Michel Del Castillo : L’Expulsion

On sait que Michel Del Castillo, né de père français et de mère espagnole, éprouve depuis toujours une passion pour l’Espagne où il est né, à Madrid, en 1933 et où il a vécu une enfance dramatique pendant la guerre civile de 1936 à 1939. Source de son premier grand succès Tanguy (1957), récit émouvant de ces années terribles où il fut balloté, de centres de redressement en internats, entre la France et l’Espagne, abandonné tour à tour par son père et sa mère. Bien que résidant à Paris depuis ces circonstances douloureuses, Michel Del Castillo a consacré de nombreux ouvrages à son pays d’origine, des récits marqués par une grande amertume, comme Mon frère l’idiot (1995) à la sérénité de son étonnant Dictionnaire amoureux de l’Espagne (2005) et même un portrait relativement nuancé du général Franco (Le temps de Franco, 2008). L’Histoire agitée de son pays d’origine est aussi au centre de textes ancrés dans des circonstances précises du passé et mettant en en fiction des thèmes chers à l’auteur : la marginalité, la défense des opprimés, des marginaux et des dissidents, la revendication discrète d’une ambiguïté sexuelle, une fascination pour la période musulmane de l’Espagne, ce qu’il appelle le sortilège espagnol, le sentiment de culpabilité et de trahison. Del Castillo a souvent mêlé son histoire personnelle à celle de son pays.

Son dernier texte L’Expulsion, présenté comme roman par son dispositif éditorial, revient, comme son titre l’indique, sur l’épisode moins connu de l’expulsion des Morisques en 1609 par le roi Philippe III. Fait historique moins traité que celle décidée, en 1492, par Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, des musulmans et des juifs séfarades, après la prise de Grenade, qui mit fin à l’occupation d’une partie de l’Espagne par les Maures. En effet, on connaît mal cette population appelée Morisques, c’est-à-dire des Arabes nés en Andalousie, descendants des populations musulmanes, plus ou moins converties par la force au catholicisme, environ cinq cent mille hommes et femmes qui travaillaient sur les terres des Grands d’Espagne comme jardiniers, paysans, artisans. Que l’on retrouve d’ailleurs dans certains épisodes du Don Quichotte de Cervantès. Le chevalier rencontre quelques Morisques sur son chemin…

Le fait historique est attesté, même si les historiens discutent encore sur le nombre exact de cette population expulsée, et les personnages impliqués dans cette affaire apparaissent bien dans le récit : le Roi Philippe III, de façon allusive, le Cardinal Laguna et le Duc de Gandie, Don Alvaro, ou le Grand Inquisiteur. Le débat qui a lieu entre le Duc, plutôt défenseur des Morisques (par intérêt, car ces hommes représentaient une ressource non négligeable pour les nobles espagnols) et le cardinal qui soutient le Roi au nom d’un catholicisme, à leurs yeux en danger face à ces populations non intégrées, eut effectivement lieu. C’est le sujet de la première partie qui rapporte une longue conversation entre le cardinal et le duc, avant la réunion décisive du Conseil Royal qui doit prendre ou non la décision d’expulsion. Ce n’est pas sans rappeler la célèbre Controverse de Valladolid roman dramatique de Jean-Claude Carrière (1992) qui mettait en scène la polémique qui avait opposé au temps de Charles Quint ceux qui défendaient la cause des Indiens d’Amérique au nom de la justice et ceux qui leur niaient le droit à avoir une âme et les considéraient comme des esclaves. Certes, les enjeux sont différents mais les indiens sont ici les Morisques dont le sort est sanctionné, de manière brutale, par le résultat de la Controverse.

Le duc affirme : « Je ne vois qu’une chose : les Morisques sont nés sur cette terre depuis des générations. Ils sont chez eux depuis plus de trois cents ans, huit cents si l’on songe à la date de leur débarquement. Aucun d’eux ne parle ni ne comprend l’arabe, pas un n’a visité un pays islamique. Et vous allez les expulser vers des terres qui leur sont étrangères ? Parmi des peuples dont ils ignorent les coutumes et dont ils ne parlent pas la langue ? » Et le cardinal de rétorquer : «Vous en revenez toujours aux sentiments, Excellence, manière d’empêcher le raisonnement. Ce n’est ni leur pauvreté ni leur ignorance qui rendent les Morisques inassimilables. C’est leur esprit fermé  à cette liberté chrétienne que vous incarnez».

