Hédi Cherchour : Nouvelles de la ferraille et du vent

Diacritik publie, en amont de sa publication chez Publie.net le 17 avril prochain, « Mouni », première des Nouvelles de la ferraille et du vent de Hédi Cherchour, ainsi que la préface du livre, signée Charles Pennequin.

Préface par Charles Pennequin

La première fois que j’ai rencontré Hédi Cherchour c’est par ses textes, ces textes qui se trouvent ici même. Hédi m’avait contacté via Facebook pour me demander si je pouvais lire ses nouvelles et j’ai répondu oui. C’est rare quand je dis non, même si souvent les textes qu’on m’envoie sont rarement bons, parce qu’ils sont faits bien souvent par des gens qui écrivent sans rien lire. Ils ne s’intéressent pas à la poésie contemporaine, ou très peu, et encore moins à mes recherches. Ils ne savent rien de mon travail et en plus ils sont mauvais et donc ils retardent drôlement. Parfois il y a cependant des textes qui sont écrits sans retard d’aucune sorte, mais bien souvent ils n’ajoutent rien à ce qui s’est déjà écrit de la manière la plus moderne, la plus expérimentale. Maintenant on a facilement connaissance, quand on fait un master d’écriture ou quand on est aux beaux-arts, de ce qui se pratique dans ce qu’on appelle la poésie contemporaine. La poésie contemporaine c’est un peu comme l’art contemporain. C’est un peu à la mode, c’est propret, c’est vegan et c’est parfois formellement inventif, mais c’est sans jus aucun. Ça mettra rarement sa peau sur la table, comme disait Céline, la poésie contemporaine. Et du coup ça ne dit rien de la vie. Ça ne porte guère à conséquence. C’est de la poésie qui ne fait pas de mal à une mouche. Ça fait mal à rien, car c’est aimable et gentil et c’est ainsi que la poésie s’écrit et se publie dans la France, même chez les éditeurs soi-disant avant-garde. D’ailleurs, chez les avant-gardes, on l’a regardée de haut Hédi Cherchour. Écrire des nouvelles c’est pas bien ils ont dit dans l’avant-garde. Parler des pauvres sans qu’il y ait le côté formel, le témoignage intellectuel et objectiviste. Parler des cancrelats de dessous la France d’en bas, comme disent les politiques et les journalistes. Parler des pauvres bougres de son quartier, ça fait mauvais effet dans l’avant-garde philosophico-textuelle, car il faut prendre ses distances et avoir une autre vue, une vue depuis les hauteurs de l’auteur, une lecture autre que ces pauvres gens dont on parle et qui ne sauraient nous lire entre les lignes. Dans l’avant-garde philosophico-textuelle et engagée politiquement on peut parler des pauvres, certes, mais on ne se mêle pas à leurs douleurs ni à leurs cris, on n’est pas au ras des pâquerettes, car la poésie contemporaine française doit rester hautaine, elle doit faire sa rebelle avec les institutions et prendre en otage la pauvreté mais pas baigner dedans tel un cloporte. Et c’est ça qui dérange chez Hédi Cherchour, car chez elle tout est vu depuis un balcon de l’immeuble où se passent les drames. Ça rit et ça fait pleurer, mais par le dedans, car avec Hédi l’écrit n’est jamais au-dessus de l’autre. On est en plein dedans et on y vit. On est loin de l’écrivain qui écrit depuis sa tour d’ivoire mais aussi très loin du poète qui écrit entouré de ses amis artistes, de ses amis choisis de la militance et de la poésie. Cherchour ne dit d’ailleurs pas qu’elle fait de la poésie, même si dans ses écrits il y en a à toutes les lignes. Elle ne dit rien d’ailleurs. Elle constate et elle a mal aussi. Elle a mal pour son contemporain. Elle se met dans les gens indigents, ou plutôt elle se fond dans l’indigence des mots. Elle est aussi parmi les méchants, Hédi Cherchour. Ceux qui toisent. Ceux qui en ont marre de ces habitants chapardeurs, de ces familles tuyaux-de-poêle. Elle aussi elle est totalement tuyau-de-poêle avec ses nouvelles depuis la ferraille et le vent ! Mais par là même, elle montre qu’elle ne s’élève pas au-dessus de la pensée des siens, elle regarde juste depuis longtemps ces familles qui l’entourent, elle les regarde avec lucidité et amour (et il y a beaucoup d’amour et d’histoires d’amour chez Hédi Cherchour). Il n’y a parfois rien à racheter dans ces gens dirait-on, sauf peut-être une phrase, sauf un geste ou un regard, une action qui sauverait peut-être toute une destinée. Elle raconte ces existences qui l’entourent et fait une pause sur quelque tranche de vie salopée par l’existence moderne ; elle occasionne des ralentis sur un mouvement, une attitude d’un de ces pauvres hères que l’histoire a vite effacés. Elle capte des moments de grâce que