« Mai 68 » : une vague mondiale portée par l’esprit de liberté

À l’occasion des cinquante ans de « Mai 68 », il est possible de le repenser à la lumière d’événements plus larges et de le replacer dans un contexte plus vaste où s’entrecroisent la culture et le politique (à différencier de la politique) sur un plan international, autrement dit d’insister sur la possibilité – voire la nécessité – d’un décloisonnement.

« You say you want a revolution
Well, you know
We all want to change the world
You tell me that it’s evolution
Well, you know
We all want to change the world
But when you talk about destruction
Don’t you know that you can count me out…»
Revolution – The Beatles (30 mai 1968)

« L’imagination au pouvoir »
Slogan placardé sur les murs du Quartier Latin à Paris

Décloisonner le « Mai 68 français » …

« Mai 68 » ayant été une revendication anticonformiste et en faveur de l’anticonformisme, il est aisé d’affirmer que cette période a été un — appel au — décloisonnement, lequel se décline par ailleurs de différentes façons.

Sociétalement et thématiquement

Les acteurs sociaux impliqués dans la contestation ont été nombreux et variés. Les engagements successifs ont impliqué étudiants, ouvriers, communistes, féministes, associations catholiques, cheminots et routiers, syndicalistes et paysans, mais également cinéastes et autres artistes, écrivains et intellectuels. Interconnectés par un élan de militantisme et de solidarité, c’est finalement une ample mobilisation émergeant de toutes parts qui a alors grandement enrayé les rouages de la société ainsi entravée dans le fonctionnement et l’exercice de son pouvoir.

Le mouvement collectif de révolte contre tout académisme et toute autorité, quelle qu’elle soit, était une remise en cause radicale de la rigidité des institutions et de l’ordre perçus et devenus archaïques voire inadaptés. C’était l’ère de l’émancipation de tous carcans, des conflits intergénérationnels et entre classes, prônant la liberté d’expression et la prise de parole: le propos était de refuser l’État-policier, de s’ériger contre la société capitaliste ainsi que consumériste et de s’en libérer, en fin de compte de la décloisonner.

La société a été touchée dans tous les domaines. La révolution a été à la fois socio-économique, politique et culturelle en matière de revendications. Le domaine artistique n’a pas été en reste ayant connu de profondes mutations, l’interruption du Festival International du Film (qui ne prendra le nom de Festival de Cannes qu’en 2002) est là pour l’attester.
Culturellement, tout support fut bon pour projeter la clameur de la rue, que ce soit les murs placardés d’affiches et de graffitis, de slogans faits d’injonctions et d’inscriptions aux messages multiples, fleuris de caricatures et de poésies spontanées, mais également la musique et la chanson, la littérature et la photographie, le cinéma et le théâtre, jusqu’à la mode. Les médias (presse écrite, radio, télévision) ont tenu une part et non des moindres. Donc ce n’était pas seulement un soulèvement économico-social et politique mais aussi une agitation artistique, un bouillonnement au sein duquel la libération passait aussi par la libération du langage, à travers toutes les formes d’expression, certaines même nouvelles et insolites.

Géographiquement

« Mai 68 » n’a pas uniquement touché la capitale française, il a également eu une incidence en province où il s’est manifesté différemment selon les régions (Alsace, Poitou-Charentes par exemple), que ce soit dans les villes (Besançon, Cannes, Lyon, Montpellier, Toulouse etc.) ou dans les zones rurales. C’est bien la France tout entière qui s’est retrouvée paralysé par la grève générale et la pénurie de carburant. Mais si les événements de « Mai 68 » ont marqué une indéniable césure dans l’histoire française, ceux-ci sont à rattacher à une mobilisation internationale.

