L’argent n’est pas la vie : Cécile Portier (De toutes pièces)

Dans De toutes pièces, de Cécile Portier, le narrateur est un curateur paradoxal : il soigne mais ce qui est mort, ce qui a d’abord dû être détruit ; il protège ou prend soin de ce qui ne lui a rien demandé – le monde – et n’a pas besoin de lui ; il réunit les pièces d’une exposition qui n’a pas lieu, les pièces rassemblées demeurant invisibles, enfermées dans des caisses. Curateur de l’absurde ? Ou livré à une logique kafkaïenne ? Ce qu’il fait implique en réalité l’inverse de ce qu’il fait, son activité étant commandée et guidée par un commanditaire invisible, énonçant sa loi et effaçant sa propre loi. Condamné à l’impossible, à l’échec, au ratage, le curateur du livre est pris dans une logique paradoxale qu’il subit autant qu’il l’incarne. Mais le livre de Cécile Portier est plus précis que tout cela : il met à plat et développe la logique du néolibéralisme et du rapport au monde que celle-ci implique.

Le narrateur a pour mission – mission décidée par un commanditaire invisible, à peine existant, n’existant que par les effets de son pouvoir et par son argent – de rassembler les pièces diverses d’un futur cabinet de curiosités, de créer les conditions d’une exposition, d’une mise en visibilité du monde. Pour cela, il semble disposer d’autant d’argent que nécessaire. Par son travail, le monde doit devenir visible et présent, et cette visibilité, cette présence, ont pour condition la possibilité d’acheter ce que l’on désire. Ce que Cécile Portier met en scène est un certain type de rapport au monde dont le moyen est l’argent : le monde n’est pas perceptible en lui-même, il ne le devient qu’à la condition d’être réduit à des objets supposés le rendre visible, supposés permettre le rapport avec le monde, de manière indirecte et nécessitant l’intermédiaire d’objets achetés et possédés. Dans cette logique, le monde n’existe qu’à condition d’être tenu à distance, de n’être qu’une somme d’objets monnayables, possédés par celui qui a les moyens financiers de les acheter : percevoir le monde, c’est posséder des objets qui tiennent lieu du monde, celui-ci n’étant qu’un ensemble d’objets, d’extraits échangeables, exposables, de biens privés.

Le narrateur se lance donc dans un travail de collection et d’accumulation d’objets divers, accumulation en droit infinie, le processus d’accumulation devenant abstrait, paraissant s’émanciper de la possession effective de tel ou tel objet. L’important devient l’accumulation elle-même, la quantité plutôt que la jouissance de tel objet particulier. Ce qui est désiré par le mystérieux commanditaire est plus l’accumulation elle-même – l’accumulation et la possession, l’équivalence en objets d’une quantité d’argent – que le choix des objets dont il laisse le soin à quelqu’un d’autre. Le point de départ est l’argent mais le point d’arrivée également, celui qui possède la richesse ne souhaitant au fond que contempler sa propre richesse, de manière stérile et mortifère, dans une sorte de jouissance de soi, un soi adéquat à l’image idéalisée du riche et puissant impliquant un fantasme de possession.

Le monde est ainsi réduit à une série d’objets qui ne sont, justement, que des objets, rangés dans des caisses elles-mêmes accumulées et étiquetées. A l’intérieur de ce processus, le monde est transformé en un ordre purement technique et informatif – il disparaît en tant que monde, tenu à distance par les objets qu’il est supposé être, n’existant plus que sous la forme d’objets, de numéros, d’énoncés permettant le classement, l’identification, la position dans un ensemble produit par une pensée d’ingénieur.

C’est cet effacement du monde par l’argent dont il est question dans De toutes pièces, la mise en équivalence du monde et de la monnaie, la disparition de celui-ci au profit de sa quantification abstraite, au profit de signes matériels et vides qui ne sont que les signes de l’argent, c’est-à-dire de l’absence du monde. Ici, le faux devient le même que l’authentique, peu importe que le moulage de la main de telle célébrité soit effectivement ce qu’il est supposé être : n’importe plus que ce qui le désigne comme étant authentique et la valeur financière que par là il représente. Le monde peut bien disparaître car ne comptent que ses représentations, les artefacts qui sont supposés le rendre présent, et l’argent représenté par ceux-ci.

