Macron, Benalla et la fiction de l’État

Les vidéos montrant Alexandre Benalla en train d’agresser physiquement une femme et un homme sur la place de la Contrescarpe n’ont suscité une réelle polémique que quelques mois après leur diffusion sur les réseaux sociaux, lorsqu’il s’est avéré que l’agresseur était le collaborateur du président de la République et qu’il n’était pas policier. Ces images ne font scandale que parce que celui qui y exerce cette violence n’est pas policier et que, par son action, il entache le président et l’État. Attribuées à un policier et exercées par quelqu’un d’autre que Benalla – quelqu’un qui ne serait pas en relation avec Macron –, ces agressions multiples n’auraient pas provoqué le scandale que l’on connait. Ce scandale actuel – sa forme, son contenu, les conditions de son émergence – est révélateur de plusieurs choses : l’intégration, la normalisation de la violence policière, et l’adoration de l’État, la croyance en un État bon.

On reproche à Benalla de ne pas être un policier, d’avoir fait ce que seul un policier peut légalement et légitimement faire. On reproche à Macron de dévoyer l’État, de le corrompre par des pratiques qui ne seraient pas dignes d’un chef d’Etat et de l’État lui-même. Les discours qui accusent portent sur ces points, et donc passent sous silence le problème de la violence policière, le problème d’une politique de plus en plus policière, et le problème de l’Etat lui-même, de la violence inhérente à l’État. Le scandale viendrait de l’usurpation d’une violence que seule la « vraie » police pourrait – devrait – légalement et légitimement exercer, et de l’usurpation du pouvoir de l’État au profit de pratiques très douteuses. Ce discours scandalisé et accusateur se réclamant du vrai, de la justice, du bien, affirme que la police peut et doit exercer la même violence « forte » que celle dont Benalla – faux policier – se rend coupable, et affirme que, par-delà le dévoiement du pouvoir de l’État attribué à Macron, existe un vrai État, juste et bon, dont la conduite normale exclut ce que l’on reproche au président actuel. Ce discours accusateur est l’occasion d’une réaffirmation d’une sorte de storytelling d’État, la réaffirmation des croyances liées à l’État, la reproduction d’un discours par lequel l’État ne cesse de parler de lui-même, de justifier et légitimer son existence, reproduction nécessaire à l’idée pieuse selon laquelle quelque chose comme un État légitime – bon, juste, ayant en vue l’intérêt général, etc. – existerait ou en tout cas serait possible.

Ce que l’on appelle l’État légitime constamment sa propre existence par la production et reproduction de discours et pratiques qui font croire à la légitimité de celle-ci, à la légitimité du pouvoir de l’État – légitimité qui n’est possible que par le fait que cette production et cette reproduction sont en même temps effectuées par les individus ou « agents », quelle que soit leur place au sein de l’Etat ou de la société. Ce qui est alors reproché à Benalla et Macron, c’est de casser – involontairement – cette croyance, d’y produire une brèche que les discours effarouchés actuels s’efforcent de colmater. Ce qui est reproché à Macron et Benalla, c’est de révéler – involontairement – cette croyance en tant que telle, de porter au jour ce qu’est l’Etat en lui-même, l’arbitraire, la violence, la somme des intérêts particuliers dont il est le moyen et qui le constituent. Macron – son usage de l’État autant, d’ailleurs, que sa politique – ne dévoie pas l’État, il l’expose, et l’affaire Benalla est un épisode de cette exposition radicale de l’État.

