La Revue Délibérée : « Un geste politique oui, c’est précisément notre intention avec cette revue »

En prélude au 28e Salon de la Revue qui se tiendra le 9, 10 et 11 novembre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, innervent en profondeur le paysage littéraire. Aujourd’hui, entretien avec Anne-Laure Maduraud et Elsa Johnstone de la stimulante Délibérée.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ?

La revue est née au sein du Syndicat de la magistrature (SM) dans un contexte particulier, celui d’une époque marquée par des atteintes nombreuses aux droits et les libertés et une véritable défaite des progressistes pour faire entendre leur voix sur ces questions complexes. Les premières réunions sur le lancement de cette revue ont d’ailleurs eu lieu au cours de l’année 2016, dans un moment politique marqué par la multiplication des lois d’exception, l’émergence d’outils liberticides de lutte contre le terrorisme, les reculs généralisés des droits sociaux, les virages autoritaires en Europe, l’état de péril croissant de l’institution judiciaire en France….

Autour de notre collègue Matthieu Bonduelle, primo-coordonnateur de la revue si l’on peut dire, le groupe de travail initial s’est lancé une réflexion autour de deux questions : comment répondre à un besoin d’information éclairée sur les droits et libertés et comment renouveler notre approche progressiste en la matière sans se limiter aux prêts à penser habituels ?

Dans cette perspective, il est paru évident dès le début qu’il fallait lancer une revue ouverte sur l’extérieur, qui dépassait les seuls rangs des magistrats syndiqués, le SM ayant par ailleurs ses propres outils de communication syndicale ; l’idée d’un comité de rédaction paritaire et d’un partenariat avec une maison d’édition s’est rapidement imposée. Dès le lancement de la revue le comité de rédaction a ainsi répondu à une double exigence de parité : parité femmes-hommes bien sûr, mais aussi parité entre magistrats de l’ordre judiciaire (membres du SM) et personnalités « extérieures » en tentant de diversifier les champs de compétence, d’expérience, et les regards. Le comité de rédaction compte à ce jour un historien, deux sociologues, un membre d’ATD Quart-Monde, une politiste, des enseignants-chercheurs dans différents domaines du droit, une avocate récemment diplômée mais qui a des engagements associatifs de longue date sur la question carcérale, une magistrate belge, une magistrate de l’ordre administratif. Enfin, le partenariat éditorial avec la Découverte s’est noué très naturellement, tant l’histoire, les combats et l’éthique de cette maison d’édition résonnaient avec les nôtres.

Quelle vision de la Justice et des libertés entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

Dès le début du projet, nous avons souhaité construire une ligne éditoriale, élaborée à partir de l’ambition d’animer la réflexion sur les questions de justice, droits et libertés, dans une logique de transformation sociale ; autrement dit de repositionner les termes du débat politique en faveur d’une vision clairement progressiste défaisant le paradigme libéral-autoritaire. Au fil de numéros, le parti pris consiste donc non seulement à réveiller les progressistes sur des sujets sous-traités, peu ou mal traités, mais plus généralement saisir et donner à voir l’importance démocratique des problèmes soulevés. Comme nous le disions tout à l’heure, il ne s’agit surtout pas de donner un « prêt-à-penser » sur ces questions, mais de renouveler nos réflexions en s’appuyant sur la diversité du comité de rédaction et de ses outils, en travaillant à la fois sur les théories, les institutions, les représentations, les discours et les pratiques, et ainsi repolitiser en profondeur ces questions. Il s’agit donc d’un travail essentiellement critique à mener en commun, en croisant les approches et les regards, praticiens/savants/usagers/observateurs.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre un débat détaché de cette actualité ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

Pour chaque numéro, nous essayons de tenir un équilibre, parfois difficile à trouver, pour varier les sujets abordés (ne pas se limiter aux questions pénales) comme le choix des contributrices et contributeurs (souci de parité, de ne pas toujours se tourner vers les plus identifiés, voire tenter de dénicher au contraire des défricheurs ou penseurs iconoclastes), et proposer des textes critiques qui puissent être exigeants et précis sur le plan théorique, ancrés dans le concret, apporter un regard ou une perspective décalés du champs strictement juridique, tout en restant accessibles et agréables à lire à des non spécialistes de ces questions.

