Une affaire de famille : « Seul le crime nous a réunis »

Une affaire de famille © Wild Bunch Germany

Certains films produisent sur nous un effet immédiat : on sort de la salle, secoué, comme bousculé. On aimerait en dire beaucoup de bien, mais, curieusement, le film s’efface, on l’oublie. Quelques mois plus tard, il n’en reste plus grand-chose. A l’inverse, plusieurs mois après l’avoir vu, Une affaire de famille traine encore dans la tête, y a établi ses quartiers, grossit : c’est un de ces films entêtants, marquants, qui s’imposent à nous petit à petit jusqu’à l’évidence : ce que l’on croyait être un très bon film est bien plus encore : une œuvre majeure.
Pour beaucoup, plus qu’un film, la Palme d’or du dernier festival de Cannes récompensait un auteur majeur : Hirozaku Kore-eda, pour l’ensemble de son œuvre. Au centre de celle-ci : la famille, les relations entre un père et son fils (Tel Père tel fils, mais aussi le sous-estimé Après la tempête), entre une fratrie (Nobody Knows ou I Wish ) sans parler de la merveille Still Walking. Kore-eda, cinéaste de la famille, était récompensé pour son dernier opus Une affaire de famille.

Une affaire de famille © Wild Bunch Germany

Or il serait dommage de ne voir dans ce dernier film qu’une énième variation réussie sur le thème, de la même façon qu’il ne faut pas s’arrêter à la douceur qui émane de l’œuvre ou à la digne sobriété de la mise en scène. Une affaire de famille est bien entendu une œuvre humaniste sur une famille dysfonctionnelle, mais aussi l’œuvre d’un cinéaste en colère : une colère sourde, cachée par la finesse et la grâce, mais bien réelle. Osamu  Shibata est le père d’une famille peu conventionnelle : il vole dans les magasins avec son fils, sa fille travaille dans un peep show, sa femme dans une laverie. Tous attendent la pension de la grand-mère qui héberge tout ce petit monde dans une maison minuscule. Une nuit, la famille recueille Juri, une enfant délaissée, et pire encore, par sa famille. Le film débute ainsi comme la chronique légère et lumineuse de cette famille joyeusement singulière, aussi éloignée que possible de l’image que la société japonaise voudrait donner d’une famille idéale : le père responsable, la mère au foyer, les enfants brillants à l’école, le tout soutenant l’aïeule.

Une affaire de famille © Wild Bunch

Comme souvent chez Kore-eda, les pères sont irresponsables et très vite dépassés. C’est la grand-mère qui soutient financièrement l’ensemble du foyer. Les premières séquences nous présentent donc le contre-point exact de la famille modèle. Ce scénario subversif est filmé avec la tendresse et l’acuité habituelle du cinéaste : sous sa caméra, la famille dysfonctionnelle apparait petit à petit comme une famille idéale : on s’entraide, on pense aux autres. Pourtant, nous ne sommes pas chez les Ingalls, ce qui intéresse le réalisateur c’est justement tout ce qui est à la marge de la bienséance. Sous l’absence totale d’autorité d’un père aussi irresponsable qu’aimant, on fait beaucoup de bruit, on vit les uns sur les autres, on s’engueule, mais de ce chaos nait une forme étrange d’harmonie : la minuscule pièce dans laquelle vit toute la famille — et chaque plan nous fait ressentir physiquement les inconvénients de la promiscuité — en devient presque un bunker, un abri où l’on se protège du monde réel. La famille, c’est d’abord celle que l’on se crée.

Une affaire de famille © Wild Bunch

Une affaire de famille est ainsi l’histoire d’une fuite : cela apparait petit à petit, chaque membre de la famille semble dissimuler un secret. Dissimuler ou plutôt fuir. Juri recueillie pour la protéger du froid restera dans la famille. Le film bascule une première fois : on adopte la gamine, en fait on la kidnappe au motif qu’elle semble plus heureuse dans le foyer que chez elle. D’ailleurs, les parents mettront un certain temps à réagir. Sa famille d’adoption, forcée, est plus vraie que la famille naturelle : aux liens du sang se sont substitués avec réussite les liens du kidnapping !