On connait la définition de l’État par Weber : l’État est ce qui possède le monopole de la violence légitime. A cette définition, Bourdieu ajoute que l’Etat est aussi ce qui possède le monopole de la violence symbolique légitime. La violence physique et la violence symbolique « légitimes », même si elles ne doivent pas être confondues, n’existent pas de manière distincte, chacune étant nécessaire à l’autre et ne pouvant s’exercer sans l’autre. Ce que l’on appelle l’Etat est ce qui réunit l’ensemble des conditions – matérielles, institutionnelles, financières, culturelles, psychiques, etc. –  nécessaires à l’exercice de ces violences. Il est ce qui possède les moyens « légitimes » de la contrainte (prisons, police, institution judiciaire, etc.) mais aussi les moyens de décider de ce qui a ou non le droit à l’existence, des discours qui sont valables ou ne le sont pas, des modes de vie qui sont acceptables et de ceux qui doivent être rejetés, etc. L’État possède le pouvoir d’énoncer l’universel, l’intérêt général, comme il possède le pouvoir d’écraser physiquement et symboliquement ce qui n’est pas conforme à cet universel. A quel moment ceux et celles qui sont ainsi écrasé.e.s ont-ils accepté de l’être ? A quel moment ceux et celles-ci ont-ils accepté qu’une instance supérieure décide de leur droit à vivre ou de leur obligation à disparaître ? A quel moment chacun et chacune a-t-il reconnu à un pouvoir supérieur le droit et le devoir de décider à sa place de ce qu’il et elle est, d’imposer à chaque individu l’abandon de ce qu’il ou elle pourrait être ? Par quel tour de passe-passe chacun et chacune a-t-il accepté sa propre aliénation, la reconnaissance de son existence comme objet d’une violence autant symbolique que physique ? On le voit dans l’actualité au sujet de la PMA ou de l’euthanasie : l’État est supposé pouvoir décider – et imposer sa décision – des modes de vie légitimes et des façons dont chacun peut choisir sa propre existence, y compris lorsque celle-ci est confrontée de la manière la plus urgente à la question de la mort. Cette aliénation insupportable n’est possible que par la croyance en la bonté de l’État, en la justice de l’État, par l’idée que l’État ne décide et n’agit que par-delà les intérêts particuliers, pour le bien de tous (de l’enfant, des familles, du malade), etc. L’État ne pourrait exister et justifier sa légitimité sans cette croyance – la croyance, donc, en une violence nécessaire et bonne.

C’est cette croyance que les conduites de Macron et Benalla font voler en éclats. C’est cette même croyance que les discours qui pointent les conduites de Macron et Benalla s’efforcent de maintenir. L’État ne peut se conserver que par la réactivation incessante de cette croyance, par la production et reproduction de discours et d’actes qui entretiennent celle-ci. Cette réactivation, et donc la croyance elle-même, sont déjà contestées, d’habitude, par la seule existence de modes de vie alternatifs et par l’affirmation de discours autres – modes de vie et discours qui par le seul fait d’exister montrent que l’universel dont se réclame l’Etat, l’universel qu’il énonce, dont il décide et qu’il impose, n’est en rien universel, n’est qu’un point de vue particulier mais dominant grâce aux moyens et ressources de l’État. Ces modes de vie et discours sont habituellement écartés, cachés, étouffés par la violence symbolique et physique que l’État exerce à leur encontre, par le stigmate de l’illégitimité dont l’État les marque, par l’exclusion matérielle et symbolique de l’existence publique. Ainsi, les prostitué.e.s, les toxicomanes, les trans, les populations racisées, les familles non hétérosexuelles et non nucléaires, les sans-papiers, existent mais se voient refuser toute légitimité non seulement à exister mais surtout à entrer dans la catégorie de l’universel (puisque, du point de vue de l’Etat, les deux vont ensemble). Récemment, et de plus en plus, d’autres groupes sociaux se voient nommés et exclus de l’accès légitime à l’universel et au droit à l’existence : les femmes musulmanes voilées ne font pas partie de l’universel. Ou, par exemple, les pauvres. Ou les sans-papiers. Parfois, cet accès est accepté mais de manière à toujours être l’occasion d’une réaffirmation par l’État de son pouvoir, de sa violence symbolique et physique : le PACS mais pas le mariage, le mariage pour tous mais pas la filiation automatique ni la PMA ou la GPA, éventuellement la PMA mais pas la GPA, la famille nucléaire mais pas d’autres types de relations familiales, l’accompagnement de la fin de vie mais pas l’euthanasie ou le suicide assisté, etc.

