« L’enfance de Lars » : The House That Jack Built

The House That Jack Built

Un serial killer peut-il faire de la mort une œuvre d’art et donc être lui même un artiste ? Voilà la question censément provocante qui est au cœur du dernier film de l’autoproclamé enfant terrible du cinéma, Lars Von Trier dans son dernier opus The House that Jack built (notons que les distributeurs ont échoué à trouver une traduction française, relevant le défi, j’ai imaginé un truc un peu dingue : « la Maison que Jack a construite »).

Ancien chouchou des critiques, Lars Von Trier semble courir après l’inspiration depuis 15 ans, seul le magnifique Melancholia sauve une filmographie qui sombre dans la caricature. Désormais, chaque film du Danois porte l’espérance de le voir retrouver la grâce de ses chefs d’œuvres : Element of Crime, Breaking the Waves ou encore The Kingdom, sa série télé qui préfigurait avec 20 ans d’avance l’essor du genre sériesque (qui, non, n’a pas remplacé le cinéma, rappelons-le).

The House That Jack Built (photo by Zentropa- Christian Geisnaes)

Réglons l’affaire, comme le laisse deviner ci-dessus l’idée idiote moteur du film, non Lars Von Trier n’a pas retrouvé l’état de grâce, et Melancholia apparaît de plus en plus comme un accident au cœur de sa crise artistique : malgré d’indéniables qualités et quelques moments dignes du talent du cinéaste, le film n’est jamais désagréable, mais il n’en demeure pas moins globalement décevant et ne se remet jamais d’un propos imbécile, voir douteux. L’ancien cinéaste avant-gardiste et visionnaire des années 80 ressemble de plus en plus à un vieux punk devenu un notable malgré lui et qui lutte maladroitement contre l’embourgeoisement en multipliant les provocations adolescentes. C’est d’autant plus gênant pour ses admirateurs (dont je suis), qu’il ne choquera guère qu’une minorité de curieux venus découvrir son film, tandis que pour ses anciens fans comme pour la plupart des cinéphiles ses provocations sentent la naphtaline.

The house that Jack Built (photo by Zentropa- Christian Geisnaes)

Jack, tueur en série semi-autiste, sociopathe atteint de troubles obsessionnels compulsifs, assassine à tour de bras. Entre deux meurtres sanguinolents, il débat avec Verge, sa voix intérieure, sa conscience avant de devenir son Virgile l’accompagnant sa descente aux enfers. Est-il un artiste du meurtre ? Un génie incompris ? Il est interprété par un Matt Dillon dont le regard douloureux et le visage glacial justifient en partie la vision du film. Comme l’affirme autant par provocation que par sincérité le cinéaste danois, Jack est le double de l’auteur, plus encore qu’aucun personnage mis en scène dans sa filmographie. Une figure monstrueuse et charismatique, assassinant, essentiellement des femmes d’ailleurs. Son sadisme aux limites de la misogynie n’est pas (seulement ?) une revanche mesquine de Von Trier alors que la vague du mouvement #Metoo manqua de l’emporter de peu : les rapports pour le moins compliqués du cinéaste avec les femmes sont au cœur de son cinéma, au moins depuis Breaking The Waves, sans parler de Dancer in the Dark ou Dogville. Lars Von Trier est fasciné par les femmes : schizophrène, il est l’un des rares cinéastes masculins à faire de la femme le centre de son cinéma, de ses meilleurs films comme de ses navets ridicules récents (Nymphomaniac, Antichrist) : elles sont centrales mais aussi démoniaques, destructrices et surtout victimes des visions artistiques délirantes et sadique de l’auteur. En assassinant les femmes, Jack ne fait que reproduire ce que Lars son créateur inflige aux personnages féminins de sa filmographie. Le vrai problème, est que si les lamentables figures masculines larsiennes qui gravitaient autour de ces héroïnes sadisées faisaient de Von Trier un féministe pervers, un Almodovar psychopathe, ici, tout à la joie du réalisateur de choquer le bourgeois, les femmes sont maltraitées avec une certaine complaisance.

The house that Jack Built (photo by Zentropa- Christian Geisnaes)

Si le film agace, c’est aussi parce que le talent du réalisateur est indéniable et qu’en quelques occasions ce talent ressort du film comme rarement depuis des années, ce qui rend l’ensemble d’autant plus frustrant. Visuellement, Lars Von Trier n’a rien perdu de son talent : l’ensemble, trop inégal, déçoit mais quelques fulgurances rendent ce ratage fascinant et souvent réjouissant. Conçu comme une suite de tableaux, The House That Jack Built touche parfois sa cible. La séquence d’ouverture est sûrement l’un des sommets du réalisateur : Jack prend une auto-stoppeuse (Uma Thurman, qui trouve en quelques minutes son meilleur rôle).

Lars sait que l’on sait : un serial killer et une auto-stoppeuse, l’affaire est réglée, sauf que Jack n’est pas encore un assassin et que c’est l’insupportable bourgeoise américaine qui, en insistant sur le fait qu’il ressemble à un serial killer, finit par en faire ce fameux tueur en série : c’est le regard de l’autre qui fait l’artiste, Jack a besoin de spectateurs — Verge, les victimes (auxquelles il fait le profil de l’œuvre avant de passer à l’acte), nous, pas d’œuvre d’art sans le regard de l’autre. Le plus ironique étant que si Jack semble un danger potentiel dès sa première apparition, sa passagère est si insupportable que n’importe qui aurait envie de la faire taire à coup de cric…

Avouons-le, parfois la vision du film ressemble à un plaisir coupable. Dans un champ cinématographique parfois trop sage où quelques éminents réalisateurs préfèrent se poser en moralistes et en donneurs de leçons plutôt qu’en artistes, le mauvais esprit revendiqué de cet enfant gâté est salutaire : Jack, sans le remarquer, étale le sang et les viscères de l’une de ses victimes du lieu du meurtre jusqu’à son refuge : la main de dieu permettant de mettre fin aux agissements démoniaques ? La pluie tombe alors, nettoyant les traces qui auraient pu conduire à l’arrestation du meurtrier : le doigt de dieu au service du diable, dieu complice de meurtre au premier degré, une des scènes les plus drôles de l’année.

