Silvio et les autres de Paolo Sorrentino : « Loro » et la manière

Il peut arriver aux spectateurs, et bien entendu à l’auteur de ces lignes, de  ne voir dans un film que ce qu’ils ont décidé de voir avant même la première scène. Paolo Sorrentino s’amuse avec l’image que certains critiques et spectateurs peuvent avoir de lui :  virtuose pour les uns, artificiel pour les autres (souvent chez ceux qui considèrent que la nouvelle vague est un dogme et toute tentative de faire du cinéma un blasphème).

Le nouveau film de Paolo Sorrention, Silvio et les autres (traduction imbécile auquel nous préférerons ici le titre original, Loro), est la quintessence du cinéma du réalisateur napolitain : il dégouttera les anti- et, plus important,  réjouira ses admirateurs. En attendant que la cinémathèque règle le problème en lui rendant hommage dans 20 ans, toi qui entre ici et n’aime pas Sorrentino, abandonne tout espoir…

Loro est pourtant un paradoxe : le cinéaste semble mettre en scène son Satyricon (après avoir réalisé une presque suite de La Dolce Vita avec La Grande Bellezza),  incontestable sommet baroque, le film repose pourtant sur un magnifique hors champs qui rappelle celui, magistral, d’Affreux sales et méchants… Contrairement à l’excellent Caïman de Moretti, le film n’est pas une entreprise de destruction de la baudruche Berlusconienne. Il ne s’agit plus d’alerter, mais de chercher à comprendre comment l’Italie a pu élire, réélire un tel personnage. Le film ne retrace d’ailleurs pas son ascension mais s’attarde sur le moment où, après un premier échec dans les urnes, le Condottiere s’ennuie et pense à un retour en politique.

Le Silvio de Sorrentino est moins terrifiant mais tout aussi redoutable. Là où Moretti cherchait à alerter l’opinion sur le danger que représentait le président omnipotent, Sorrentino veut comprendre ce qui peut fasciner. Loro n’a rien d’un biopic présente davantage la vision baroque d’un mégalomane charismatique en spectacle perpétuel.  

Une fois de plus, il doit une bonne partie de la réussite de son entreprise au génial Toni Servillo : le teint orangé, les cheveux trop noirs, un éternel sourire carnassier qui de séquence en séquence finit par ressembler à un rictus de douleur ; Servillo incarne  folie, solitude et mépris. Quelques critiques peu attentifs ne verront jamais de Sorrentino que son goût pour l’image (Vouloir faire du cinéma est semble-t-il un défaut pour certains !! Comment dire ?), alors que le réalisateur met sa virtuosité au service de son acteur fétiche. Vu par Sorrentino, joué par Servillo, Berlusconi est un clown destructeur : Silvio et les autres c’est ça, sauf qu’en Italie, le clown n’est plus un personnage de fiction terrifiant les enfants,  mais président du conseil d’une démocratie européenne.

Loro rappelle combien l’acteur et le réalisateur se complètent merveilleusement. On le sait depuis l’étrange sequel de la Dolce Vita qu’est aussi La Grande Bellezza : leurs films sont l’œuvre collective de deux artistes comme l’étaient les collaborations entre Marcello Mastroianni et Federico Fellini. Loro n’est pas qu’un film de Sorrentino, c’est un film de Sorrentino et de Toni Servillo : revoir This must be the place ou Youth pour s’en convaincre (certes l’excellente série The Young Pope atténuera le propos). 

Tout dentier dehors, Servillo joue avec les lignes, affectant le sourire figé de Berlusconi (tel un masque de la commedia dell’arte qui rappelle parfois les masques du théâtre antique), alors même que celui-ci vit masqué : maquillage permanent pour cacher son âge, toujours en représentation, soucieux de l’image qu’il souhaite donner de lui : Berlusconi pressent qu’il doit jouer pour que personne ne voie en lui le vieil homme corrompu, qui a réécrit sa propre légende d’entrepreneur parti de rien, una storia important à laquelle il tient d’autant plus que la réalité est toute autre. 

