Désorientale : « Ce que nous appelons avenir n’est rien d’autre qu’une variation du passé »

Négar Djavani

Le joyau de Négar Djavadi, Désorientale, paraît dans la collection de poche des éditions Liana Levi, Piccolo. La narratrice, le « je » de la fiction, est Kimiâ, troisième fille de Darius Sadr et de Sara Tadjmol, intellectuels et opposants iraniens contre le Shah puis contre Khomeini. Que deviennent les enfants de militants entièrement consacrés à leur lutte au risque de leur vie personnelle et familiale ? 

Pour « aider » le lecteur dans une construction romanesque insolite, la romancière insère en fin de volume une petite mise au point généalogique. Y sont répertoriés le couple parental, les grands-parents mais aussi les deux sœurs aînées de Kimiâ, Leïli et Mina et les six oncles. L’intérêt de ce roman qui parcourt générations, espaces et événements marquants est dans la manière dont il est construit en tiroirs et rebondissements sans que jamais la narratrice ne lâche le lecteur dans le labyrinthe soigneusement élaboré avec adresse et esprit.

Autobiographie ? Négar Djavadi s’en défend fermement dans un entretien : s’il y a des éléments autobiographiques, sans doute comme dans toute fiction, ils servent de « canevas » pour inventer son histoire, sa saga familiale et l’Histoire de l’Iran. Ainsi, dès l’envoi, le lecteur est mis en condition pour la suite : « Tout ce que je sais c’est que ces pages ne seront pas linéaires. Raconter le présent exige que je remonte loin dans le passé, que je traverse les frontières, survole les montagnes et rejoigne ce lac immense qu’on appelle mer, guidée par le flux des images, des associations libres, des soubresauts organiques, les creux et les bosses sculptés dans mes souvenirs par le temps. Mais la vérité de la mémoire est singulière, n’est-ce pas ? La mémoire sélectionne, élimine, exagère, minimise, glorifie, dénigre. Elle façonne sa propre version des événements, livre sa propre réalité. Hétérogène, mais cohérente. Imparfaite, mais sincère. Quoiqu’il en soit, la mienne charrie tant d’histoires, de mensonges, de langues, d’illusions, de vies rythmées par des exils et des morts, des morts et des exils, que je ne sais trop comment en démêler les fils. »

Elle y revient dans le chapitre 5 de la première partie pour apparenter sa manière d’écrire à une tradition iranienne, pour en souligner sa marque iranienne : l’Iranien n’est pas un adepte du silence ni de la solitude qu’il peuple de voix et de bruits : « Si Robinson Crusoe était iranien, il se laisserait mourir dès son arrivée sur l’île et l’affaire serait réglée. » L’Iranien parle, raconte des histoires emboîtées les unes dans les autres « comme des matriochkas », « une façon de s’accommoder d’un destin qui n’a connu qu’invasions et totalitarisme. » Le modèle même est Shéhérazade : « Raconter, conter, fabuler, mentir dans une société où tout est embûche et corruption, où le simple fait de sortir acheter une plaquette de beurre peut virer au cauchemar, c’est rester vivant […] Tandis que le silence, eh bien, c’est fermer les yeux, se coucher dans sa tombe et baisser le couvercle. »

Sa matière romanesque, Négar Djavadi la divise en deux parties qu’elle nomme Face A et Face B comme sur les anciens vinyles où la face A contenait les meilleurs titres et la face B les moins bons. Mais, espiègle, la romancière conclut sa note explicative par : « Ceci pour vous dire que des faces B réussies, il y en a… » L’histoire – en fait une double histoire, celle de Kimiâ l’Iranienne et celle de Kim « la désorientale » – est insérée dans l’Histoire de l’Iran en un ensemble où les dates sont visibles et précises : entre autres, le 3 juillet 1971, le 21 avril 1981, le 11 mars 1994, la plus importante, celle de L’événement dont on n’aura le sens qu’en fin de parcours. Si de nombreuses fictions, iraniennes en particulier mais aussi autres, ont fait une place de choix à l’Histoire, la manière ici est très ingénieuse et ne fatigue le lecteur à aucun moment, par différents procédés qu’on savoure à la lecture :
* par une interpellation constante de celle ou celui qui lit.
* Par de nombreuses allusions sans pathos inutile pour des faits objectivement dramatiques, comme la comparaison qui croque l’air de Darius lorsqu’il doit s’exiler du pays, la mort dans l’âme : « son visage était aussi abattu que celui d’un gardien de but encaissant un penalty. »
* Par des comparaisons souvent savoureuses entre les mœurs iraniennes et françaises qu’on ne peut évidemment toutes citer.
* Par des notes de bas de page interpellant directement le lecteur sur sa méconnaissance de cette Histoire et en lui proposant une information comblant cette lacune.
* Par des rappels en cours de narration liés aux parcours des personnages. Les trois personnages les plus sollicités à ce sujet sont le père et la mère mais aussi l’Oncle Numéro 2 : de ce dernier, elle est la digne « héritière » puisqu’il lui a appris que la mémoire est recomposition entre fiction et réalité. Comme lui, elle est conteuse, mémoire de la famille et homosexuelle. La naissance de Kimiâ le jour même de la mort de la grand-mère paternelle, Nour, en fait un chaînon incontournable de la mémoire familiale.