Une affaire de famille © Wild Bunch

Le cinéaste crée ainsi un certain malaise : nous sommes presque complices de ce qui est aux yeux de la loi, un enlèvement, mais Juri semble plus en sécurité chez ces originaux que chez les siens. Le spectateur, comme les autres membres de la famille, se cache derrière la morale : il faut sauver Juri. On comprend très vite que la famille est pour le moins recomposée : des enfants battus, une fille qui se cache de sa véritable famille, des secrets… Être dans la famille, au milieu des autres, c’est fuir le monde, fuir sa propre histoire. En quelques plans, quelques regards, sans avoir à expliquer les drames, Kore-Eda parvient à créer un certain malaise et une tension qui ne lâchera plus le film :

Une affaire de famille © Wild Bunch

Une affaire de famille est l’histoire d’une parenthèse enchantée : la question n’est pas de savoir si elle se refermera, mais quand elle se refermera. A chaque vol, Shota reproduit le même cérémonial, le procédé est connu : si l’on filme cette prière, c’est que forcément, au bout d’un moment, le charme sera rompu… Le spectateur ressent cette tension : plus nous nous attachons à cette famille, plus nous en redoutons la fin inéluctable. Quelques signes laissent deviner que la société sonnera bientôt la fin de la récréation : Juri et Shota croisent d’autres enfants, écoliers eux : le cinéaste rappelle alors qu’en privant les enfants d’éducation scolaire, Osamu, aussi sympathique soit-il, n’agit pas comme un père.

Au centre de ces naufragés s’étant créé une famille, Shota et Juri : le fils, dont on comprend vite qu’il fut un enfant battu, et la gamine. Shota semble le plus lucide, le plus triste aussi. Il semble le seul à ne pas pouvoir oublier la réalité et à ne pas s’illusionner devant un bonheur aussi fragile. Incapable de voir en Osamu le patriarche, un père, il fait de Juri sa sœur : lors d’un bain, il remarque les mêmes traces de brûlures sur son corps que sur le sien. Ces marques de maltraitance seront comme des taches de naissance qu’ils partagent. Le réalisateur n’insiste pas, ce que nous pensons être une comédie se fissure une première fois.

Une affaire de famille © Wild Bunch

Depuis Nobody Knows, on sait que le cinéaste sait faire travailler les enfants. Sur le plateau Kore-eda laisserait les enfants s’exprimer, comme des adultes, à l’image de leur rôle dans la famille : ils s’épanouissent, là où la société japonaise a tendance à les écraser sous le poids des responsabilités. D’une façon générale, la direction d’acteur touche ici au sublime : chaque personnage existe, dans le groupe et hors du groupe. Une réplique, un regard, un geste suffit pour que l’acteur nous laisse imaginer un passé douloureux et l’angoisse d’un futur incertain : tout le monde joue un rôle, tout le monde sait que la comédie prendra fin, alors même qu’ils auront réussi à créer une véritable famille. Alliée au talent des acteurs, l’écriture fait des merveilles : aucun personnage n’est un archétype (le risque des films choraux). Évidemment, l’ensemble est magistralement tenu par une mise en scène d’une infinie délicatesse, la signature du maître. On sait le talent du réalisateur pour filmer les petits espaces, ici, cela touche au génie. La composition des plans est au service exclusif des comédiens et en totale accord avec la direction d’acteurs. Tous s’épanouissent autant dans les scènes d’extérieurs, véritables bouffées d’oxygène, que dans le cadre rassurant mais étouffant de la maison.

Une affaire de famille © Wild Bunch

Alors qu’à l’intérieur de la maison, le cadre entasse les êtres et les objets, les angles choisis permettent à chacun de trouver sa place. Il est relativement peu de gros plans (réservés aux scènes d’extérieurs), les personnages sont filmés les uns au milieu des autres : peu de mouvements de caméras également, ce qui met en valeur chaque position et déplacement des personnages, ainsi, Shota reste légèrement à part — il dort dans un placard, faisant ainsi écho à son incapacité à appeler « Papa » Osamu. Juri fera le lien : dans le placard avec son frère, mais intégrant le centre du cadre au fur et à mesure qu’elle s’adapte à sa nouvelle famille. Dans la maison, le reste du monde est ainsi maintenu hors-champ. La présence de cette maison traditionnelle, accueillant une famille l’étant si peu, au cœur d’un quartier moderne est d’ailleurs une incongruité. A l’abri des couleurs chaudes qui éclairent l’intérieur, le monde réel n’existe plus : la famille admire un feu d’artifice, on verra chacun de ses membres ébloui par le spectacle : le feu d’artifice reste hors-champ…

