Michel Murat : la littérature est un roman

Michel Murat

Avec Le Romanesque des lettres, Michel Murat ouvre une passionnante étude sur la potentialité imaginaire de l’histoire littéraire. À rebours de tout positivisme, il montre que l’histoire de la littérature n’est pas le récit linéaire où se rangent sagement les œuvres, les unes à côté des autres, mais un espace de projection et un embrayeur de rêveries. Le lecteur professionnel, qui s’y aventure, ne le fait donc pas nécessairement avec le souci de se documenter, mais par un appétit de saynètes et de rencontres. C’est là sans doute un des gestes majeurs de cet essai que d’ausculter et de rendre visible ce désir qui s’empare du lecteur en feuilletant le grand roman de la littérature, quitte à brouiller les partages trop commodes entre lecteur professionnel et lecteur amateur.

Pour réinvestir l’histoire littéraire comme une collection d’histoires vraies, sur la crête ténue entre la bibliothèque et le monde, Michel Murat tourne le dos à quelques préceptes qui ont autrefois structuré les études littéraires. Il congédie dans cette retraversée romanesque de l’histoire littéraire trois clefs de voûte de l’institution universitaire : la distinction venue de Proust entre le « moi social » et le « moi profond » ; le partage pragmatique autant que juridique entre vérité et fiction ; l’autonomie de la littérature. S’il délaisse ces outils, sans les méconnaître ni les minorer, c’est qu’il s’attache à mettre en évidence que l’histoire littéraire est une maison de verre, ouverte aux investissements imaginaires et aux projections du désir.

Cette exploration littéraire promeut un long romantisme, dans lequel le lecteur investit la littérature depuis le roman, à la recherche de silhouettes qui captent le désir. Ce romanesque des lettres émerge ainsi de manière privilégiée dans ce moment intense entre le régime des Belles-Lettres et l’essor de la société du spectacle. De telles réflexions bien sûr consonent avec les réflexions récentes menées sur l’histoire littéraire des écrivains, par Vincent Debaene, Jean-Louis Jeannelle et Marielle Macé. Elles puisent aussi aux réflexions de José-Luis Diaz ou Jérôme Meizoz sur les scénographies ou les postures auctoriales. Mais cela sans jamais trop appuyer la note théorique : l’essai se propose davantage comme constellation de scènes et moments choisis de lecture, s’ouvrant avec bonheur à une lecture capricieuse et sautillante.

Dans un coda, vif et incisif, Michel Murat souligne que les discours de la fin de la littérature qui ont essaimé autrefois dans le champ littéraire sont peut-être un avatar récent de ce romanesque. De tels discours dramatisent, sinon pathétisent, le rapport à la littérature, en lui donnant des allures de scènes crépusculaires. Relance paradoxale d’une littérature qui constitue un imaginaire particulièrement puissant à partir de sa mort présumée.

Michel Murat, Le Romanesque des lettres, José Corti, 2018, 312 p., 23 €