Histoire et histoires sont animées par un art consommé du portrait. Pour le couple parental, le portrait se dessine par touches successives jusqu’au dénouement de leur vie avec un bonheur d’expression remarquable : Darius est, tour à tour et en même temps, le révolté, le différent, le fugueur, un « solitaire au sein de la foule ». Le chapitre 7 de la Face A est essentiellement consacré à l’homosexualité, celle cachée d’Oncle Numéro 2 et celle douloureuse de Kimiâ – quand Leïli la traite de « lesbienne » et qu’elle reçoit de plein fouet « la violence soudaine de la vérité » –, qu’elle revendique ensuite dans l’histoire support de l’ensemble de la fiction dont je n’ai pas parlé : son insémination artificielle avec le sperme de Pierre pour élever un enfant avec Anna, sa compagne. Avant de quitter l’Iran, l’adolescente était entrée dans la chambre secrète de son oncle et avait découvert sa particularité et en avait déduit : « nous nous ressemblions ».

Notons que, contrairement à de nombreuses œuvres francophones, on ne trouve pas de déclarations passionnées à la langue française et à la France. On peut suivre, tout au long de la lecture, une critique assez acerbe de la francophilie iranienne, brutalement heurtée par le vécu de l’exil : la langue d’origine reste une référence valorisée, l’accent iranien une marque de différenciation plus ou moins stigmatisante selon les lieux et les interlocuteurs ; le roman est parsemé de mots ou expressions françaises, déformés en persan et cela donne un effet comique indéniable. Les pages consacrées à l’entrée du mot vagin dans le vocabulaire des Iraniennes valent le détour…

Le parcours personnel de Kimiâ entre deux cultures, deux pays, deux langues la conduit à une interrogation sur la notion d’intégration, si souvent utilisée dans le discours socio-politique actuel : « Cette cicatrice qui traverse mon vocabulaire est ma seule coquetterie, mon unique résistance face à, disons, mes efforts d’intégration. J’emploie cette expression par commodité, parce qu’elle vous parle, même si, biberonnées dès l’enfance à la culture française, je ne me sens pas concernée par le sens qu’elle véhicule. D’ailleurs puisque nous en parlons, je trouve qu’elle manque de franchise et de sincérité. Car pour s’intégrer à une culture, il faut, je vous le certifie, se désintégrer d’abord, du moins partiellement, de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier. Tous ceux qui appellent les immigrés à faire des « efforts d’intégration » n’osent pas les regarder en face pour leur demander de commencer par faire ces nécessaires « efforts de désintégration ». Ils exigent d’eux d’arriver en haut de la montagne sans passer par l’ascension. »

La Face B est beaucoup plus consacrée à la vie française de Kimiâ, de l’exil salvateur puis perturbateur à l’étonnement irrité devant l’ignorance en France de ce qu’est son pays : « en ce début des années 80, les Français ne faisaient pas vraiment de différence entre nous et les hezbollahis. Les professeurs et les élèves nous posaient des questions incongrues et parfois blessantes qui témoignaient surtout de leur ignorance. […] A vrai dire, aujourd’hui encore, il m’arrive d’être confrontée à ce genre de réactions, obligée de faire un cours sur l’histoire contemporaine de l’Iran pour faire comprendre dans quel camp nous nous trouvons. »

En plus de ce va-et-vient dans l’entre deux, Kimiâ doit s’assumer sexuellement et décoder tous les signes qui, depuis sa naissance – l’interprétation de la grand-mère Emma, la layette bleue achetée par son père, sa complicité avec lui « comme un fils » – font d’elle une femme différente. La révolte de Kimiâ emprunte plusieurs voies : la musique, la fugue, une résidence hors de France : « Là où l’Iran et la France n’existaient pas. Seule et insurgée. […] A partir de ce jour, ma vie change. La musique dessine une ligne de partage entre le passé et le présent, l’enfance et l’adolescence, ce qui a été et ce qui sera. » Dans le premier chapitre de cette Face B, le récit de la fuite d’Iran est délégué au livre de sa mère qui a connu un grand succès en Iran même. Les derniers chapitres dévoilent le destin de Kimiâ, celui de Darius : sa mort s’inscrivant dans l’assassinat méthodique de plus d’une centaine d’opposants à l’étranger par la République islamique, entre 1985 et 1995 ; la casquette déposée sur les corps étant la signature des services secrets iraniens. Le tout dernier chapitre clôt le destin de Sara qui n’a pu franchir cette tragédie après avoir déployé courage et insolence dans la lutte politique. Kimiâ a hérité d’eux et, en particulier de sa mère, dans son désir d’enfant exaucé qui clôt la fiction.

La richesse de ce roman, les questions qu’il pose et le plaisir de lecture qu’il donne ne peuvent être enfermés en quelques lignes qui passent sous silence cette question de société de l’insémination artificielle, suivie pas à pas et qui donne son ossature à la fiction. Désorientale est à lire, on l’aura compris !

Négar Djavadi, Désorientale, éd. Liana Levi, « Piccolo » n° 141, avril 2018, 352 p., 11 € — Lire un extrait

L’ensemble de l’article de Christiane Chaulet Achour, consacré aux voix iraniennes francophones, peut être retrouvé ici.