Bien au-delà de la France, c’est l’Europe qui a été emportée par cette vague de mobilisations des étudiants en grande partie cristallisée autour de l’opposition à la guerre du Vietnam, qu’il s’agisse de l’Italie, de l’Espagne, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et de la Belgique, mais également du Portugal et de la Pologne (qui ne faisaient pas encore partie de l’Union Européenne, leur adhésion datant respectivement de 1986 et de 2004).
Considérant par exemple l’Italie, le film autobiographique Le Rêve italien (Il grande sogno, Michele Placido, 2009) est des plus significatifs à maints égards : nous voyons clairement que tout comme pour la France, c’est non seulement la capitale romaine qui a été concernée, mais également d’autres villes comme Milan et Turin mentionnées ainsi que certaines régions, jusqu’au soulèvement des populations rurales en Sicile (lutte contre les propriétaires fonciers qui a notamment connu une répression sanglante à Avola, province de Syracuse ; sont également évoquées les situations à Palerme et à Catane).

En fait, le monde entier a été bouleversé par une forte poussée libertaire qui s’est diffusée dans toutes les catégories professionnelles dépassant les clivages sociaux, les barrières ethniques, culturelles, politiques, d’âge et de classe. Selon l’histoire de chaque pays, la contestation et la solidarité entre et avec les protestataires ont pris un caractère et une tournure différents, mais les causes et les soubassements ont été identiques, du moins très proches. Pour ne parler que des luttes étudiantes, avant l’escalade de mai 68 en France, celles-ci étaient bien plus massives et profondes dans d’autres pays comme ce fut le cas en Allemagne ou aux États-Unis. Le mouvement étudiant a bien touché le monde entier, incluant également le Japon et l’Amérique latine avec notamment le Mexique (Yucatán et quelques grandes villes), l’Argentine et le Brésil. La réponse des gouvernements a été plus ou moins violente et répressive face aux voix contestataires et aux mécontentements.

Temporellement

L’esprit de « Mai 68 » fut finalement autant de longue portée qu’insufflé longtemps à l’avance. En France, celui-ci remonte avant mai, les protestations estudiantines parisiennes à l’Université de Nanterre ayant commencé dès le mois de mars, ce qui a été appelé le Mouvement du 22 mars. Dans le domaine culturel, plus particulièrement cinématographique, cela s’est cristallisé autour de la Cinémathèque française, la contestation s’étant organisée dès le 9 février et amorçant ce qui deviendra « l’Affaire Langlois » (André Malraux, alors ministre des Affaires Culturelles ayant démis son directeur Henri Langlois) qui se poursuivra en entraînant dans son sillage la revue Les Cahiers du cinéma et qui trouvera son aboutissement à Cannes.

Pour certains, les racines sont à rechercher dès le début des années 1950, par exemple avec le groupe (puis la revue éponyme) Socialisme ou Barbarie. Autre exemple, l’émergence de la Nouvelle Vague en 1954 a permis le renouvellement du paysage cinématographique en s’insurgeant contre le cinéma américain classique en faveur d’une nouvelle écriture du cinéma.

Nous sommes par ailleurs en plein dans la période du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, initié en 1955 avec le boycott des bus de Montgomery (Alabama), année qui connut déjà des émeutes raciales comme ce fut le cas en août à Watts, quartier de Los Angeles. Les différents groupements, associations et organisations impliqués dans ce mouvement en faveur de la minorité noire se sont quant à eux formés entre la fin des années 50 et des années 60 : Southern Christian Leadership Conference (SCLC) en 1957 ; Student Nonviolent Coordiating Committee (SNCC) en 1960 ; Revolutionary Action Movment en 1962, etc. S’ajoute à cela l’hétérogène Black Power dont l’expression lancée en 1966 par Stokely Carmichael du SNCC recouvrait et regroupait divers mouvements politiques, culturels et sociaux noirs contre la ségrégation, plus radicaux et actifs principalement entre les années 1960 et 1970. Les racines des protestations sont donc à rechercher bien avant et certains mouvements sociaux plus « anciens » se sont — retrouvés — mêlés à ceux de 1968.

Plus généralement, les événements de 68 sont à inclure dans la décennie puisque c’est l’ensemble des années 60 qui s’est vu marqué par la mobilisation étudiante internationale et solidaire. Dans le cas du Portugal, les étudiants avaient déjà embarqué le régime dans deux crises importantes en 1962 et en 1965 avant celle de mai 68 et une autre encore en 1969.