Encore une fois : à quel moment avons-nous décidé que l’Etat choisisse pour nous et nous impose notre mode de vie, quitte à nous priver du droit de vivre, à nous effacer de la carte des vivants ? Si l’État ne peut exister qu’en réaffirmant sans cesse sa légitimité à décider pour nous de notre vie, à décider de notre mort ne serait-ce que symbolique (inexistence sociale, invisibilisation, etc.), cette réaffirmation n’est pas le seul fait de l’État. De fait, elle n’est efficace que si les individus eux-mêmes opèrent cette réaffirmation, que s’ils sont conduits à adopter pour eux-mêmes et dans le rapport aux autres le point de vue qui est celui de l’État, c’est-à-dire le point de vue de « l’universel » et des normes qui constituent cet universel. Par exemple, lorsque l’on entend dire qu’il existe une différence, malgré tout, entre Macron et Poutine, il n’est pas certain que cette différence soit pertinente pour les personnes incarcérées dans les prisons françaises, et encore moins si l’on prend en compte le point de vue du migrant clandestin en proie quotidiennement à la violence policière et à l’abandon total de l’État, abandon synonyme de souffrance et de mort. L’affirmation de cette différence ne peut être brandie de manière suffisante que si l’on opère sur soi et sur l’autre le mouvement par lequel l’État exerce la violence au moins symbolique, par lequel il énonce l’universel en excluant du champ de la légitimité et de l’existence tout autre point de vue. Et l’on évitera, à titre de contre-argument, de dire qu’il vaut mieux vivre sous le gouvernement de Macron que sous celui de Poutine, qu’il vaut mieux par exemple pour les populations LGBT, vivre en France qu’en Russie : d’une part, cette affirmation est tellement évidente qu’elle en perd toute valeur, d’autre part, elle revient à une stratégie visant à affirmer un point de vue au détriment des autres, à effacer ceux-ci de l’ensemble des énoncés et pratiques légitimes, à poser un universel en lui-même occultant, excluant, dominateur.

L’Etat ne peut fonctionner que si chacun et chacune applique sur lui-même et sur l’autre le point de vue de l’universel, s’identifiant à ce point de vue, pensant se conformer à cet universel, jugeant légitimes les normes qui définissent celui-ci et excluant tout ce qui n’est pas conforme à ces normes (en gros : l’homme Blanc hétérosexuel de classe moyenne ou supérieure, c’est-à-dire Macron lui-même qui, loin d’être comme il le pense une sorte de Christ de l’histoire et du politique n’incarne que la victoire de la norme), à savoir les autres points de vue « anormaux » qui dès lors n’existent plus. L’État ne peut exister et continuer à fonctionner que si chacun croit que ce point de vue de l’Etat est légitime, qu’il est l’universel légitime car énoncé par l’État.

Ce processus de subjectivation nécessaire à l’État et produit par l’État se retrouve sous d’autres formes, à tous les niveaux – et c’est la reproduction à tous les niveaux de ce processus qui le rend possible, voire obligatoire, pour chacun. Sous des formes diverses, cette reproduction mobilise les institutions, les médias, la culture, les interactions quotidiennes, etc. Dans le cas de l’affaire Benalla et de ses conséquences pour Macron, on voit à l’œuvre la façon dont il est important pour les critiques politiques, journalistiques, ou dans les réseaux sociaux, d’exclure autant Benalla que Macron de la norme, de les rejeter hors du « normal », de l’universel légitime : on souligne les origines étrangères de Benalla (il n’est pas Blanc), on parle de relation homosexuelle, on qualifie Macron de « voyou », on l’exclut du cadre légitime de l’exercice du pouvoir présidentiel, etc. « Ce qui se passe là n’est pas normal, ce n’est pas la norme », tel est le message tenu au nom de l’État, du vrai État, message impliquant et performant l’exclusion de points de vue « anormaux » propre à l’Etat et aux subjectivités qu’il produit. Il s’agit donc, à plusieurs niveaux et selon des modalités diverses, de jouer l’État contre Macron, de sauver l’Etat, de réactiver la croyance selon laquelle l’État ce n’est pas Macron ni Benalla.