Le cardinal considère les Morisques comme des apostats : ils ne parlent pas le castillan, ils sont soupçonnés de trahison. Pour le duc, tout dans cette affaire est duperie, mensonges et mauvaise foi. Le royaume est une entreprise de délation. Le monarque est indécis, peureux, il est sous l’influence néfaste de son favori, le Duc de Lerma. Le Duc de Gandie défend les bons morisques et ne veut pas punir tout un peuple. Face à lui, le cardinal parle de l’hérésie des morisques. Le duc défend tous les miséreux, ces pauvres qui travaillent. Il est conscient de la décadence de l’Espagne, de sa ruine économique et de la dislocation de l’empire, de la débâcle. Il a parcouru l’Europe, a mesuré le retard de l’Espagne, il rêve d’un royaume ouvert et vivant, ce à quoi s’oppose le Cardinal qui défend l’identité de l’Espagne, son intégrité et justifie donc l’expulsion des Morisques qui représentent un danger pour le corps de l’Espagne. À quoi le duc répond : il dépeint une Espagne comme une cour des Miracles dans laquelle personne ne veut travailler alors que les Morisques eux cultivent les terres et sont des travailleurs sobres et méticuleux qui développent, entre autres, l’horticulture.

Pour le cardinal les Morisques risquent de ne pas s’intégrer, de se marier entre eux, de garder leurs rites et leur religion : il y a en eux un fanatisme sombre et implacable. Le cardinal est confiant dans la sagesse du roi alors que le duc se réfère au pouvoir du favori, le duc de Lerma. Le duc rappelle le rôle des juifs ingénieux, fidèles à la loi de Moïse. Le cardinal le considère comme hérétique, il défend l’unité de l’Espagne qui est la condition de sa survie, les racines de l’Espagne sont chrétiennes, selon lui. Pour le cardinal les Morisques sont une atteinte à l’identité espagnole, leur expulsion ferme la parenthèse de la Reconquête. L’Islam n’appartient pas à l’Espagne. On comprend, en suivant ce débat, que les termes de cette opposition entre ces deux hommes aient pu résonner dans l’esprit de Del Castillo à notre époque, avec le problème de l’accueil et de l’intégration des immigrés. C’est l’opposition entre la morale et la raison d’État qui est à la base de cette discussion entre le duc et le cardinal.

La Reconquista commencera sur les terres andalouses proclamait récemment la formation extrémiste Vox avec une vidéo de son leader à cheval, allusion à la Reconquête espagnole sur les musulmans entre les VIIIe et XVe siècles. Les immigrants illégaux doivent être « déportés vers leurs pays d’origine » et des « murs infranchissables » sont promis à Ceuta et à Melilla, enclaves espagnoles sur la côte marocaine. L’Histoire n’est qu’un éternel recommencement !

Le meilleur du livre est dans ces premières pages où l’on retrouve les qualités habituelles de Michel del Castillo : le sens des ambiances, une certaine sensualité liée à la nourriture, avec ces merveilleuses pauses dans la discussion autour du brasero, pendant lesquelles, à la tombée de la nuit, les deux hommes savourent des biscuits, du vin, des coupes de chocolat, proposées par un chambellan. Ces évocations scandent le récit de l’opposition dialectique entre le cardinal et le duc. On apprécie aussi l’art du portrait physique et moral des deux hommes, la compassion pour le malheur des autres, et la misère du peuple,

La défense des Morisques par le duc qui repose d’abord sur une solidarité politique et économique se mue ensuite en un mélange de sentimentalisme qui voit en Hassan /Octavio la réincarnation de son fils tué à la guerre et aboutit à des rapports ambigus avec le jeune homme, plus proches de l’homosexualité que d’un raisonnement idéologique fondé sur l’opposition entre la morale et la raison d’Etat. On n’est plus seulement alors dans le roman historique mais on glisse dans un roman sentimental.