personne n’a forcément vus. Certains ont sans doute senti ces moments-là mais personne n’a cru que ça pouvait intéresser quelqu’un, parce que la honte ici recouvre tout. Parce que de toute façon c’est tout un peuple qui git dans la honte de lui-même. La honte d’exister. D’ailleurs, il n’existe pas ce peuple. Il est, et c’est déjà beaucoup semble-t-il. Mais être ce n’est pas tout à fait exister, n’importe qui peut être mais comment faire pour créer un devenir de soi alors qu’on ne fait juste partie que d’un moment sociétal, sans même faire mine d’y participer. Ça fait juste la masse dedans. Une masse inerte, tel un boulet. Une masse de gens comme un boulet sociétal que la civilisation devra penser malgré tout. Car il faudra panser les plaies de ce boulet pense la société et c’est bien ça qui pèse sur ces gens des quartiers, comme si c’était leur faute d’être là, comme un peuple de gisants. C’est la crasse sociétale, la vie crasseuse et même pas marrante, la vie honteuse du peuple-boulet des quartiers que soulève un peu Hédi Cherchour, mais pas pour dire qu’il faut s’y intéresser, telle une fine sociologue qui arriverait comme arrivent toujours les experts en sociologie : après la bataille de la vie. Elle nous montre juste des beautés que personne n’a voulu voir. Elle nous fait toucher cette grâce-là, avec ses formules magiques et ses phrases parfois lapidaires. C’est ça qui me retourne chez Hédi. C’est son côté direct et en même temps toujours très élégant. Ça sent l’être chez Hédi, c’est-à-dire que ça sent la merde, pour paraphraser Antonin Artaud. Excusez-moi, chère Hédi, d’avoir cité un poète, mais il s’agit aussi chez vous de montrer la cruauté, de pointer le moment cru, c’est-à-dire la pointe la plus extrême, le moment renversant de ces vies dans la bouillie française, la bouillie de cette France qui s’est tellement bien organisée pour ignorer l’autre. Je ne connais pas d’écriture aussi franche et aussi belle que celle d’Hédi Cherchour aujourd’hui. Je ne connais pas d’autre exemple contemporain qui peut rivaliser avec la force de cette « écrit-vaine ». Peut-être faudrait-il aller chercher loin dans le passé littéraire français, aller voir du côté de Georges Bernanos par exemple, qui disait vouloir montrer le diamant dans le charbon. Mais Cherchour ce n’est pas non plus notre nouvelle Mouchette de chez les berbères de banlieue de la Drôme, ce n’est pas la poète du zoufris ou de la kahba même si elle semble être l’unique écrivain de plain-pied chez les maudits de ce pays. Même si elle montre un pan de ce que serait l’or noir dans notre littérature d’aujourd’hui, un petit pan comme un rideau trop vite tiré sur les années quatre-vingt. C’est bien plus que ça, Hédi Cherchour. Cette artiste n’a rien d’une porte-parole. Elle nous montre l’or pur dans toute la merde des paroles contemporaines, qu’elles soient pré ou post-black-blanc-beur. Elle n’est pas non plus la littérature au bon beurre des bobos, celle qui veut soigner les maux sociétaux et notamment dénoncer le racisme depuis les bons quartiers. Elle ne dénonce rien la Cherchour. Elle se marre puis elle nous fait aussi pleurer sur tous ces temps misérables. Elle fait remonter des moments dans toutes ces vies bâillonnées et bétonnées puis si vite oubliées. Pas pour qu’on n’oublie pas, mais pour qu’on se dise que peut-être c’est nous aussi qui remontons grâce à elle depuis ces oubliettes à vent et à ferraille. C’est nous aussi qu’on voit dans ces portraits-là. C’est nous qui sommes pris pas loin de ces petits riens qui sont comme des flashs qu’on se prend quand même en pleine gueule. C’est nous aussi qu’on devine là, passants non loin de ces spots de vies, car ce sont des spots comme on dit dans le surf ! Des spots de vies parallèles aux nôtres, nous qui croyons être sous la bonne lumière française, le bon siècle lumineux avec nos tronches d’ombre, alors que ça brille de vie ici aussi ! Ça brille dans ces vies tout à la fois tragiques, sinistres et drôles. C’est nous aussi qui devinons dans cette écriture que nous avons encore des moments chouettes à vivre, ici, dans cet hexagone avec ses zones franches, ces zones pas très apollinairiennes où toutes ces mauvaises et bonnes nouvelles ne demandent pas mieux de partager leur saine colère. C’est nous aussi qui sommes en rage grâce à ces récits qui redonnent enfin vie à la poésie d’ici ! C’est pour ça que quand Hédi Cherchour m’a envoyé ses textes, je les ai lus de suite, je les ai aimés et je lui ai dit un gros Merci ! Merci Hédi, maintenant tes textes sont mes meilleurs amis !