Cécile Portier (DR)

Dans le livre de Cécile Portier, le monde devient d’autant plus absent que sa réduction en objets monnayables requiert la destruction et la mort. Les animaux, les corps, les éléments de la nature ne sont transformés en objets exposables, visibles, que s’ils sont d’abord tués, dépecés, extraits de tel organisme vivant, qu’à condition que leur « support » d’origine soit mort. Séparer, tuer, utiliser des cadavres, deviennent les actions nécessaires au rapport au monde – ce dernier n’existant qu’à la condition de mourir, d’être mort, de ne pas être. Le musée néolibéral est un cimetière, chaque objet y est un cadavre, corps mort prélevé sur un corps vivant et donc tué, corps mort situé à l’intérieur d’un ordre mortifère et, finalement, moribond. Et de même, le monde n’existe qu’à la condition de pouvoir être étiqueté, estampillé, classé, artificialisé : son existence muséale, la condition de son exposition dans un cabinet de curiosités, exigeant sa soumission à un ordre extérieur, technique, voire technocratique, et utile à une rationalisation réductrice et mortifère. Le projet ne peut donc, en lui-même, qu’échouer, et c’est cet échec qui se fait jour lentement à travers le livre sous le forme d’incidents divers ou la présence perturbatrice d’un chat.

Ce chat, à la différence des autres animaux de la collection, est vivant, non prévu, en contradiction avec l’ordre imposé et planifié. Il fait ce qu’il veut, ne se laisse pas approprier, sait se rendre invisible et n’apparaît que s’il le décide, non en fonction de conditions de visibilité prédéfinies. Les travailleurs présents au côté du narrateur sont également des éléments perturbateurs. Au fur et à mesure, le projet initial se fissure, se craquèle, et finit par s’effondrer.

Mais ce n’est pas seulement la vie libre du chat qui introduit les conditions de l’échec, ni les micro-perturbations générées par les travailleurs. C’est le projet en lui-même qui implique son propre échec.

D’abord parce qu’il présuppose la disparition de ce qu’il veut rendre visible, de ce à quoi il est supposé permettre l’accès : posséder un morceau de Marylin Monroe n’est pas accéder à Marylin Monroe, la possession de ce morceau n’étant possible qu’une fois celle-ci décédée. L’échec est également nécessaire car l’accumulation n’épuise jamais le monde : toujours autre chose doit être intégré à la collection qui, en tant que telle, ne peut que demeurer insuffisante par rapport à un but en droit inatteignable. La nécessité de l’échec est pareillement inscrite dans l’équivalence supposée entre valeur financière et réalité : celle-ci déborde ce qu’elle coûte, la logique de l’argent, et suit sa propre logique vitale et insoumise. Enfin, le projet ne peut que rater car le monde se révèle en lui-même imprésentable, sa présence et sa possession étant impossibles.

C’est cette impossibilité de la possession, et encore plus de la présence du monde, qui traverse le livre de Cécile Portier. Le monde ne peut être soumis à la logique de la possession car cette logique nécessite la disparition du monde : le monde ne peut être un objet ni une série d’objets, il existe en dehors de la logique de l’objet présent et inerte. Il est imprésentable car il échappe aux conditions requises de sa visibilité, de sa présence. Il ne peut être présent et exposé car il est toujours ailleurs, mobile, hybride, chimérique, toute saisie, toute classification se révélant incapables de le contenir, de le montrer en lui-même car il n’est jamais lui-même ni ordonnable par un lexique figé, situable à l’intérieur d’une classification toujours trop limitée. Le monde et la vie du monde – ce qui revient ici au même – débordent ainsi l’idée de possession et de collection, sa réduction en sommes même vertigineuses, sa nomination ordonnée. Il ne peut demeurer à l’intérieur d’aucune mesure, que celle-ci soit une quantité, une valeur, ou un mot, une phrase, un récit, toujours bornés, limités, mortifères par rapport à la vie débordante et folle du monde. Et finalement, c’est la collection qui introduit dans son propre ordre le désordre du monde, chaque pièce qui la constitue étant une sorte de monstre, d’assemblage hétéroclite – monstruosité et hybridité définitoires du monde lui-même, de sa nature insaisissable, toujours trop mixte, toujours autre et ailleurs.

Le rapport de force entre la collection et le monde qui constitue De toutes pièces – titre qui joue sur la polysémie de « pièces » et que le livre développe et entrelace : objet de collection, extrait, partie, monnaie, etc. – produit ainsi un livre curieux, comme deux livres dans un livre, ou deux langues, deux langages. Par le livre, la collection se constitue, existe en étant nommée, décrite, le langage faisant naître les objets, leur valeur, exposant les intentions, écrivant les étiquettes et les histoires. Ce langage fait exister l’emprisonnement du monde, son effacement. Mais le livre est aussi ce qui détruit les objets, leur ordonnancement dans un ensemble rationalisant et financier. Un autre langage s’inscrit dans le précédent, faisant surgir les monstres, les objets impossibles, les créatures hybrides qui témoignent que la vie du monde est autre chose et ne peut jamais en elle-même être présente. L’art de Cécile Portier est d’agencer ces deux langages, de déplacer le premier de telle sorte que le second puisse s’y introduire, de manière discrète, à peine perceptible, jusqu’à emporter le livre vers une fin qui est aussi l’échec du premier langage, son silence, sa destruction silencieuse qui est la vie.

Cécile Portier, De toutes pièceséditions Quidam, 2018, 170 p., 18 €