Le mérite de Sorrentino, c’est de chercher à voir au-delà du personnage médiatique et de montrer le vide. Le monstre est avant tout un opportuniste, entré en politique par obligation, pour éviter la prison ou la ruine. Sans grandes convictions, sans grands arguments : annonçant les populismes de gauche et de droite qui triomphent aujourd’hui. 

Servillo illumine donc l’écran, mais, en osmose avec la photographie du film, cette lumière aveugle : la petite cour qu’il traîne avec lui, les paysages de Sardaigne, sa villa, ses chemises d’un blanc aveuglant, son sourire… même la nuit, tout brille, enlumine : au point que (de jour comme de nuit) la lumière en devienne artificielle. Les couleurs vives et chaudes saturent l’image, on cherche l’éblouissement de Silvio pour qu’on n’y regarde pas de trop près.  Sorrentino est délicieusement ambigu quand il s’agit de mettre en évidence le système Berlusconi : bruyant, clinquant, creux. Certains, aveuglés, voudront donc y voir un résumé de l’œuvre du cinéaste : « il y avait des visions derrière la gaze des rideaux : il a fermé les yeux » écrivait Rimbaud (depuis le temps que je cherchais à la placer,  me voilà nommé pour le cuistre d’or avec de bonnes chance de l’emporter).

L’une des réussites du film est d’avoir réussi à montrer la vulgarité sans jamais y sombrer. Les orgies organisées par Berlusconi sont filmées comme des scènes surréalistes où des jeunes femmes s’exhibent pour se faire remarquer par le maître des lieux. Jamais Sorrentino ne tombe dans le piège de la complaisance, nous ne sommes pas dans un film de Jean-Claude Brisseau : ici, ni voyeurisme ni instrumentalisation des femmes. Chez Sorrentino, et c’était déjà le cas dans La Grande Bellezza, la chair est triste. Les hommes sont pathétiques. Silvio est un vieil obsédé ; Sergio Morra un petit magouilleur qui se rêve en député européen mais n’est qu’un proxénète à la petite semaine. Ce sont eux la  vulgarité et non ces filles qui semblent surtout paumées dans un monde où l’apparence le dispute à la vacuité. Ce monde, le Condottiere a contribué à le créer à travers les programmes imbéciles de ses chaînes de télévision. Sorrentino filme l’homme au milieu de ses propres créations ; de jeunes femmes déjà fatiguées qui rêvent d’être actrices mais jamais des rôles. Attiré par Stella, l’une de ces aspirantes actrices, Silvio se retrouvera confronté à la réalité : il n’est qu’un homme inepte dont l’haleine lui rappelle celle de son grand-père et qui organise des fêtes mettant en scène des fantasmes d’adolescents : des filles, des pizzas et des glaces. Sorrentino filme ces orgies pour en faire ressortir le ridicule. Ces jeunes femmes qui acceptent les cadeaux de Silvio errent le matin sans but sont des métaphores de l’Italie. Sorrentino est le cinéaste de la gueule de bois. 

Enivré par son propre talent, Youth avait montré le pire de Sorrentino : un film visuellement impressionnant mais sans véritable but, si ce n’est faire l’étalage de sa maestria. Avec Loro, le cinéaste réalise enfin son film sur l’angoisse de vieillir (ce qui fait la grande originalité de l’œuvre), Berlusconi n’est pas vu uniquement sous l’angle citoyen du Moloch fascisant. Le Silvio de Sorrentino est avant tout un homme vide, creux, et qui, s’il a participé activement à l’abrutissement d’une partie de la population est également le symptôme d’un monde sans idée, où la culture est méprisée et où seules importent les plaisirs faciles et immédiats. 