Mouni

Il y avait d’abord le soleil, ensuite la Nationale 7, et, à côté de la N7, des parkings et des immeubles avec des gens à l’intérieur. C’était construit comme ça.

Notre parking est en face de notre immeuble et notre immeuble est en face de notre parking. Autour de notre parking et de notre immeuble, il y a d’autres immeubles et d’autres parkings.

Un immense champ d’immeubles et de parkings qui longe la Nationale 7.

Ce matin-là, on était tous à la fenêtre. Tout l’immeuble, tous les voisins qui regardaient la famille Brahima revenant de la morgue dans une Ford Escort rouge trois portes toit ouvrant.

La Ford Escort rouge trois portes toit ouvrant des Brahima, c’est la plus belle voiture de tous les parkings qui longent la Nationale 7.

La famille Brahima avait une tête bizarre quand elle est sortie de la voiture.

Ils avaient reconnu le corps de la fille Brahima à la morgue. Cette fille se prénommait Mouni.

Bien installés sur le rebord de la fenêtre, nous, les voisins, on matait la peine cachée au fond du cœur de Azzedine Brahima, le grand frère. Il la gardait bien cachée sous son costard, sa peine. C’était très difficile de la voir. Mais on l’a aperçue au moment où il nous a regardés droit dans les yeux. Il nous a jeté un regard rapide quand il a levé la tête. C’était rapide, mais on pouvait bien lire dans son regard : « Je suis triste, mon cœur saigne, j’ai les boules, ma sœur est bien morte, je viens de la voir à la morgue. »

Alors, j’ai imaginé le corps de Mouni dans la morgue.

Elle devait être dans un frigo, toute seule. Seule avec le bruit du frigo de la morgue et aussi le gardien de la morgue. Le gardien de la morgue seul avec sa montre devant le bâtiment de la morgue ou dans un couloir de la morgue ou son bureau de la morgue.

J’ai imaginé toute la morgue. Le gardien de la morgue, le frigo de la morgue, la pelouse de la morgue, les clients de la morgue, Mouni dans la morgue. J’ai imaginé tout ça.

Le jour de l’autopsie de Mouni Brahima, il faisait très beau, un temps magnifique. Un ciel bleu avec zéro nuage dedans. Un ciel qu’on pourrait boire avec de gros glaçons sur une terrasse de café du Sud-est de la France. Un ciel plein de santé, plein de vie. Je venais de la croiser quelques jours avant, Mouni.

Devant l’immeuble, lorsque son grand frère est descendu de la voiture et qu’il nous a tous regardés de son regard triste de grand frère, je n’ai pas réagi.

Personne n’a réagi. La famille de Mouni habitait l’immeuble depuis quelques années. Une bonne famille que tout le monde aimait bien. Mais quand ils sont sortis de la voiture, sur le parking, on a juste eu un regard de voisins. Un regard de voisins un peu salaud sur les bords. La plupart des voisins sont des Algériens. La compassion, on s’en fichait, ce n’était pas notre truc à nous les voisins. La compassion, la tristesse tout ça, c’était un truc pénible destiné aux riches, je crois, à l’époque.

Posée à la fenêtre, j’avais la une du Dauphiné Libéré sur moi. Il y avait la tête de Mouni en gros plan avec marqué au-dessus : « Une prostituée retrouvée morte sur la Nationale 7. »

La photographie du journal était terrible. Un photomaton de Mouni. Elle avait l’air raide défoncée. Je ne sais pas d’où venait cette photographie, je ne l’avais jamais vue.

L’article aussi était glacial. Mouni avait été rouée de coups avant d’être jetée sur la Nationale 7.