Plus en amont, déjà en 1964, le campus de Berkeley (et la baie de San Francisco), considéré comme le berceau de la contestation teintée d’un rêve d’utopie communautaire a formé le creuset de différentes manifestations, que ce soit contre la guerre au Vietnam et antimilitaristes d’une façon plus générale, ou en faveur des minorités (mouvement pour les droits civiques mais également pour la défense de la communauté des gays et lesbiens). Si le Black Panther Party a vu le jour le 15 octobre 1966, c’est grâce à la rencontre de ses dirigeants sur ce même campus entre 1961 et 1962. De plus, parmi les nombreuses actions menées au sein du mouvement pour les droits civiques, les Freedom Ride(r)s datent du 4 mai 1961 et l’année 1964 a également connu des émeutes à Harlem ainsi que le Freedom Summer aussi nommé le Mississippi Summer Project, campagne menée dans le Mississippi pour faire inscrire le maximum de noirs sur les liste électorales, le droit de vote représentant l’un des piliers des réclamations. Quant au discours I Have A Dream prononcé par Martin Luther King au Lincoln Memorial de Washington, D.C., il fût prononcé le 28 août 1963.

La protestation ayant germé auparavant, elle est parvenue à son faîte en mai 1968 sans pour autant que cela sonne son glas. En effet, les mouvements n’ont pas pris fin à l’issue du mois de mai de cette année-là. Dans le milieu ouvrier français, la grève des usines s’est poursuivie notamment encore en juin. Au Mexique la crise s’est étendue entre juillet et début octobre 1968 jusqu’au massacre de Tlatelolco (quartier de Mexico) le 2 octobre, un rassemblement d’étudiants place des Trois-Cultures ayant été fortement et violemment réprimé par les militaires. En Tchécoslovaquie, le « Printemps de Prague » (en référence au « Printemps des Peuples » ou « Printemps des Révolutions » qui secoua l’Europe en 1848) dont le soulèvement non-violent a été écrasé, s’est déroulé entre le 5 janvier et le 21 août 1968. Cependant, tout avait déjà commencé en juin 1967 et les répercussions se sont prolongées jusqu’en janvier 1969. Il importe de bien saisir le contexte international afin de resituer les événements qui souvent ont été amorcés auparavant et se sont achevés bien après encore et de pouvoir ainsi les replacer à leur échelle.

… Afin de prendre conscience du vaste mouvement pour la liberté à l’échelle mondiale.

L’esprit qui a soufflé entre le milieu des années 50 jusque dans les années 1970 a touché tous les domaines de la société qui ont été étroitement reliés voire imbriqués. L’intrication entre culture et politique se trouvait déjà avec le jazz, souffle de liberté et musique de résistance dès ses origines : les musiciens ont alors pris position dans le mouvement des droits civiques à mesure que celui-ci prenait de l’ampleur. En effet, le jazz a donné une résonance à la lutte contre la ségrégation en franchissant les frontières, dépassant et abolissant de ses notes les différences, établissant des ponts notamment avec les « Jazz ambassadors » comme Louis Armstrong, Dizzie Gillespie ou Dave Brubeck venus avec leurs groupes se produire à l’étranger dès la fin des années 1950, Louis Armstrong s’étant rendu le 23 mai 1956 en Afrique puis à Bangkok (au Bamboo Bar) en 1962 avec, entre autres, Benny Goodman, Duke Ellington.

De même que, partie intégrante de la révolte, les protest songs comme les freedom songs des marches pour les droits civiques ou celles des piquets de grève rediffusées à la radio de l’époque sont assez symptomatiques de cet entrecroisement et enchâssement politico-culturel, que ce soit celles de Bob Dylan ou de Joan Baez (Here’s To you (Nicol and Bart)The Ballad of Sacco and Vanzetti en collaboration avec Ennio Morricone), des Rolling Stones, des Pink Floyd ou de Bob Marley etc. D’ailleurs, à l’image des mouvements de changement social auxquels ils sont associés, ces chants de révolte ou chansons engagées, protestataires et contestataires se retrouvent à l’échelle internationale.

