D’une dystopie à l’autre ou le parasite humain

Jérôme Bosch, Le Jardin des délices

Ils ont traversé les années-lumière pour venir s’échouer ici, à quelques rêves de chez eux, ici, Proxima b, où la chaleur du Centaure fait bouillonner la roche maintes fois millénaire, au confluent des vents stellaires, vrillants témoins des comètes hallucinées, où l’éclat de la naine rouge fait rosir les plaines désertiques, enveloppant de ses rayons surlumineux, comme un satellite au fond d’un puits de soufre, la face hermétiquement identique du globe en rotation synchrone, où de vastes et profonds océans répandent leurs eaux moirées sous un ciel opaque, navré, compressé, à bord de leurs innombrables navettes, météorites à visages d’hommes, propulsées par la force miraculeuse des moteurs à plasma, nourris par des micro-réacteurs à fusion thermonucléaire transmutant le vide quantique en ressource intarissable, avec leurs sourires lactés, leurs yeux semés d’étoiles, de remords et de cosmiques résolutions, transportant sous leurs semelles criblées de pesanteur le souvenir récent de leur propre apocalypse, leur long et subtil suicide, le déchirement des entrailles terrestres, la fonte inévitable des ressources naturelles, artificielles, culturelles, morales, leur empalement consenti sur l’épieu des convoitises immodérées, les mensonges des prophètes et des textes sacrés, leur renaissance à l’espoir piqué de science prospective, les inquiètes conjectures d’une chance-fiction paradoxalement douteuse, transpirant l’humeur frondeuse des sondes pionnières, encore plantées quelque part dans l’épiderme à peine effleuré des côtes caillouteuses d’ici-haut, quelque part au-dessus d’un noyau métallique ultra-dense, à l’ombre des courants de marées pétrissant les circonvolutions grouillantes.

Et leurs immaculées combinaisons faisaient l’amour aux éléments.

Jérôme Bosch

Tous poètes, fils de poètes, petits-fils de poètes, redécouvrant la matière et l’antimatière, baptisant trop amoureusement la végétation, la chair animale, plus douce et plus lourde, les monticules égarés, les arbres sans racines, les troupeaux déracinés, dans leurs langues respectives, tout ce que le vivant, à travers sa gratuite profusion, peut fournir aux étendues inertes, avec la violence et l’éclat dont les obus sidéraux sont capables et coupables, offrant par la main du Verbe une seconde existence aux êtres et aux choses, palpant les affinités derrière leurs casques de silence, abandonnant dans leur liesse, aux pieds de Nature attendrie, dogmes entêtés, religions, confessions, Bible, Coran, Torah, Talmud, remontrances apocryphes, pénitences fortuites, faisant peau neuve, troquant le serpent fatal contre un duvet commun de fraternité, tous penseurs, fils de penseurs, petits-fils de penseurs, bergers d’allégresse et d’utopies flamboyantes, sous le regard magnétique du Grand Berger des sphères prochaines, qui de rouge se fera bleu, qui de bleu se fera blanc comme neige humaine, épuisant peu à peu sa chromosphère jusqu’à se confondre avec le néant sismique, chatouillant langoureusement, dans leurs langues respectueuses, les propriétés inédites, les visions déclinantes, les tableaux incisifs, les spectacles telluriques de ce terminateur où le jour n’existe pas, mais où les heures continuent à s’écouler au gré des scintillements lointains et réguliers, non pas capturant, mais promenant de leurs attaches dénouées les foyers convergents du hasard :
sidarites, progdacés, mélusifs, sempiternixes, asphodernes, iphragies, bucolapses, fratères, crucides, grafinées, zamzaras, templedeuves, chatigrades, figris, dermoses, kolympias, venternas, presquipiles, domanions, lapoptidés, numinos, tibars, galactours, épifiges, contemplant parfois, dans l’espace joignant l’ombre et l’aveuglante clarté, cette effigie d’eux-mêmes lutinant la voûte céleste, poche de gaz, nuée mouvante, hallucination collective, stratagème des parallaxes, tout à la fois, cette cavale muette se cabrant sous un voile d’indéfinissable, cette mystérieuse traînée de poussière parcourant le champ nacré des possibles, Saphira, licorne des temps nouveaux.

Et leurs immaculées combinaisons faisaient l’amour aux éléments.

Des bégaiements de l’histoire s’échappa sinueuse la logorrhée des idéaux fleuris, par gerbes d’amathices, des ruines terrestres encore tièdes émergèrent les citadelles ouvertes aux vents du changement revigorant, assouplissant corps et âmes, unissant ce qui autrefois était scindé, recousant les séparations factices, réconciliant bêtes et hominidés, créatures et Créateur, dans un même souffle, mêlant célébrations citoyennes et promenades agrestes, reliant chaque membre au cerveau suprême par l’abondante arborescence de ces terminaisons nerveuses que constituent les liens du cœur et des fibres sensibles, des ravages d’hier s’élevèrent les palais réconciliants du présent perpétuel, déroulant sous l’oscillation métronomique de Saphira la trotteuse de feu, leurs donjons transparents, leurs créneaux épanouis, leurs costumes de royauté pierreuse, non pas recouvrant ni parasitant les latitudes, mais les embrassant dans l’osmose des lunes de miel argentées, dans la joie profane des élus mutuels, éclipsant le crime avec ses dénominations diverses, meurtre, viol, attentats, banditisme, esclavage, terrorisme de tous bords, fléau des dernières heures à la surface de la Grande Bleue.

Et la mémoire les perdit.

Jérôme Bosch

Ils se souvinrent de leurs dieux, qu’ils voyaient de très loin, couronnés d’enfance et de nostalgie, de leurs prophéties, qu’ils adaptèrent à leur territoire d’adoption, de leur épieu d’égoïsme, qu’ils s’enfoncèrent à nouveaux frais, des lexiques antédiluviens, qu’ils projetèrent sur l’exoplanète exaspérée, et le mélusif régressa renard, la grafinée panthère, le domanionchat siamois, l’épifige Boa constricteur, dans leurs langues incestueuses, et la première frontière fut tracée avec le premier sang versé, les parois s’écroulèrent au profit des murs, les profonds et vastes océans se remplirent d’assassinats nauséabonds, Proxima du Centaure emprunta les atours du Soleil, une Lune fut créée de toutes pièces, mythologique et péremptoire, le chapelet des anciennes plaies cryptiques fit crisser ses grains sur l’humaine poitrine, accompagné de prières pesteuses, et l’on dénombra très vite, sous l’impulsion des couteaux tirés, presque autant de morts que de vivants.

Ils avaient déplacé l’énigme, sans la résoudre.

Pourtant, leurs immaculées combinaisons firent l’amour aux éléments. Au commencement.

De Saphira, je devins Pégase, de Pégase Jésus, de Jésus mirage, de mirage poudre de rien.

​Et il n’y aura bientôt plus personne pour me voir.