La haine de la poésie

Arthur Rimbaud

Il est des moments où il faut savoir se taire. Je n’ai jamais su. D’autant moins lorsque les relents d’une polémique nauséabonde viennent me chatouiller les naseaux. Les polémiques sont inventées de toutes pièces, chacun le reconnaîtra en privé. Il faut déjà du temps libre pour écrire ; il faut bien du temps à gâcher pour nourrir une polémique qui ne concerne et n’intéresse que ceux qui la nourrissent.

Poètes, fermez vos gueules, déployez vos ailes !

Il y aurait donc d’un côté une vieille école, sclérosée, « la clique Gallimard-Printemps », grande prêtresse des prix littéraires, et de l’autre une jeune école, fort sympathique, attachée à rendre la poésie accessible, moderne, à faire bouger les lignes, ennemie des traditions et de l’immobilisme. L’une glorifierait les morts, l’autre pondrait ses petits en toute modestie.

J’ai toujours préféré les vieux et les morts aux autoproclamés jeunes : leur condition ou leur sagesse leur imposent de fermer leur gueule, précisément. La plus grande distinction qu’ait pu recevoir Baudelaire est d’avoir choqué la morale. Par ses textes, et rien d’autre.

Je ne me reconnais pas dans cette jeune génération, qui m’accuse d’imiter les morts, sans doute parce que j’ai étudié la prosodie, commets très peu de fautes d’orthographe, ne donne pas dans le pseudo-ponographique et rechigne à publier au sein de revues dont les noms sont de véritables invitations à coucher ou à boire dehors.

Je lis énormément, je dévore les morts et les vivants. Un texte, en prose ou en vers, est poétique ou ne l’est pas. Je vais sans doute achever de creuser ma tombe aux pieds de ma génération en me référant à Sartre, mais le poète est comme un extra-terrestre qui arrive sur terre, découvre les choses, puis les mots, et enfin s’efforce de trouver des affinités entre les unes et les autres. Ainsi, lorsque les segments d’un poème peuvent être collés bout à bout sans solution de continuité, lorsque manquent à l’appel métaphysique et style, vision et intuition, a-t-on seulement affaire à de la prose tiède, et non de la poésie.

Guillaume Apollinaire

La « polémique Apollinaire » est sans fondement réel. Une pure histoire de conventionnalisme. Elle cache le seul problème à considérer : que devient la poésie ? Puisqu’elle consiste en textes courts, tout le monde est susceptible de prétendre s’en emparer. La poésie se dilue comme le terme « romantisme » s’est lui aussi dilué pour ne plus désigner que sentimentalisme et mièvrerie. Relisez plutôt Schiller, Goethe, Hegel. Qui sont morts, je le concède.

Non, la jeune génération ne fait pas évoluer la langue : elle l’ampute de ses possibilités. Jetez un coup d’œil du côté des grands versificateurs du XIXè siècle, et vous constaterez qu’ils étaient aussi de grands prosateurs, qu’ils savaient s’émanciper de temps à autre de la grammaire de l’époque et flatuler quelques néologismes. En vérité, cette génération me fait penser à ces lycéens qui mettent les coudes sur la table en cours de philosophie en affirmant s’y ennuyer. Pourquoi ? Parce qu’ils croyaient benoîtement que la philosophie était un déversoir à opinions, et qu’il était possible de philosopher sans avoir étudié les philosophes.

En vous lisant, en vous écoutant, jeunes poètes, on pourrait supposer que les morts vous effraient. Corbière, Rimbaud, l’un des nombreux Pessoa, Villon, Laforgue, Salabreuil, sont jeunes, eux aussi, et peut-être plus jeunes que vous ne l’avez jamais été. Ils sont drapés d’une immense culture littéraire, artistique, politique, et pourraient écrire comme vous, tandis que vous ne pourriez plus écrire comme eux, à leur âge, qui est le vôtre, en leur temps. Et si par malheur la mode vous intronise chefs de file de je ne sais quel mouvement, ces morts féconds deviendront illisibles pour le « grand public » d’ici quelques dizaines d’années.

Tristan Corbière

Certes, je suis définitivement du côté des morts, parce qu’ils sont impitoyables. Avec eux-mêmes, en premier lieu. Ils détesteraient à coup sûr cette ère de la complaisance où mieux vaut être beau, d’apparence sympathique, d’une certaine extraction, charrier une image un tantinet sulfureuse, un message, une cause, un macchabée. Ces morts-là n’ont emporté l’adhésion qu’à la force du mot. C’est pourquoi ils ont survécu.

Débattez-vous, gesticulez, souriez : on n’écrit jamais que contre ou avec un héritage linguistique, culturel, que ces morts et vieillards ont contribué à enrichir et dont nous sommes, nous tous qui chaque jour agitons la plume, les rejetons légitimes ou les bâtards. Petite précision : le papier glacé prend autant la poussière que les volumes de la Pléiade. Et il me semble enfin que l’absinthe a meilleur goût que le sperme et la cyprine.

Poètes, fermez vos gueules, déployez vos ailes !

Les contemporains brillants ne manquent pas. En France, en Allemagne, en Angleterre, en Pologne. Ils jouent leur propre partition, mais connaissent le solfège sur le bout des doigts. Ils n’imitent ni ne renient personne. Vous les reconnaîtrez : on voit très peu leur trogne.

Peut-être qu’un jour, jeunes poètes, vous vous soucierez moins de rendre la poésie accessible au lecteur que d’élever le lecteur à la poésie.

Édifier ou tapiner. Choisir son camp.

Toujours à bonne distance.