Les artistes de tout bord ont ainsi participé à cette prise de conscience politisée. Revolution, première chanson ouvertement politique des Beatles, écrite par John Lennon en Inde alors que le groupe se trouvait à Rishikesh, s’inscrit dans le contexte agité de 1968 et au-delà de ces années-là, constitue la réponse de Lennon aux divers groupes révolutionnaires qui demandaient son soutien et résume assez bien le souci des artistes engagés. Le texte est un appel non-violent visant à remettre en question la façon de révolutionner les choses et qui sera suivi par des chansons comme Give Peace a Chance (1969), Imagine (1971), mais également Power To The People (1970) et d’autres encore, toutes clairement ancrées dans l’esprit Peace and Love.

Les pays ont été marqués par la libération des mœurs entre autres sous l’influence du mouvement hippie (dans le sillage de la Beat Generation) qui prônait l’amour libre, les expériences psychédéliques (souvent sous LSD et autres drogues) et qui lui même s’est décliné sous diverses formes. Les idéaux — oscillant entre militantisme et pacifisme, souci et revendication d’appartenance universelle au-delà des clivages et barrières contre l’ordre établi et le système du monde ainsi que ses valeurs — se sont retrouvés, largement partagés, au cœur des grands festivals musicaux de cette période : Monterey Pop Festival, 16-18 juin 67 ; Woodstock, 15-17 août 69 ; Isle of Wight Festival, 31 août-1 septembre 1968, 29-31 août 1966 — une semaine après Woodstock, avec Bob Dylan en vedette et 200 000 spectateurs — puis le plus gigantesque, 26-31 août 70 au sommet de la vague hippie et faîte européen du mouvement Peace and Love. Ils sont également au cœur de la culture dite underground, le tout relayé par les médias et tout moyen d’expression ou procédé de représentation. La particularité de ces années est que cet ensemble était si entremêlé et emboîté qu’il est difficile de dissocier les différents domaines : un festival musical comme celui de Woodstock ou de l’île de Wight n’était de loin pas exempt d’un engagement à portée politique, tout comme l’interruption du Festival de Cannes a dépassé la seule sphère culturelle. En effet, en allant chercher du côté du cinéma, celui-ci est à la fois un témoin direct ou indirect des représentations sur cette époque mais également l’un des acteurs, à part entière, qui a joué un rôle dans la contestation. Ainsi, l’annulation de ce festival est considérée comme le point culminant d’un mouvement culturel international. A cet effet, nous renvoyons à l’article Sous les pavés de la capitale, la plage de la Croisette qui détaille le sujet.

L’année 1967, cruciale, a été symptomatique de l’esprit de ces années, condensant l’atmosphère qui régnait dans la décennie tout en conférant simultanément et plus particulièrement à l’été une portée symbolique puisqu’il représente en quelque sorte le pivot des événements qui ont suivi. C’est à Londres, alors « centre du monde » en matière de musique pop et rock (l’album Sgt. Pepper’s Lonely Heart Club Band des Beatles sorti en mai de cette année-là révolutionne le domaine musical), de mode et d’expérimentations que se trouve la première expression libre de la part de la jeunesse qui avait l’impression que tout était possible et qu’elle pouvait changer les choses et le monde après une période où rien n’avait été permis. C’est donc dans la sphère culturelle que semble bien avoir débuté les mutations, notamment dans les clubs mais aussi à la radio avec la bataille pour la radio libre comme l’atteste, entre autres, le bateau pirate de cet été-là pour Radio Caroline. Ce terreau allait favoriser outre-Atlantique le Summer of Love né d’un rassemblement de hippies dans le quartier Haight-Ashbury à San Francisco (Californie), mais aussi dans la Bay Area notamment à Berkeley, qui a synthétisé à lui seul les revendications sociopolitiques et culturelles précédemment évoquées. Des milliers de jeunes du monde entier réunis librement en un immense flashmob aspiraient à une nouvelle expérience sociale voire même à une réforme de la société par une remise en cause du système.