Il est comique ou sidérant de constater qu’au sujet de celui-ci, les syndicats de policiers ou la directrice du GIPN ont insisté non pour condamner la violence qu’il avait exercée mais pour souligner que cette violence n’était pas légitime du fait que Benalla n’a pas le statut de policier, pour souligner le fait qu’il ne maîtrise pas les normes de l’intervention, la technique des gestes : toute une anormalité du statut et du comportement qui rend son intervention illégitime et illégale, même si la violence que les victimes ont subie est du même ordre que celle qu’elles auraient subie si elles avaient eu affaire à de « vrais » agents des forces de l’ordre. Le point de vue adopté ici est celui de l’État, point de vue que l’État s’applique à lui-même et qui exclut le point de vue des victimes qui en tant que telles ne font aucune différence entre la violence de Benalla ou celle de « vrais » policiers, tant la violence policière habituelle est du même ordre et du même type que celle qu’ont enduré les victimes de Benalla. Pense-t-on sérieusement que ces dernières dénonceraient la violence qu’elles ont subie de la part de Benalla mais accepteraient la légitimité de la même violence si elle avait été commise par un « vrai » CRS ?

L’Etat ici se légitime lui-même, légitime sa propre violence en excluant de cette légitimité celui qui ne fait partie de l’État et même s’il fait exactement la même chose que ce que fait l’État. Cette critique et condamnation de Benalla vise à permettre une autolégitimation de l’État, à réaffirmer le monopole de la violence qui est le sien et telle qu’elle est aujourd’hui le moyen « normal » des forces de l’ordre, à exclure Benalla de l’universel (« Il ne s’est pas conduit comme doit le faire tout policier ni comme doit le faire tout citoyen » – la défense de Benalla ayant au contraire pour but de le réinscrire dans l’universel « normal » : « J’ai voulu aider la police comme doit le faire tout citoyen, etc. »).

Du point de vue de la logique de l’État, l’affaire Benalla est scandaleuse moins en elle-même que parce qu’elle rend évidente la violence qui est celle de l’État. Macron ne détourne pas l’Etat de ce qu’il est : son mode de gouvernement, mis en lumière par l’affaire Benalla, ne pervertit pas l’État, il en est l’usage le plus révélateur, parce que peut-être le plus naïf, ou le plus décomplexé, ou le plus conscient de son pouvoir (sans être nécessairement conscient des stratégies nécessaires, selon une manière d’agir trop sûre d’elle-même, donc un peu bête). Macron gouverne en puisant quasiment sans intermédiaires dans les ressources de l’État, à savoir la violence physique et la violence symbolique. C’est ce mode de gouvernement qui s’incarne dans l’attitude de Benalla : agression physique, pouvoir arbitraire de désigner qui est coupable et qui est innocent, qui doit ou non subir des coups, qui correspond au bon citoyen (qui ne manifeste pas) et qui n’y correspond pas, etc. Si Benalla est scandaleux, c’est parce qu’il est le double de Macron, réalisant dans la rue et aux yeux de tous – même si ceci n’était pas prévu – ce que Macron réalise depuis les bureaux feutrés de l’Élysée.

Le gouvernement tel que Macron l’exerce depuis le début ne dissimule pourtant rien de son exercice de la violence. C’est l’ensemble de la politique de Macron qui est violente, qui repose sur l’usage décomplexé et arrogant de la violence de l’Etat : violence qui ne recherche que l’obéissance et la soumission, qui n’existe qu’à l’intérieur de rapports de force dont Macron, c’est-à-dire l’État, pense être nécessairement victorieux (ce que traduit parfaitement sa formule : « Qu’ils viennent me chercher ! »). Il suffit de considérer la façon pathétique dont est conduit le parti LREM, dont les député.e.s LREM sont constamment sommé.e.s d’obéir sous peine d’exclusion. Il suffit de considérer la violence sociale de cette politique, sa violence institutionnelle, économique, symbolique. A chaque fois, il s’agit de produire de l’obéissance, de la servilité, de la soumission : différencier et hiérarchiser les groupes sociaux, criminaliser les conduites, susciter la peur, « passer en force » en paralysant ou en ignorant les institutions, condamner à la souffrance et à la mort, etc. Le discours même de Macron exhibe de la manière la plus claire la possession et l’usage quasi direct de ce pouvoir d’user de la violence : son discours absurde, incohérent, disant tout et son contraire, inintelligible, manifestement faux, n’est que l’affirmation du pouvoir de dire, de nommer, de désigner, d’identifier, de distinguer, de performer, propre à la violence symbolique de l’État. Le discours de Macron se déploie et s’affirme uniquement comme violence symbolique, sans souci du vrai ou du juste. Et de même sa politique s’affirme uniquement comme violence matérielle et physique, sans souci du bien ou de l’intérêt général. Tout cela, nous l’avons sous les yeux depuis le début du mandat de Macron. De ce point de vue, l’affaire Benalla ne nous apprend rien. Ce qu’elle a pourtant de singulier est qu’elle empêche de ne pas voir le fait que l’Etat est violent, qu’elle empêche radicalement la croyance en un État bon, qu’elle brise « notre » aveuglement consenti. Ce que Macron exhibait pourtant sans complexes, Benalla rend impossible de ne pas le voir : ce n’est pas le roi qui est nu, c’est l’État lui-même.