Ça s’est passé près de Mornas, un petit village avant Orange, en 1989. Le village après notre patelin. Un village pas très loin.

Nous les voisins, nous étions d’accord sur deux points : c’était de sa faute et c’était la honte sur toute la communauté musulmane, ce qui lui était arrivé.

Mouni l’amie d’enfance, l’amie du CM1, l’amie qui volait des bonbons au caramel chez le buraliste du quartier tous les soirs après l’étude. L’amie d’enfance voleuse de caramels devenue une prostituée qui crève sur la Nationale 7 comme une pute arabe qu’elle est.

Un temps, elle m’avait appris à fumer des joints et je l’éduquais à draguer les garçons. C’était des garçons du quartier assis sur des bancs, ou même des garçons qui se promenaient dans la rue, seuls ou même parfois avec un chien. C’était très facile de les séduire, les garçons, il suffisait de les regarder au fond des yeux, et par là on va droit au cœur. Sans dire un mot, on peut aller droit au cœur de manière désinvolte, si on veut.

L’amie d’enfance devenue pute était très belle et donc elle énervait toutes les autres.

Les autres, ce sont les Arabes du Sud-est de la France. Ce ne sont pas des putes comme Mouni, devenue la pute de la Nationale 7, ce ne sont pas des catins les Arabes du Sud-est de la France. Elles sont des « non-putes », ou des « pas-putes ». C’est comme on veut.

J’ai remarqué un truc. Le terme « non-pute » est utilisé par les Arabes musulmans radicaux. Ils disent « non-musulman » et « non-pute ».

Le terme « pas-pute » fait partie du vocabulaire des Arabes musulmans modérés. Ils disent « pas-musulman » et « pas-pute ». J’ai remarqué.

Quand Mouni, devenue la pute de la Nationale 7, se rendait compte qu’elle énervait une « pas-pute » ou une « non-pute » arabe, elle me disait que les femmes d’ici, de la région, étaient « des jalouses, des rats noirs remplis de haine ». Alors je lui répondais que les gens de la région du Sud-Est avaient « le foie aigre ».

On s’entendait bien quand même toutes les deux.

On avait décidé de faire quelque chose en commun : donner nos âmes et nos corps « qu’à des gens bien ».

Les gens bien, c’étaient les autres de dehors.

Les gens qui viennent d’ailleurs, des grandes villes, de pays lointains. N’importe qui, mais plus les gens d’ici. Plus les gens des immeubles et des parkings.

On a cherché des vrais mecs avec des voitures et de l’argent pour nous conduire partout et nous payer n’importe quoi.

C’est comme ça qu’on a rencontré Yanis.

Il était très grand, fin, les yeux verts, les cheveux châtains et un sourire qui tue.

Il disait qu’il venait de Lyon. Il s’était installé dans la région depuis quelques mois. Il avait trente-cinq ans, nous dix-huit.

On l’a rencontré une après-midi, en plein été. On venait de se faire virer de chez un maraîcher.

On ramassait les pêches pour gagner de l’argent. Seulement le paysan nous a pris en flagrant délit en train de fumer un joint au lieu de travailler.

Il nous a payé la journée de travail et on a quitté son champ de pêches de merde. Il nous a mises à la porte comme des voleuses. Il était 14 h sur la route de Châteauneuf.

Il faisait très chaud, on avait très soif et il fallait marcher 10 kilomètres pour rentrer chez nous. On transpirait, on sentait mauvais. On était mal habillées. Le soleil nous écrasait le crâne, je rêvais de mourir, je rêvais d’un glaçon.

Le soleil était tellement fort qu’il dégageait un son strident très lent. Un son qui ne passe pas par les oreilles, mais par les yeux. Je n’avais jamais vu ni entendu ça avant.

Yanis nous avait pris en stop dans sa 604 Peugeot noire.

Sur la banquette arrière : un gros chien. Je ne me souviens pas trop de la race du chien. Un chien blanc et très gros. Mouni s’était installée sur le siège passager et moi j’étais derrière avec le gros chien.

Il nous a déposées près de chez nous. Il nous a proposé de nous revoir. On s’est retrouvé dans un bar le soir. Je l’ai dragué, il a dragué Mouni. Il lui a mis la main entre les cuisses dans le bar. Tout le monde s’en est aperçu. Elle est partie avec lui et je suis restée au bar, seule.

C’est juste après la rentrée scolaire que j’ai revu Mouni. Elle était toujours avec Yanis. Elle se shootait et ça lui allait bien. On s’entendait toujours aussi bien toutes les deux.

