Jonathan & Jesse Kellerman : le coroner a ses raisons… (Exhumation)

Adoubés par Stephen King qui voyait dans Que la bête s’échappe (Seuil 2016) « un livre extraordinaire plein de suspense et de mystère surnaturel », Jonathan et Jesse Kellerman signent avec Exhumation le premier opus d’une série en devenir qui met en scène un jeune officier du bureau du coroner de San Francisco. De la ville sur la baie aux hauteurs du lac Tahoe, Exhumation est le récit d’une quête de vérité dérangeante misant sur la psychologie des  personnages davantage que sur les artifices dévolus au genre.

Écrit à quatre mains par Jonathan Kellerman et son fils Jesse — l’écriture est une affaire de famille puisque Jonathan est l’époux de Faye Kellerman, auteur de plus de 30 romans, dont un co-écrit avec leur fille Aliza…—, Exhumation conduit le lecteur de San Francisco à Berkeley, Oakland des ruelles sombres aux quartiers résidentiels, avec pour point de départ une mort ordinaire qui aura pour effet de réouvrir une enquête antérieure, sans lien apparent avec ce nouveau dossier presque classé par avance.

Quand Clay Edison se rend au domicile de Walter Rennert mort a priori de cause naturelle, il est tout de suite interpelé par la fille du défunt, Tatiana, qui ne croit pas à l’évidence et aux premières conclusions. Attiré par la jeune femme et cédant au doute, Edison va donc commencer à enquêter, quitte à être en butte avec sa hiérarchie qui lui commande de laisser tomber, quitte à remuer un passé trouble ou à se mettre lui-même en danger.

On ne pourra manquer de comparer le personnage de Clay Edison avec Myron Bolitar ou Patrick Kenzie, héros respectifs d’Harlan Coben et de Dennis Lehane : le Clay Edison des Kellerman est un mix de boy-scout sportif courageux à la personnalité attachante, avec ses affres familiales, son historique d’espoir déçu du basket-ball universitaire et son flair de détective en uniforme de CSI (les fameux « experts » de la télévision, les longs passages scientifico-techniques en moins). 

Clay Edison se lance donc dans une enquête dans les rues de San Francisco, de Berkeley et d’Oakland, et remonte le temps pour faire resurgir le passé inexpliqué : pourquoi Walter Rennert s’est-il entiché d’un meurtrier à la personnalité complexe ? Quel secret coupable a fait de l’universitaire reconnu ce personnage trouble ? Et pourquoi Tatiana vit-elle la mort de son père dans le déni jusqu’à l’hystérie ?

Exhumation tient en haleine parce qu’il creuse la psychologie des protagonistes tout en avançant lentement vers la résolution de l’énigme née il y a bien longtemps. Sorte de « cold case » à l’envers — sans jeu de mot sur la rigidité cadavérique des « clients » d’Edison —, ce polar (presque) tranquille ne souffre pas d’exubérance technologique ou de scènes à la frénésie gratuite.

Si Jonathan et Jesse Kellerman brouillent quelques fois les pistes – un amour de jeunesse qui s’invite de manière incongrue, des relations de travail élevées au rang de comparses, donc d’éléments dispensables, d’improbables détails du quotidien qui ne servent pas la narration –, Exhumation fait partie de ces polars qui baignent dans une ambiance de huis-clos tendu. Avec l’absence du principal suspect dont la psyché est la clé du roman (sa personnalité révélée au fil des pages par les témoignages des témoins de l’affaire classée), la quête d’Edison qui, au passage, tente de s’absoudre de ses inévitables démons, avec un style sans fioritures, une écriture quasi clinique qui préfère l’ellipse à la démonstration : si Exhumation semble calibré pour une adaptation immédiate en série télé avec un énième personnage de policier intègre à la limite du stéréotype, le renouveau de ce genre passe par Clay Edison, officier légiste qui cherche dans la mort les raisons que le coroner ne connaît pas.

Jonathan & Jesse Kellerman, Exhumation, traduit de l’anglais (USA) par Julie Sibony, éd. du Seuil, novembre 2018, 400 p., 21 € 50 — Lire un extrait