Toutefois, l’année 1967 a été marquée par les émeutes raciales les plus importantes et les plus nombreuses paradoxalement et de façon concomitante avec le Summer of Love : pas moins de 159 ont été dénombrées durant le long et chaud été dans les grandes villes américaines. C’est cette année-là aussi qu’est né le parti californien de gauche Peace and Freedom (PFP) ayant obtenu des voies lors de scrutins dès 1968, dont les revendications socialistes défendent des idées sur la démocratie, l’écologie, le droit de la femme, la fin de la guerre du Vietnam et l’égalité raciale et auquel ont appartenu Eldridge Cleaver et son épouse Kathleen Neal Cleaver (des Black Panthers).

© Marc Riboud

Expression née de l’Été de l’Amour et de fait intrinsèquement liée à son esprit, le Flower Power a été un slogan utilisé par les hippies – surnommés les Flower Child par les médias – à partir de 1967 et encore durant les années 1970, symbolisant à la fois leur précepte non-violent et le support de leur action : des fleurs aux cheveux (« If you’re going to San Francisco/ Be sure to wear some flowers in your hair », San Francisco, Scott McKenzie, 13 mai 1967) à celles distribuées puis offertes aux agents de police ou militaires pendant une manifestation voire brandies face aux fusils, il n’y a qu’un pas. Le grand symbole est sans nul doute « La jeune fille à la fleur », cette iconique photo en noir et blanc de Jan Rose Kasmir prise par Marc Riboud qui, en immortalisant ce moment le 21 octobre 1967 à Washington D.C. lors d’une marche vers le Pentagone contre la guerre du Vietnam (cette résistance passive étant alors à son acmé), a cristallisé à la fois cette mentalité qui est celle de toute une génération et les forces en jeu dans cette opposition frontale entre « guerre et paix » : face au pouvoir et à la force militaire, opposer l’amour et la non-violence. Cette photo vaut mille mots, rassemblant les manifestations et leurs revendications de l’époque. Autre illustration pour le même événement, le cliché tout aussi évocateur du journaliste Bernie Boston représente un jeune homme qui, un bouquet de fleurs à la main, les glisse une à une dans les canons des fusils des militaires.

© Bernie Boston

Par la suite, il est possible de voir la « Révolution des Œillets » en 1974 (surnommée le 25 avril au Portugal) comme s’inscrivant davantage directement dans ce sillage et non à rapprocher de la pratique des combattants durant la première guerre mondiale qui ornaient leur canon de fleur durant le combat (d’où l’expression « la fleur au fusil ») : l’œillet rouge (fleur de lutte politique historiquement ancrée à gauche), arboré au canon du fusil en signe de ralliement — en une convergence de contestations notamment à l’égard du haut commandement —, des conjurés Portugais qui rejetaient les guerres coloniales menées par le Portugal et souhaitaient abolir le régime de Marcelo Caetano, dénotait cette volonté affichée de passer, sans effusion de sang, à un régime qui serait plus démocratique après la dictature de Salazar.

Contestations, protestations, critiques radicales, révoltes, révolutions et remises en cause du système dans ses fondements ont été portées soit par une crise de confiance de la démocratie représentative soit par une poussée démocratique. Un fourmillant et frénétique contexte culturel prévaut, qui est celui d’une insurrection contre l’impérialisme américain dans son fonctionnement et le modèle qu’il était peu à peu parvenu à imposer depuis la fin de la seconde guerre mondiale: sur le plan militaire cela s’est traduit par le refus opposé en force à la guerre au Vietnam mais aussi à toute visée et tout comportement colonialistes ; sur le plan culturel, cela a pris la forme d’une évolution cinématographique alors que la musique pop-rock prenait ses marques ; l’ensemble, des plus complexes, s’est traduit de maintes manières, toutefois le tout étant relié par un ténu fil rouge : une vague d’émancipation face à tout autoritarisme et une soif d’égalitarisme.