Les vieux fascismes s’embarrassaient encore d’une justification de la violence. Ce n’est presque plus le cas aujourd’hui tant l’invocation des valeurs supérieures qui, à des degrés divers, légitimaient le politique sont brandies de manière caricaturale et manifestement trompeuse. Qui croit sérieusement que l’on peut appeler « progrès » l’enfoncement de la plus grande partie de la population dans la précarité et la souffrance ? Qui peut croire que l’on peut appeler « liberté » le seul devoir de soumission ? Qui pense sans cynisme que la protection des migrant.e.s passe par leur condamnation à mort ? Qui est assez stupide pour croire que l’intérêt général nécessite l’appauvrissement généralisé, l’exploitation accrue des populations, la destruction de la planète ? Il ne s’agit pas de tomber dans un complotisme facile ou dans l’idée du « tous pourris » (qui sont toujours des points de vue d’extrême-droite). Il s’agit de constater que le pouvoir de l’État aujourd’hui tend à se passer de ces légitimations, tend à ignorer ce qui fondait – avec toute l’hypocrisie et l’aveuglement nécessaires – encore la croyance en sa légitimité, et tend à mettre en pratique directement, sans fard, le pouvoir qui le fonde, à savoir la violence, les diverses modalités de la violence dont il est le détenteur « légitime ».

Il serait insuffisant de penser ce mode actuel du pouvoir de l’État de manière abstraite. Nous savons depuis longtemps que le néolibéralisme nécessite l’État comme un moyen de sa logique, qu’il n’a jamais été question pour le néolibéralisme de se passer de l’État mais au contraire de s’en servir : l’État comme rouage des flux financiers, des mécanismes pour une appropriation généralisée, pour l’enrichissement et l’accroissement du pouvoir de quelques-uns. Ce qui semble se passer actuellement, c’est que ce rapport étroit entre État et néolibéralisme tend de plus en plus à faire l’économie de ce qui jusqu’alors pouvait encore masquer ce rapport et faire croire à une autonomie de l’État, à sa recherche de buts autres, nobles, proprement politiques. Aujourd’hui, la convergence de fait entre État et néolibéralisme se réalise sans plus de dissimulation, l’État étant réduit aux effets que seul il peut produire sur les populations par le moyen des ressources qui sont historiquement les siennes : violence physique, symbolique, soumission, asservissement, sélection, hiérarchisation, exploitation, etc. L’argent devient la seule valeur – et de fait Macron ne parle que d’argent et ne s’en cache pas.

Macron incarne par là très bien le néofascisme qui s’installe et devient régnant aujourd’hui – néofascisme inhérent à la logique néolibérale. Mais ce néofascisme n’est pas un dévoiement de l’État, il correspond à l’usage le plus simple de ce qui fonde l’État et sa légitimité : d’une part, la violence physique et symbolique, d’autre part, la violence historique, sociale et politique par laquelle l’Etat peut se voir reconnaître le monopole de cette violence physique et symbolique « légitime ». C’est l’arbitraire de l’État, sa violence fondamentale, que « révèlent » aujourd’hui l’affaire Benalla. Ou plutôt, ce que produit cette affaire, c’est l’évidence de cette violence, l’impossibilité de croire encore que l’État est fondamentalement autre chose que ça.

