Nathalie Léger : Triptyque à la robe de mariée

Nathalie Léger

« Pas une image juste. Juste une image » dit Godard. Mais mon chagrin voulait une image juste, une image qui fût à la fois justice et justesse : juste une image mais une image juste. (Roland Barthes, La Chambre claire)

Trois livres : L’Exposition, Supplément à la vie de Barbara Loden, La Robe blanche.
Trois femmes : La Castiglione, Barbara Loden, Pippa Bacca.
Trois moments : la fin du XIXe siècle, les années cinquante, la première décennie du XXIe siècle.
Trois domaines où intervient l’image (photographie, cinéma, performance) convoqués chacun au moment de leur pleine affirmation artistique.

Les trois derniers livres de Nathalie Léger (parus en 2008, 2012 et 2018 chez P.O.L) relèvent d’une forme de reprise, ou plutôt, de cette insistance dont Barthes écrit qu’elle est le propre de la photographie en tant qu’elle est « l’indéveloppable, une essence (de blessure), ce qui ne peut se transformer, mais seulement se répéter sous les espèces de l’insistance (du regard insistant) ». Dans ces trois ouvrages qui tissent entre eux un réseau extrêmement serré d’échos et de rappels, Nathalie Léger articule, via toute une série d’images, des références à plusieurs figures féminines relativement connues et une histoire personnelle où la mère de la narratrice joue un rôle central. Déjà présente dans L’Exposition, cette dernière acquiert une place qui va grandissant au fil des textes puisque, dans Supplément à la vie de Barbara Loden et plus encore dans La Robe blanche, s’instaure avec elle un dialogue direct et insistant dont l’enjeu même est l’écriture.

Au commencement étaient les images

Et au commencement du commencement était la photographie. Ou plutôt les photographies dans lesquelles La Castiglione se donne à voir, démultipliée dans les innombrables avatars qu’elle construit à force de mise en scène théâtrale de soi. À ce commencement du commencement est aussi Roland Barthes et, plus précisément, le Roland Barthes de La Chambre claire puisque L’Exposition cite par deux fois le passage (« Or un soir de novembre, peu de temps après la mort de ma mère, je rangeais des photos. ») où la mère, morte depuis peu, fait en quelque sorte effraction dans le texte, au lieu même de sa séparation en deux parties et en lien direct avec cette « palinodie » à partir de quoi se recompose le projet du livre. Une référence à La Chambre claire dont procède à n’en pas douter le travail de Nathalie Léger à travers en particulier ce qui dans le « punctum » photographique suscite l’ « animation », l’« ébranlement » à l’origine même de l’écriture : « Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne). »

Au commencement sont les images en ce sens également que chez Nathalie Léger l’écriture est d’abord description d’images. Description des photographies de la Castiglione dans L’Exposition. Description (plus que récit) des images animées du film Wanda dans Barbara Loden. Description des photos et des vidéos de Pippa Bacca dans La Robe blanche, mais aussi de plusieurs performances, d’une tapisserie murale au tout début du livre et d’une photo de son assassin à la fin de l’ouvrage. Un travail de description qui fait d’ailleurs l’objet de toute une réflexion dans Barbara Loden et un verbe, « décrire », que la narratrice préfère significativement à celui de « raconter » au moment où, dans La Robe blanche, elle consent tardivement à rapporter l’histoire de sa mère. Décrire, dit elle, ou un dispositif d’écriture destiné à prendre en charge ces médiations que constituent les images et cette fabrique des apparences où trouve à se dire aussi une forme de vérité de soi.

Au commencement sont les images en un autre sens encore, en lien direct cette fois avec l’histoire familiale. Il y a les photos de la mère dans La Robe blanche et la mention du père, photographe amateur, dans L’Exposition. Il y a surtout, dans ce même texte, l’évocation d’une scène sans nul doute traumatique (car involontairement transgressive) où l’enfant, jouant dans une haie d’arbustes, voit par hasard son père photographier sa maitresse avant de découvrir un peu plus tard qu’une des photographies alors prises la montre en train de regarder dans un retournement où le voyeurisme involontaire de l’enfant s’est trouvé capté et exposé à son tour à travers une image. Réelle ou fantasmatique peu importe, l’image est bien là, centrale, au cœur d’un dispositif spéculaire où regardé et regardant échangent leur place.

Nathalie Léger

Figures de femme

Premier volume de ce qui est, au moins pour l’heure, une trilogie, L’Exposition en constitue en même temps le socle, avec son titre qui condense le projet de Nathalie Léger. Car, s’il s’agit au départ pour la narratrice de mener à bien un projet artistique de commande qui doit déboucher sur une exposition, le terme se charge d’autres sens que le livre s’attache à déployer : La Castiglione, Barbara Loden et Pippa Bacca sont trois femmes qui s’exposent au regard d’autrui dans les images qu’elles livrent d’elles mêmes par photographies, films ou performances interposés mais elles sont aussi exposées en tant que femmes à tout de qui est en situation de les humilier et de les détruire et apparaissent, à ce titre, comme autant de déclinaisons de la figure maternelle, celle justement qui, dans La Robe blanche, réclame justice et voudrait que sa fille œuvre à l’obtenir pour elle.