Si les décloisonnements ont été précédemment détaillés c’est afin de pouvoir mieux saisir l’esprit général et d’avoir une vue panoramique. Revendications de droits, défense de statuts et aspirations à de nouvelles ou d’autres valeurs, l’ensemble était une agitation de taille. Bien au-delà des seuls États-Unis, la question raciale a été au cœur de la vague contestataire, la France et d’autres pays européens faisant encore face à la décolonisation durant les années 1960: en fait, tous les mouvements et une grande majorité des revendications étaient en train de converger vers un même but, du moins vers une même direction: la défenses des minorités. Il était question d’un vaste refus à se laisser dominer, à tout esprit colonisateur à quelque niveau que ce soit, d’une tentative d’inversion de la tendance hégémonique de la part des puissants — que ce soit entre un État et son peuple ou entre pays du « Nord » et ceux du Tiers-Monde ou dits du « Sud » — envers ceux subissant une quelconque oppression ou répression. Ne plus courber la tête mais s’insurger. Évidemment, il y eut des divergences, les mouvements étant davantage hétérogènes avec des scissions, des dissensions et différentes factions dont certaines se sont radicalisées, et n’ayant pas été exempts de débordements et de violences de part et d’autre.

Cette période aux points de repères tant spatiaux que temporels s’accompagne d’une « révolution du droit » en Occident : droit à la contraception et à l’avortement pour les femmes et droit de vote pour les Noirs Américains, droit à l’autodétermination pour certains pays sortant de la colonisation. Cette ère étant portée par un souci démocratique, les droits qui lui sont inhérents se devaient d’être garantis, d’où ces combats pour l’égalité des droits de l’homme, inaliénables et pour la dignité humaine de par le monde.

Il est intéressant de se pencher sur les séjours en Afrique de certaines personnalités, puisque tout étant lié, la lutte antiségrégationniste était partie prenante dans les contestations de toutes les sociétés, la nécessité étant de libérer les pays de toute domination. En effet, de plus en plus d’Africains-Américains, à l’instar de Mohamed Ali — fortement impliqué dans les droits civiques et refusant le combat au Vietnam — se rendaient sur le continent africain. Le champion de boxe entama son premier voyage dès mai 1964 (soit un an après la création de l’Organisation de l’Unité Africaine) à Addis-Abeba, puis successivement au Ghana (dirigé alors par Kwame Nkrumah, chantre du panafricanisme), au Nigeria (1e juin), en Égypte (3 juin) avant de refuser en 1967 d’être incorporé après avoir été appelé à s’enrôler pour le Vietnam en 1966. Et le 30 octobre 1974, il livrait son grand combat – The Ramble in the Jungle – contre George Foreman à Kinshasa.

Entre le 13 avril et le 21 mai 1964, Malcom X a pour sa part voyagé dans plusieurs pays (Égypte, Arabie, Liban et Nigeria et Ghana entre autres pays africains) avant d’annoncer le 28 juin de la même année la formation de l’Organisation de l’Unité Afro-Américaine et d’effectuer un second voyage à travers 18 pays du Moyen-Orient et d’Afrique entre le 9 juillet et le 24 novembre de cette année 1964, au cours duquel il participa au sommet de la seconde conférence de l’Organisation de l’Unité Africaine au Caire entre le 17 et le 21 juillet : là, il appela les délégués à défendre la cause des noirs des États-Unis devant les Nations-Unies. Sur le modèle de la conférence de Bandung de 1955 qui avait réuni les nations du tiers-monde, il avait opéré une jonction entre les Noirs aux États-Unis et les peuples du tiers monde en soulignant le fait qu’ils faisaient partie d’une même famille constituant la majorité de l’humanité : il fallait à cet effet s’unir et tout mettre en commun pour la défense des méprisés. Pour lui « la même rébellion, la même impatience, la même colère habitent les cœurs des Africains et des Asiatiques que celles qui habitent les vingt millions de Noirs (aux États-Unis) colonisés d’une façon analogue ». Ce qui lui fit dire, à son retour de son premier voyage que « la seule façon dont nous nous libérerons passe par notre identification avec les peuples opprimés. Nous sommes des frères de sang des peuples du Brésil, du Venezuela, d’Haïti… de Cuba, oui, de Cuba aussi ». Il lui apparaissait clairement que « quand les Noirs américains verront que notre problème est le même que celui des peuples qui sont opprimés au Sud du Vietnam, au Congo et en Amérique — les peuples opprimés de la terre sont majoritaires et non minoritaires —, alors ils prendront leurs problèmes en main comme une majorité peut l’exiger et non comme une minorité peut le mendier. (…) Vous ne pouvez comprendre ce qui se passe dans le Mississippi si vous ne vous intéressez pas à ce qui se passe au Congo… C’est la même chose. Les mêmes intérêts y sont en jeu. On y trouve les mêmes camps, les mêmes complots s’y trament.»