Elle avait plein d’argent et plein de nouveaux vêtements. Ils m’ont invitée à dîner au restaurant. Après, Yanis nous a sorties dans une discothèque près de Nîmes. Le Nuit & Jour. Une des premières discothèques Raï de la région.

Un champ, une discothèque et des Arabes dedans. Le Nuit & Jour, quoi. Dans la campagne camarguaise au milieu des taureaux et des carcasses de caravanes.

Mouni a beaucoup dansé dans la boîte. Elle m’a dit qu’elle était enceinte et qu’elle était heureuse avec Yanis. Elle m’a dit qu’elle allait quitter ses parents pour vivre avec son amoureux. On a bu du whisky et Yanis est resté toute la soirée sur une banquette avec un autre type.

La discothèque était remplie d’Arabes. Je n’avais jamais vu autant d’Arabes de ma vie. Tout le Maghreb était ici. Ça me faisait un peu peur. Je croyais que j’étais en enfer avec que des Arabes. Les Arabes de la région dansaient sur la Liberti de Cheb Khaled. À l’intérieur de la boîte, on pouvait fumer de l’herbe.

Tout le monde était ivre mort ou défoncé, dans la boîte ou sur le parking de la boîte, trop vite.

Les femmes étaient pour la plupart des divorcées. Elles se lâchaient complètement sur la Liberti, surtout quand arrivaient les paroles : « Aïe li kouetni, ah la liberti… » « Ah celle qui me brûle, la liberté… »

Le Nuit & Jour ne fermait presque jamais. Les quartiers nord de Marseille y étaient très présents. D’ailleurs ils étaient craints par les Arabes des autres villes, « les Arabes de Marseille ».

Les femmes portaient toutes du khôl aux yeux, les hommes avaient tous une gourmette en or au poignet et parfois même des dents en or dans la bouche.

C’était l’une des rares boîtes de la région PACA où les Arabes avaient le droit de rentrer massivement.

J’ai essayé de savoir qui était Yanis. Hostile à la conversation, pour commencer. Il a vu que je le voyais. Je le voyais même très clairement et ça l’énervait un peu. Il était pinçant et quelquefois désagréable. Yanis était le bonhomme le plus secret que j’avais rencontré. Il venait de Lyon, il avait une 604 Peugeot noire et il avait un chien. On n’en savait pas plus. Un type venu de nulle part avec beaucoup d’argent sur lui. C’était ça, Yanis. Un visage d’ange avec une âme répugnante. Nous, on trouvait quand même que c’était un mec bien.

Dix jours après le Nuit & Jour, Mouni était retrouvée sur la Nationale 7.

Je n’ai pas été surprise, je n’ai pas eu de peine.

Non, cette mort ne m’a pas surprise. Ce sont les coups qu’elle a reçus qui m’ont fait du mal. Elle détestait se faire mal, elle a dû vivre un calvaire.

Yanis a disparu de la circulation au même moment.

Les parents de Mouni n’ont pas porté plainte. Ils ont préféré gérer la honte. Il a fallu faire vite pour oublier cette sale histoire de pute arabe.

Aux funérailles de Mouni, il y avait les voisins qui faisaient semblant de pleurer, la famille qui faisait semblant de pleurer aussi. Tout était faux sauf la une du Dauphiné Libéré, omniprésente dans la tête de nous tous pendant la prière de l’imam.

Mouni a inauguré le carré musulman du cimetière de la ville. Après son enterrement, personne n’a jamais reparlé de la jeune femme, ni la famille, ni les copains, ni les voisins. On a mis le corps dans la terre, et on lui a tourné le dos. Je me demande parfois si elle a existé.

Je ne me souviens plus de son visage ni de sa voix. Je ne sais pas pourquoi et comment elle est venue sur la Terre avec nous. Il me semble qu’elle aimait les caramels quand elle avait neuf ans, mais je n’en suis pas si sûre.

Il me semble que quelqu’un l’a rouée de coups quelque part en Europe, plus exactement en France, une nuit, non loin des parkings, sur la Nationale 7.

Hédi Cherchour, Nouvelles de la ferraille et du vent, Publie.net, avril 2019, 140 p., 14 € (le livre peut être précommandé en suivant ce lien). Lancement du livre  au Monte-en-l’air le 24 avril à 19 h (71, rue de Ménilmontant / 2, rue de la Mare, 75020, Paris)