film de Florence Platarets – Diffusion samedi 13 avril à 22h25 sur France 5 dans l’émission « Passage des arts » de Claire Chazal. Le film fait partie de la collection documentaire  » Influences, une histoire de l’art au présent ». Rediffusion dans « La galerie France 5 » dimanche 21 avril 2019 à 9.25.