Le choix d’une parution à raison de 3 numéros par an était un choix tenant d’une part à l’état de nos forces, mais également un choix devant justement nous permettre de nous détacher de l’actualité « chaude », et de nous « payer le luxe » de maîtriser le choix de nos sujets, même si nous nous sommes évidemment en lien avec les grandes questions et débats du moment. Comme magistrats et militants syndicaux nous pouvions avoir le sentiment d’être totalement pris dans un agenda local (devoir se mobiliser sur tel ou tel sujet propre à la juridiction où l’on exerce), politique (projets de réformes qui se succèdent à un rythme effréné) ou médiatique (au gré de telle ou telle affaire judiciaire retentissante) qui nous échappe et d’être sommés de produire de la réflexion et du savoir dans l’urgence, toujours « en réaction ». Nous avons fait par exemple un dossier sur la drogue, sur le terrorisme, et sur le sexe, car il nous apparaissait impossible de ne pas traiter ces questions dont les enjeux dépassent évidemment la simple question d’être pour ou contre tel ou tel projet de réforme ; simplement nous ne nous sommes pas du tout sentis contraints de les aborder sous tel ou tel aspect particulièrement discuté dans l’actualité, mais en nous plaçons sur un temps plus long.


Quant à vous présenter un numéro qui nous tiendrait particulièrement à cœur, c’est un exercice difficile… Le premier numéro bien sûr est toujours très attachant car c’est celui d’une naissance et qu’en l’espèce nous l’avions concocté autour d’une thématique très liée à l’ADN de Délibérée : « peut on critique la Justice ». Mais le numéro 5, qui vient de sortir illustre aussi très bien le projet et l’ambition de la revue : traitement de questions fondamentales que ce soit dans ses aspects théoriques et pratiques (« qu’est-ce qu’un juge impartial », « pour l’égale dignité », l’accès au droit que ce soit en outre-mer ou pour les justiciables qui pour divers motifs, ne maîtrisent pas suffisamment lecture et/ou écriture et/ou outil numérique,…), constater une certaine continuité dans l’accueil ou plutôt le non-accueil des personnes étrangères en revenant sur l’épisode des réfugiés de la Guerre d’Espagne, interviewer la scénariste d’une série policière à succès, ou évoquer la procédure de surendettement, dont – il faut bien l’admettre – tout le monde ou presque se contrefout alors même que le phénomène touche plus de 150 000 personnes, dont la grande majorité parmi les personnes les plus précaires.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que toute revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

D’une part, tenter de mettre en lumière des sujets qui nous paraissent sous-traités dans le champ médiatique et/ou du débat sur les questions de Justice et de Libertés. D’autre part, « vendre la mèche » en quelque sorte sur la façon dont la justice est rendue (ou n’est pas rendue). Il s’agit de donner à voir et penser le droit en action, les petites arrières-cuisine de la fabrique de la justice, en les confrontant aux grandes questions théoriques qui nous animent, et pour ce faire essayer de décaler, multiplier et faire dialoguer différents regards, en ne s’interdisant pas grand chose. Nous adorerions par exemple qu’une écrivaine de science-fiction nous propose un texte scénarisé autour d’audiences de saisie des rémunérations, ou qu’un auteur/illustrateur de livre pour enfants nous conte une audience devant un juge pour enfants ou l’enfer d’un enfermement d’un jeune enfant en centre de rétention administrative.

Créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Un geste politique oui, c’est précisément notre intention avec cette revue. Ce qui est une autre manière d’affirmer que, puisque l’acte de juger est par essence politique, puisque les questions de justice, droits et libertés concernent certes ceux qui en usent dans leur exercice professionnel, mais surtout ceux qui les subissent, il est important de s’emparer collectivement, résolument, délibérément, de ces questions.