I-Prof : Laisser un signe

Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir

L’enseignement est un événement qui laisse un signe. L’étymologie nous l’apprend, faisant dériver ce mot du latin insignare : « imprimer un signe, une enseigne, une marque ». L’enseignement est l’expérience de laisser un signe. Qu’en est-il alors de ce signe ? Il est temps, aujourd’hui, en cette rentrée 2018, à une époque où le discours dominant prétend l’assimiler à une science – c’est à dire à des propositions dont la vérité se juge à leur adéquation ou non adéquation à une expérience extérieure à tout sujet – d’interroger la nature particulière du signe de l’enseignement.

De quoi est-il fait alors, le signe que laisse l’enseignement ? Le signe de l’enseignement est tout d’abord le signe d’une rencontre. L’école est un lieu où on fait des rencontres. Un parcours de formation n’est pas un tracé rectiligne, de A à B, on n’achète pas un billet en sachant déjà lequel sera notre arrêt. La formation est faite d’imprévus, d’égarements, de naufrages, d’échecs, d’arrêts, de changements de directions, d’ouvertures inédites… Sans crise, il n’y a pas de formation. Dans ce contexte, l’une des rencontres les plus formatives que l’on puisse faire, est la rencontre avec un enseignant qui laisse un signe. L’étymologie le confirme.

De quoi est-il fait le signe qu’ont laissé en nous les enseignants que l’on n’a pas oubliés, ceux que l’on porte toujours avec nous? Ce signe n’est pas fait de « savoir », disons-le tout de suite. Il n’est pas fait de contenus de savoir. On pourrait même les avoir tous oubliés, les contenus de l’enseignement de nos maîtres. Et pourtant, il y a quelque chose de l’enseignant qui reste en nous comme une trace ineffaçable. S’il n’est pas de l’ordre du contenu du savoir, ce signe est plutôt de l’ordre de la qualité particulière de la présence que cet enseignant avait en classe, son « style » : à savoir sa manière singulière, avec son corps, d’entrer en contact avec les objets du savoir, avec les livres, son écriture au tableau, sa manière de parler. On se souvient de la voix de nos enseignants, la voix de l’enseignant est son empreinte.

Mais le style de l’enseignant ne se réduit pas à son corps. Le style d’un enseignant est aussi, et surtout, sa manière à lui, lorsqu’il parle, de transformer les objets théoriques dont il s’occupe en quelque chose de vivant. Son style, est sa capacité à faire des structures grammaticales d’une langue, des théorèmes de géométrie, d’un cours sur les volcans, ou bien de l’alphabet, une véritable rencontre, un corps qui pulse. C’est pour cette raison que nous nous rappelons si bien des voix de nos maîtres : enrouée et chaude, sonore et métallique, noble et ferme, celle qui ne tient qu’à un fil, chirurgicale. Dans la voix apparaît l’éros, la chair de la parole : quelque chose parle qui transcende la parole et en même temps vient à la parole. La voix est le corps du maître, le mur palpitant de paroles entre l’élève et le monde, qui réanime perpétuellement le savoir et le rend vivant. Le signe de l’enseignement est avant tout le style de l’enseignant qui transforme un livre en un corps : non une technique de communication, mais la force énigmatique de son énonciation capable de faire vibrer les énoncés qu’il transmet et, du même geste, animer le désir et la nécessité de l’élève poussé à chercher à son tour ce qui va constituer un savoir vivant pour lui, ce qui va devenir son propre style, qui va animer sa vie et jeter un pont vers l’avenir.

S’il est une science, l’enseignement tire son alimentation d’une expérience de rencontre qui, elle, n’a rien de scientifique, quoi qu’on en dise. Aucune image ni imagerie médicale possible des installations subtiles du transfert avec l’élève, toujours unique et singulier. Le mystère de l’apprentissage résiste, malgré l’arsenal technique toujours nécessaire mais jamais suffisant, la boite à outils que l’on imagine dans les hautes sphères comme un ensemble de bonnes pratiques, conformes au fonctionnement du cerveau, destinées à maximiser toutes les potentialités pour l’acquisition et le traitement d’informations en quantité. La question de la transmission du désir reste l’enjeu majeur de l’école, à tous les niveaux et dans tous les temps, mais aujourd’hui tout particulièrement. L’un des symptômes spécifiques de notre époque, l’un des plus insidieux, est le fait que nous vivons dans un temps où le désir demeure dans un état d’éclipse. On constate une fatigue croissante à désirer. Surtout dans la jeunesse, là où le désir devrait au contraire être en train de se réveiller. L’illusion technologique risque de peser sur l’école comme une ombre épaisse. À une époque où, à l’image de celle des adultes, la semaine des enfants est bien souvent surchargée, les emplois du temps pléthoriques traduisent probablement des craintes face aux exigences de la société contemporaine. À l’ère de la dictature de l’utile et du « faire », toute forme d’activité (et de savoir) est proscrite lorsqu’elle n’est explicitement liée à la domination d’une productivité conçue exclusivement dans des termes économiques : pas de temps morts, pas d’inefficacité, et encore, pas d’espace pour la crise, pas d’échec possible. On est confronté quotidiennement à la menace du discours dominant d’une pédagogie néolibérale qui réduit l’école à une entreprise visant à produire des compétences efficientes en adéquation avec son propre système, qui exalte la performance cognitive et le principe de prestation élevé au rang d’idéal du moi, réduisant le sujet à un contenant passif à remplir. La métaphore la plus adaptée au modèle hyper-cognitiviste en vogue aujourd’hui, n’est plus botanique comme autrefois (redresser des vies) mais informatique : les tête fonctionne comme un ordinateur, comme des mappes cognitives exigeant des mises à jour régulières. Le savoir s’étend horizontalement et perd en verticalité. Il s’agit simplement de télécharger le plus d’informations possibles. Alors qu’autrefois la métaphore botanique connotait un modèle éducatif fondé sur l’autorité symbolique de la tradition, qui exigeait une obéissance surtout d’ordre moral, ce qui est exclu dans la métaphore informatique est le rapport du savoir avec la vie. Le principe de prestation, qui rend l’apprentissage une compétition qui ne peut consacrer suffisamment de temps à la réflexion critique, et l’idéologie des compétences, faisant prévaloir une conception exclusivement scientiste et utilitariste du savoir, semblent exclure en effet d’emblée la possibilité d’une parole du sujet en tant que manifestation de sa déviation particulière, de sa singularité irréductible, qui se trouve ainsi forclose. A l’intérieur de cette conception, la vérification de l’assimilation passive des informations efface le sujet, en le réduisant à être seulement parlé par le langage robotisé de l’Autre qui domine aujourd’hui sans limites.

Comment valoriser alors aujourd’hui la prise de parole comme geste singulier par lequel l’élève s’autorise à se manifester en tant que singularité irréductible ? Comment incorporer dans l’enseignement les niches nécessaires des temps morts et de la crise qui constituent le cœur de tout processus de formation qui se veut authentique ? Comment restituer toute son efficience à la déviation particulière que chaque élève représente à l’intérieur du processus d’apprentissage ? Voilà ce qui constitue encore, en cette rentrée 2018, l’enjeu majeur de l’enseignement qui veut laisser un signe.