Hélas, trop long et jouant la surenchère, le film se perd trop souvent dans ce parallèle que l’auteur voudrait provocateur entre Jack l’assassin et Lars l’artiste. Des enfants sont chassés comme des proies, ils doivent se cacher et tentent vainement d’échapper aux balles : ce qui amuse le cinéaste, c’est de filmer ce qu’il croit être l’infilmable, des enfants terrifiés victimes de meurtres sanglants dont les effets spéciaux modernes permettent la vision gore. La séquence est longue, interminable même : non par l’horreur qu’elle est sensée susciter, mais parce que tout cela semble tellement artificiel que l’on entendrait presque rire le sale gamin derrière la caméra.

Lars Von Trier réduit inconsciemment son film à une série B (on pense au Blob de Chuck Russel qui en 1988 montrait un enfant se dissoudre), on sourit même en voyant l’œuvre d’art construite par Jack à partir des cadavres. On pense au court métrage d’un étudiant en cinéma qui rêve au festival Gerardmer plus qu’à Cannes. Le réalisateur a beau enrober tout ça de considérations sur l’art, la mort et la morale, le film ne dépasse presque jamais le statut d’une série B, magistralement réalisée certes, mais que l’on a du mal à prendre au sérieux : cela aurait été d’ailleurs parfait si Lars Von Trier ne se prenait pas justement tellement au sérieux.

La séquence de torture d’une jeune fille s’étire inutilement : le cinéaste voudrait nous faire trembler pour elle, mais, malgré le talent évident de Riley Keough (American Honey), on ne tremblera pas plus pour elle que pour une des victimes de Jason dans Vendredi 13 : à jouer la surenchère, Lars Von Trier frôle parfois le slasher, genre sympathique mais souvent sans intérêt. Souvent sauvé par son acteur principal, le film menace de devenir le slasher le plus prétentieux de l’histoire.

Plus navrantes encore, ces ridicules digressions sur le talent du nazi Albert Speer, aussi grossières qu’incongrues, font allusion à son triste épisode cannois où, lancé dans un monologue crétin sur Hitler et Israël, il s’attira les foudres d’une direction du Festival de Cannes affligée par ce qui ressemblait surtout au délire d’un adolescent inculte. Comme un enfant pris les mains dans le pot de confiture qui en veut à la terre entière, Lars piqué dans son orgueil cite son œuvre aux cotés de celles de Speer mais aussi aux côtés d’images des horreurs du siècle. Cette fausse contrition est aussi une manière de se donner une importance qu’il n’a pas. Les débordements du réalisateur ne sont pas ceux d’un artiste pris dans le tumulte d’une époque violente, juste le délire mégalomane d’un ex-punk qui gère mal la posologie de son traitement.

Pourtant, quand le mauvais esprit et l’autodérision l’emportent, le film séduit : Jack, comme son créateur, est atteint de T.O.C., ce qui, en plus d’établir un parallèle avec le cinéaste danois, donne lieu à une scène assez drôle dans laquelle l’assassin semble s’être condamné lui-même à d’infinis tourments. Surtout, le jeu de Matt Dillon transcende le film, tirant l’œuvre vers la comédie tout en incarnant une des figures psychotiques les plus inoubliables du cinéma. Que son visage impassible esquisse un mouvement et voilà le spectateur hypnotisé. Fragile et tout puissant, le Jack de Matt Dillon est un mystère que le spectateur redoute de voir dévoilé.

The House That Jack Built (Copyright Zentropa)

Hélas, les séquences finales ne laissent plus planer le doute : alors que le propos sombre dans le ridicule, le réalisateur de Melancholia en est réduit à se cacher derrière des images superbes, qui rappelleront les vignettes illustrant chaque chapitre de Breaking The Waves, mais d’une totale vacuité. Verge emporte Jack en enfer, le film bascule dans un salmigondis pseudo-philosophique où l’assassin apparaît comme la victime d’un monde incapable de reconnaître le génie en lui. Certes tout cela doit être vu sous l’angle du second degré, ou plutôt du degré Von Trier, du Lars ou du cochon, comme toujours, mais la lourdeur du propos fatigue, la volonté d’en mettre plein la vue aussi et l’on regrette vite la série B boiteuse mais attachante.

Ironiquement, ce n’est pas pour le propos provocateur de son narcissique réalisateur que le film restera quand même dans les mémoires, mais d’abord par la grâce de son acteur, Matt Dillon dans ce qui est peut-être le rôle de sa vie. Bien sûr, même essoufflé, Lars Von Trier peut encore séduire et amuser et il y arrive souvent dans ce film excessif dont le principal défaut est de n’être pas assez raté pour que l’on n’en sorte pas frustré. L’œuvre d’un gamin surdoué qu’effraie plus que tout l’idée de devenir un cinéaste consensuel. Un gamin au mauvais esprit parfois amusant, parfois fatigant, toujours en deçà de ce qu’on attend de lui : The House that Jack Built est le film de l’immaturité.


The House That Jack Built
– Danemark – 2h35 – Un film écrit et réalisé par Lars Von Trier – Avec : Matt Dillon, Bruno Ganz, Uma Thurman, Riley Keough, Jeremy Davies, Siobhan Fallon Hogan.