Alors que Youth était conçu comme une suite de scénettes juxtaposées, reliées entre elles par un trop mince fil narratif, Loro est une spirale : plus le film progresse, plus il s’enfonce dans la tragédie italienne, celle d’un pays qui semble avoir abandonné tout espoir et toute ambition. La farce vire vite au grotesque puis à la mélancolie, motif Sorrentinien qui était déjà celui de son chef d’œuvre, La Grande Bellezza. (Ne pas aimer la Grande Bellezza est parait-il possible, « les goûts et les couleurs » etc etc. Ne pas aimer la Grande Bellezza, c’est comme ne pas aimer Maradona sur un terrain de foot : une grande tristesse.) Les fêtes Berlusconiennes ressemblent à celles de Jep Gambardella : le bruit et la vulgarité doivent masquer la peur du vide, mais précipitent la chute. Si Jep en était conscient, Silvio se contente de satisfaire ses pulsions, indifférent au risque d’entraîner son pays avec lui dans le néant.

Si le montage donne au film une véritable cohérence, on regrettera pourtant quelques raccourcis qui nuisent au rythme. A l’origine, le projet Loro est un diptyque, ce qui lui a coûté sa sélection au festival de Cannes si on en croit Thierry Fremaux. Passés sous les fourches caudines de la distribution française, les deux parties sont devenus un seul film, aboutissant nécessairement à quelques coupes. Ainsi, le film s’ouvre d’abord sur « la cour » de Berlusconi que l’on évoque sans jamais prononcer son nom (on parle de « Lui » et tous comprennent, tremblent, espèrent) et le personnage de Sergio Morra qui devient vite totalement secondaire (pourtant interprété par Riccardo Scarmacio, un des jeunes acteurs italiens les plus demandés. Sans transition et au mépris de la narration, le film se concentre soudainement sur l’unique personne de Silvio : d’abord charismatique avant de laisser tomber le masque.

L’homme se dévoile d’ailleurs dans une séquence hallucinante quand, sur le point de retourner sur la scène politique, Silvio appelle une anonyme au hasard et au beau milieu de la nuit pour tenter de lui vendre un appartement imaginaire, jouant sur les rêves impossibles d’une femme modeste. Voulant s’assurer qu’il n’a pas perdu la main, celui qui débuta un jour comme promoteur immobilier se découvre : l’ex et futur président du conseil est un petit escroc qui utilise les espoirs déçus de ses cibles pour leur vendre trop cher quelque chose dont ils n’ont pas besoin. Méprisable mais pathétique, Silvio est à l’aise et c’est sa force : il aime mentir, incapable d’affronter la réalité, il invente un monde idéal et les Italiens s’apprêtent à préférer le bruit et l’artifice d’un mauvais conte. 

Le temps avançant, à la décrépitude physique de Berlusconi, Sorrentino fait correspondre le déclin moral. Puis, dans une dernière partie crépusculaire, la destruction physique de l’Italie elle-même à travers le tremblement de terre de L’Aquila. Dans la ville en ruines, Berlusconi ne peut que continuer à promettre,  il reste le promoteur qui voit dans la catastrophe une possibilité de bâtir de nouveaux logements sur la côte adriatique alors que le drame d’Aquila et la lente reconstruction à venir ont fait resurgir les fantômes des liaisons entre les entreprises de BTP de Berlusconi et la mafia. Tandis que Silvio voit sa vie personnelle s’effondrer, les ruines de l’Aquila figurent l’Italie de Berlusconi.

L’hystérie, le bruit, la lumière cèdent alors la place au silence et à l’obscurité :  par un dernier travelling latéral, Sorrentino montre enfin ce qui était laissé hors champs la plupart du temps, le peuple italien, eux. Loro… Un dernier plan nous montre une statue de saint treuillé : on songe à la madone survolant Rome dans le film de son maître Fellini, mais la statue a désormais la tête renversée, la Dolce Vita est terminée.

Silvio et les Autres (Loro) – Italie – 2h38 – Un film de Paolo Sorrentino – Scénario : Umberto Contarello et Paolo Sorrentino – Directeur de la photographie : Lucas Bigazzi – Montage : Cristiano Travaglioli – Avec : Toni Servillo, Elena Sofia Ricci, Riccardo Scarmarcio, Euridice Axen, Fabrizio Bentivoglio, Kasia Smutniak, Alice Pagani, Ricky Memphis