Ici encore les contre-arguments sont faciles car, à nouveau, évidents : les choses ne sont pas si simples, l’État est aussi ce qui protège, ce qui permet l’émancipation, l’éducation, etc. Bien sûr, oui. Mais il faut remarquer que dans ces missions et effets, l’État ne cesse de dysfonctionner, de rater : la protection ne vaut pas pour tous, elle s’accompagne de la mise en danger de certains et certaines ; l’émancipation n’est toujours que partielle, encadrée, excluant de son champ ceux et celles qui ne correspondent pas à certains critères, qui ne possèdent pas certains « capitaux » (au sens de Bourdieu), etc. Là où l’État accomplit ses missions positives, il ne les accomplit que de manière dysfonctionnelle, puisque à chaque étage de son édifice, l’État reproduit sa propre logique, sa propre violence démultipliée, différenciée, soumettant en même temps qu’il libère (et soumettant ceux qu’il libère), excluant en même temps qu’il inclut, précarisant et écrasant en même temps qu’il protège. Ce dysfonctionnement général de l’État n’est pas attribuable à un mauvais fonctionnement : ce dysfonctionnement est le fonctionnement normal de l’État, l’indice de la violence physique et symbolique qui est toujours à l’œuvre. Et ceci n’est pas perçu en tant que tel si, là encore, on privilégie un point de vue au détriment des autres, en excluant ceux et celles qui justement sont exclu.e.s des « bienfaits » de l’État, c’est-à-dire si l’on pense l’Etat à partir d’une logique qui est celle de l’État lui-même.

Comprendre cela permet de ne pas s’étonner de la politique sociale et économique de Macron, accusé de produire des dysfonctionnements de l’État alors qu’il ne fait qu’en libérer le pouvoir. Comprendre cela permet également de comprendre qu’en s’exhibant ainsi, l’État se fragilise : la violence qui est la sienne ne se cachant plus ne risque-t-elle pas d’entraîner une violence en retour ? Si la croyance s’effondre, si les conditions de la légitimation de la violence de l’État, si l’État manifeste son inexistence, c’est-à-dire le fait qu’il est essentiellement un ensemble de processus violents, la prise de conscience de cette violence pourrait-elle avoir une autre réponse que la violence ?

Ce qui est reproché à Macron, c’est de ruiner les fictions par lesquelles l’État pouvait encore faire croire à sa légitimité, à sa bonté, à la légitimité de ses violences, au caractère accidentel de ses injustices – « fictions » ici désignant d’abord les cadres institutionnels, pratiques, théoriques, culturels, sociaux, par lesquels l’État a toujours cherché à se justifier lui-même et à produire les subjectivités constituées pour accepter cette justification, c’est-à-dire leur propre aliénation. Avec le gouvernement de Macron, ces fictions ne fonctionnent plus, la croyance n’est plus possible – et c’est cette impossibilité qui devient évidente avec Benalla. L’affaire Benalla concerne d’abord l’État, son sauvetage par ceux qui ont intérêt à ce sauvetage (et de ce point de vue, elle n’a aucun intérêt). Elle concerne aussi ceux qui, constatant le néofascisme à l’œuvre s’en inquiètent, ne le tolèrent pas. S’agit-il, en dénonçant ce néofascisme, de prôner un État meilleur ? Ou s’agit-il de considérer comme acquise l’idée que, néofasciste ou non, l’État est toujours ce qui produit une violence insupportable ? S’agit-il, dans la foulée, de prôner la disparition de l’Etat ? Ces questions sont sans doute en partie trop simples et fausses.

Par contre, l’affaire Benalla permet de comprendre qu’un des moyens de lutter contre la violence de l’État est de se servir des fictions qui l’entourent et de les retourner contre lui, mais de les retourner ainsi en ayant conscience de ce qu’elles impliquent, de ce à quoi elles servent. Ainsi, il ne suffit pas de réclamer davantage de justice si celle-ci n’est pas une justice pour tous et toutes, ou de réclamer plus d’éducation, ou de santé, ou de protection si ces réclamations, ces revendications ne valent encore que pour quelques-uns au détriment des autres. Ce que l’affaire Benalla permet aussi de comprendre, c’est que la lutte contre l’État passe également par l’invention de lieux extérieurs à l’État – non pas en réclamant plus d’État ou un État meilleur mais en créant un autre réel que celui que l’État produit en nous et au dehors de nous, un réel où l’action de l’État ne serait pas reproduite, un réel où la violence symbolique de l’État ne serait pas reproduite, un réel où autre chose que l’État serait aimé et désiré.