Le cardinal a des doutes, il se souvient de l‘oraison funèbre pour une jeune paysanne qu’il n’arriva pas à prononcer naguère. Pour lui, se pose la question de la légitimité de cette rhétorique. Et le duc décide d’adopter Hassan qu’il va prénommer maintenant Octavio, qui va remplir son besoin d’affection. Hassan est la réincarnation de son fils Rodrigo mort à la guerre. Le duc rencontre Omar, le père d’Hassan, Omar chef naturel des Morisques. Il parle avec lui des oranges, de la culture du fruit, de la connaissance de la nature, des arbres, de l’horticulture. Finalement, le duc invite le jeune garçon à venir au palais. A partir de ce moment une relation étroite entre le duc et le jeune Hassan s’établit : il l’habille, le nourrit, Il va l’éduquer, lui apprendre à lire et à écrire, il lui propose de devenir un page au château. Il le considère dorénavant comme son neveu Il voit chez les musulmans une humanité troublante, une douceur tendre, il aime les Morisques à travers Hassan. Le récit de sa visite au village des Morisques et sa rencontre avec la famille d’Hassan est un moment fort du livre. Le duc est reçu avec des gâteaux, du miel, des liqueurs et on organise une fête en l’honneur de la nouvelle vie d’Hassan. Au terme de la fête, Hassan monte dans le carrosse du duc qui lui promet une éducation en latin, en littérature, en équitation. Le lien avec son fils Rodrigo est maintenant évident, la famille d’Hassan accepte la proposition du duc de s’occuper de l’éducation d’Hassan. Le cardinal affirme, pour sa part, que l’expulsion est nécessaire mais il admet que c’est une barbarie. Il a conscience qu’ils ont perdu tous les deux : le Pouvoir gagne toujours, c’est dans l’ordre des choses. Conclusion désabusée que partage certainement le romancier. À la fin du chapitre, le cardinal se sent misérable, défait, humilié. Il a l’air désemparé. Le duc éprouve, en définitive, du respect pour le cardinal à la suite de cet épisode où il l’entend raconter sa jeunesse pauvre, sauvée par les études, et par l’Église. La connaissance le sauve de la misère. L’Église lui a offert un asile. La figure rigide du cardinal s’humanise à ce moment comme s’est humanisée celle du duc, avec le rappel de la douleur provoquée par la mort de son épouse et celle de son fils. Au bout du compte, la figure la plus caricaturale est celle du Grand Inquisiteur qui devient fou.

On voit que le livre de Del Castillo est ambitieux car il ne se contente pas de mettre en scène un affrontement idéologique, moral et politique, dans une première partie très proche du rythme théâtral, mais il élargit sa problématique au destin particulier de chacun de ces hommes, en racontant leur histoire sur un ton plus romanesque, avec l’introduction de ces deux jeunes protagonistes, Hassan devenu Octavio et Manuel, un jeune valet espagnol, qui vont signifier à leur niveau, dans leur dualité, auprès du duc et du cardinal, la problématique de la fidélité et de la trahison, chacun défendant sa cause. Jusqu’à un dénouement tragique, conclusion logique de ces histoires individuelles qui peut sembler mélodramatique. Pourtant on peut considérer, comme lecteurs, que cette amplification narrative noie la force dramatique de la controverse du début. Trop d’éléments se mêlent, d’autant qu’une confusion chronologique et des répétitions de passages accentuent cette impression de chaos et d’éparpillement. On peut penser que certains épisodes ajoutés au nœud central contribuent à cet effet : ainsi la mission confiée au duc et à Octavio de transporter une très grosse somme d’argent pour les armées de Flandre pour payer l’armée des Wallons et de négocier une paix honorable. On s’y perd… Il en est de même avec le recours à des reproductions de correspondances entre les protagonistes qui alourdissent inutilement la narration. Roman dense donc, trop peut-être, mais qui a le mérite de poser des problèmes à la fois contemporains et universels à partir d’un épisode peu connu de l’Histoire d’Espagne.

Michel Del Castillo, L’Expulsion, Fayard, mars 2018, 332 p., 20 € 90 — Lire un extrait