Ces trois femmes sont en effet, à divers titres, des figures de l’humiliation et de l’échec, et ce jusqu’à la mort incluse dans le cas de Pippa Bacca, violée par son meurtrier avant d’être assassinée. S’affirme, d’une figure à l’autre, le pouvoir de destruction des personnages masculins auquel elles sont confrontées : le père de famille turc meurtrier de Pippa, qui n’est que l’actualisation mortifère d’un univers de violence généralisé auquel son projet (idéaliste ou naïf, peu importe) prétendait se confronter ; l’entourage masculin de Barbara Loden, qui n’est lui aussi que l’actualisation aggravée du potentiel de destruction présent dans le système hollywoodien dans son ensemble ; tout comme le mari de la mère qui, après l’avoir trompée, parvient à faire du divorce une scène d’humiliation individuelle et sociale d’une rare violence destructrice. Quant à la Castiglione, si elle place, de par sa beauté exceptionnelle, les hommes dans des rôles d’admirateurs et de séducteurs, la logique même de cette beauté la conduit implacablement jusqu’à sa propre mort sociale avec la fin d’un monde (celui du Second Empire), son vieillissement et sa réclusion définitive et volontaire.

Ces figures ont aussi pour caractéristique (et on pense ici aux figures durassiennes) d’être des femmes effondrées sur elles mêmes, ravies à elles mêmes, pour ainsi dire absentes. Même leur consentement au désir d’autrui est marqué par cet absentement à soi, lui même présenté à plusieurs reprises comme moyen de se protéger. D’où cette matité des visages qu’elles donnent à voir dans les images que l’on a d’elles. D’où ces formules prêtées à Barbara Loden affirmant paradoxalement « Je ne suis rien » ou se définissant négativement comme « Miss None », « Miss Néant ». Un absentement à soi dont témoigne aussi, et plus que tout autre passage peut-être, la scène où, dans Barbara Loden, la narratrice évoque sa mère errant pendant des heures à Cap 3000 à Nice, haut lieu tout juste inauguré de la modernité consumériste des années soixante-dix, après le prononcé d’un divorce à ses torts et dépens.

Mais l’évocation récurrente de ces figures féminines, déclinées au fil des textes en liaison avec l’histoire de la mère, n’est pas sans soulever pour la narratrice la question de la place du particulier dans l’écriture. Dans La Robe blanche, cette dernière explicite en effet, y compris sur le mode de la dérision et de l’ironie, sa méfiance vis à vis d’une quelconque généralisation de nature historique ou sociologique : la littérature reste et se doit de rester le domaine du particulier, de sorte que l’écrivaine se garde de toute velléité de discours englobant qui viserait à dénoncer violences symboliques et injustices subies. Elle choisit au contraire de procéder par juxtaposition et collage de fragments, tour à tour consacrés aux différents personnages, à travers lesquels se mettent en place échos indirects et effets de miroirs plus ou moins diffractés.

La mère, l’écriture

Par ailleurs, si les données concernant la figure maternelle et son histoire se trouvent déjà largement livrées de manière fragmentaire et éclatée dans les deux premiers livres, La Robe blanche a ceci de nouveau que le texte qui s’écrit met en scène la confrontation entre le projet de la narratrice (raconter l’histoire de Pippa) et la sollicitation, voire l’exigence réitérée et insistante, que sa mère lui adresse de raconter son histoire à elle en vue de compenser l’injustice qu’elle a subie. D’où un livre qui dit le refus catégorique que la fille oppose d’abord à la demande maternelle mais n’en construit pas moins, progressivement, une série de « coïncidences » jusqu’à ce que la robe de mariée, sortie d’un carton et revêtue par la mère, scelle définitivement le lien qui l’unit à Pipa, tout en rappelant les autres robes blanches déjà évoquées à propos de la Castiglione et de Barbara Loden.

D’où aussi la question du rôle dévolu à l’écriture et du rapport entre mère et écriture. L’écriture se déploie-t-elle pour la mère, au nom de la mère, ou contre elle, en dépit d’elle ? La narratrice doit elle/peut-elle répondre à sa demande, la rejeter, la détourner, y répondre autrement ? Avec également la question du rapport, dans l’écriture même, entre ce qui ressortit de l’histoire la plus personnelle et ce qui relève de l’histoire, purement extérieure, d’un tiers. Une question clairement posée dès l’épigraphe de L’Exposition empruntée à L’Herbe de Claude Simon : (« – Mais elle ne t’est rien/ – Non, dit Louise/ – Elle ne t’est rien/ – Non, répéta-t-elle docilement/ Mais elle continuait à regarder devant elle quelque chose qu’il ne pouvait pas voir. / – Alors ?/ – Alors rien, dit-elle. »). Une question qui en contient et en suppose une autre encore, qu’explore également Nathalie Léger à travers le dispositif d’écriture qu’elle privilégie : quelle est la bonne distance à son objet pour celui ou celle qui écrit ? Ni trop près, ni trop loin semblent dire ses textes dans la mesure où ils se référent à une commande dans L’Exposition, au travail de rédaction d’une notice pour Barbara Loden, à la curiosité suscitée par des vidéos vues sur internet dans La Robe Blanche. Soit l’élaboration textuelle d’une juste distance sur laquelle repose la possibilité même du projet en même temps que sa possible concrétisation.

Nathalie Léger © John Foley/P.O.L

Car seule la distance juste permet de prendre en compte le besoin de justice qui est celui de la mère. Trouver cette distance constitue le vrai défi que se doit de relever l’écriture pour que la fille puisse finalement répondre à sa manière à la demande maternelle et « décrire », dans les dernières pages de La Robe blanche, son histoire. Ajuster donc sa position d’énonciation pour que les mots puissent avoir une chance d’être « à la fois justice et justesse ».

Juste des mots, mais des mots justes.

Nathalie Léger, L’Exposition, P.O.L, 2008 (Lire ici l’article de Christine Marcandier)
Supplément à la vie de Barbara Loden (Prix du Livre Inter), P.O.L, 2012 et Folio
La Robe blanche (Prix Wepler) P.O.L, août 2018, 144 p., 16 € — Lire un extrait Lire ici l’article de Laurent Demanze