« La fin n’a jamais été aussi proche »: Les Amants de Coney Island de Billy O’Callaghan

Michael et Catlin s’aiment depuis presque vingt-cinq ans, amants fidèles et clandestins qui se retrouvent une fois par mois dans un petit hôtel de Coney Island. Ce jour-là, sans doute le dernier, une tempête s’est abattue sur la station balnéaire endormie par l’hiver, loin de ces fastes forains d’antan. « Cet après-midi, Coney Island a des airs de bout du monde, d’ultime bastion avant les grands fonds, d’endroit où dérivent les damnés avant de sombrer dans le néant ».

Le monde, qui tourne trop vite, a largué les amarres. Désormais ils s’accrochent, se préparent à un autre genre de chute.

Leur coup de foudre « remonte à plusieurs décennies maintenant. Leurs arrangements alimentent ce genre d’illusion, évidemment, puisqu’ils se voient une fois par mois sans faute, le premier mardi. A force de passer tant de temps dans l’attente, la réalité est devenue fragile, et sans doute est-ce un peu volontaire ». Catlin et Michael sont tous deux mariés, chacun doit prendre une décision qui peut changer le cours de leur passion. « Ils n’ont plus le choix maintenant qu’ils ont pris cette direction ». L’ouverture des Amants de Coney Island est celle d’un roman des fins, de la fin d’un monde sur un bout du monde. Michael aura-t-il la force de quitter sa femme atteinte d’un cancer pour vivre avec Catlin ? Catlin, si douée pour « tromper son monde (…) sous son apparence angélique masquant les fiévreux mensonges qui l’habitent », laissera-t-elle son mari partir seul pour l’Illinois où l’appelle son travail, ce qui signifie quitter New York et Michael ?

Elle le regarde et c’est comme si un voile était tombé, car elle voit tout, les différents passés et futurs déposés sur son corps, strates d’états émettant différents éclats.

Ni Catlin ni Michael ne savent plus vraiment  laquelle de leurs « deux vies est la plus réelle », leur quotidien de couples mariés, leur parenthèse de passion clandestine, ils sont scindés, pourtant pleinement eux-mêmes quand ils se retrouvent, sans que les décennies qui passent ne modèrent leur passion, sans que l’habitude n’ait prise sur leurs rendez-vous. Mais est-ce l’absence de quotidien, la fiction bâtie par leurs secrets et mensonges qui alimente leur désir ? Qu’en serait-il de leur couple s’ils quittaient ce qui les attache ailleurs ?

Sur cette histoire simple en apparence, de fait travaillée de choix impossibles, Billy O’Callaghan construit une intrigue serrée, profondément humaine, tout entière contenue dans le huis clos d’une chambre d’hôtel. Dans quelques heures, les amants de Brooklyn devront donner un dénouement à leur histoire, qu’il soit heureux ou non, il leur faudra définitivement sortir de l’aporie qui cimentait leur intimité. Michael et Catlin tentent d’agir comme si rien n’allait changer, préparer un café, faire l’amour, parler mais il faudra bien (se) décider.

Tendu par des analepses qui éclairent une passion dont le manque fut le moteur, « morceaux » d’un puzzle brisé que les deux amants tentent de rassembler, le récit retarde l’échéance, fait entrer le lecteur dans l’intimité du couple, de leur histoire volontairement entravée. L’évocation de Coney Island « au bord du précipice redouté » est proprement magique dans sa présence/absence. Coney Island est « ce lieu parfait pour accueillir tout ce qui est brisé », devenu « leur endroit ». Coney Island s’offre en miroir de l’île irlandaise que Michael a quittée à 16 ans pour émigrer à New York, Inishbofin, ce « bout de terre pris telle une coquille de noix, dure et entêtée, quelque part entre les replis de la haute mer et du ciel immense ».

Grand roman de l’exil à sa terre natale et à soi, questionnement du désir, de ce qui le fait naître et le nourrit, Les Amants de Coney Island, magnifiquement traduit par Carine Chichereau, est un récit dans lequel le lieu est le métonyme des sentiments des personnages, somptueux malgré les années qui passent, dans la « fusion » intime des éléments sur la ligne d’horizon de la station balnéaire, « gommée (…) qui ne permet plus de différencier l’eau et le ciel ».

Billy O’Callaghan, Les Amants de Coney Island (My Coney Island Baby, 2019), trad. de l’anglais (Irlande) par Carine Chichereau, éditions Grasset, mars 2019, 288 p., 19 € — Lire un extrait — Carine Chichereau évoque la traduction du livre dans une vidéo à découvrir ici.