En parfait contrepoint, les scènes en extérieur sont filmées comme des respirations ; les personnages y sont plus fragiles, aux couleurs chaudes de la maison répond la lumière délavée du ciel bleu. Ce sentiment de liberté culmine lors d’une séquence où la famille se réunit pour une sortie à la plage. A l’extérieur elle ressemble à toutes les familles qui s’amusent à la plage. Mais le ciel est étrangement gris, tout le monde s’amuse pourtant, jusqu’à ce plan à la simplicité bouleversante : une vieille dame regarde ce petit monde avec bienveillance : elle murmure un remerciement, et le récit bascule, la réalité fond sur les héros et les spectateurs…

Hirozaku Kore-eda laisse exploser sa colère, Sans jamais se départir de sa retenue et de son infinie délicatesse. Au fur et à mesure que le mirage se délite, apparaît ce qui était essentiellement hors-champ et en creux : la société japonaise. Une affaire de famille est aussi (surtout ?), un film sur cette société où l’on semble tout accepter, pour peu que cela se fasse dans le secret des foyers. Les Shibata sont le négatif de la famille japonaise traditionnelle avec ces enfants maltraités, oubliés, parents tortionnaires ou qui font régner une pression insoutenable. Le cinéaste n’idéalise pas ses héros : l’inconséquence du père qui pousse son fils à voler comme d’autres sont poussés à travailler à l’école est souligné. La farce tourne au glauque quand on camoufle un corps pour pouvoir continuer à toucher des allocations.

« Seul le crime nous a réuni » admet le père : comme la famille d’Affreux, sales et méchants, chef d’œuvre d’Ettore Scola, dont les Shibata sont le double inversé, c’est la société qui est à l’origine du crime. Si le film ne fait jamais l’éloge de ces marginaux, il montre avec justesse les conséquences de politiques qui méprisent les perdants, qui bâtissent une société conformiste où des gens bien en sont réduits à la marginalisation pour pouvoir survivre. Kore-Eda s’évite aussi toute facilité. Les policiers, l’administration ne sont pas filmés comme les instruments du mal : comme le père et la mère, ils veulent le bien des enfants. Comme ces parents, ils risquent de faire autant de mal que de bien. Pour Juri, le retour à une vie normale ressemble à une condamnation : la maison surchargée a laissé place au salon vide d’un immense appartement au milieu duquel Juri semble se résigner : la récréation est terminée, les taches de naissance redeviennent des brûlures de cigarettes dans un plan à la sobriété effrayante : sans emphase la comédie s’est muée en tragédie.

Danseuse érotique, la jeune Aki voit un homme « bien sous tous rapports » la payer pour pouvoir s’endormir sur ses genoux, image d’une société japonaise sur le point de craquer. Un patron exige de ses deux employées qu’elles choisissent elles-mêmes qui sera licenciée. La famille traditionnelle, le monde du travail, l’administration : le cinéaste nous montre une société d’une extrême violence qui crée des marginaux, des kidnappings d’enfants battus, des arnaqueurs à la petite semaine que tous dénonceront sans jamais se poser la question de la responsabilité. Comme Osamu, la société japonaise incite ses enfants à voler… Paradoxalement, c’est en renonçant à leur statut de parents qu’Osamu et Nobuyo se comporteront enfin comme un père et une mère, étrange happy-end ? Le seul possible.

Tiré d’un fait divers — une famille ayant caché la mort de la grand-mère pour pouvoir continuer à toucher sa retraite,—, Une affaire de famille est un film faussement poli, merveille de délicatesse et de colère mêlées. Certains reprocheront à Hirozaku Kore-eda de faire toujours le même film, le même beau et grand film pourrait-on préciséer si on n’y distinguait pas de subtiles variations : la belle mélancolie du déjà magistral Still Walking laisse ici place à une colère contenue, et demeurent la finesse et la grâce.

Une Affaire de famille – (Japon) – 2h01 – Un film écrit, monté et réalisé par Hirozaku Kore-eda – Directeur de la Photographie : Ryuto Kondo – Décor : Keiko Mitsumatsu – Avec : Lily Franky, Sakura Andô, Kiki Kirin, Kairi Jyo, Miyu Sasaki, Mayu Matsuoka