Quant à Martin Luther King, avant même de devenir le leader du mouvement pour les droits civiques, il était allé en Inde sur les pas de Gandhi en 1959 pour approfondir sa connaissance de la désobéissance civile, cette résistance non-violente. Par la suite, il a assisté à la célébration de l’indépendance au Ghana en 1957 et à celle du Nigeria en 1960. En octobre 1962, il s’était entretenu à New York en un long tête à tête avec le président algérien Ahmed Ben Bella – qui rencontrera d’ailleurs également Malcom X. Suite à cette rencontre, il avait alors affirmé : « Nous sommes frères », « la ségrégation et le colonialisme sont liés » mettant ainsi en lumière les similitudes entre la lutte pour l’indépendance et celle contre l’apartheid. Après s’en être publiquement pris, sans compromission aucune, à la politique du gouvernement au Vietnam le 4 avril 1967, il avait annoncé, le 27 novembre de la même année, que son organisation (dont les visées portaient de plus en plus au-delà des seuls droits civiques) prévoyait une Marche des Pauvres sur Washington pour l’été 1968. Il avait alors amorcé un glissement depuis la lutte pour la libération initiale, le mouvement populaire prenant de l’ampleur et dont l’écho portait jusqu’en Afrique.

Ces voyages, dialogues et échanges dans les pays du Sud ont tous renforcé les convictions de Martin Luther King et de Malcolm X selon lesquelles la « révolution noire » aux États-Unis dépassait ce seul pays et n’était en réalité qu’une partie d’une grande révolte des peuples opprimés. D’ailleurs Martin Luther King reprendra ce thème dans son discours de remise du prix Nobel à Oslo. Ces personnalités avaient conscience d’enjeux plus larges dépassant leur seul mouvement, impliquant d’autres nations, finalement de l’ampleur à la portée mondiale de cette grande vague. Ainsi, dans son discours devant l’O.U.A. en juillet 1964, Malcolm X, en sa qualité « d’observateur pour représenter les intérêts de 22 millions d’Afro-Américains dont les droits humains sont violés quotidiennement par le racisme des impérialistes américains », rappelait les liens entre l’Afrique et sa diaspora en clamant « nous croyons fermement que les problèmes africains sont nos problèmes et que nos problèmes sont des problèmes africains ». Il avait par ailleurs insisté sur le fait que « (…) toutes ces atrocités inhumaines nous ont été infligées par les autorités gouvernementales américaines, la police elle-même, sans aucune autre raison que celle de chercher la reconnaissance et le respect accordé aux autres êtres humaines en Amérique. (…) Vos problèmes ne seront jamais complètement résolus tant et à moins que les nôtres ne soient résolus. Vous ne serez jamais pleinement respectés tant que nous ne serons pas respectés. Vous ne serez jamais reconnus comme des êtres humaines libres tant que nous ne serons pas aussi reconnus et traités comme des êtres humains. Notre problème est votre problème. Ce n’est pas un problème noir, ni un problème américain. C’est un problème mondial, un problème pour l’humanité. Ce n’est pas un problème des droits civils, c’est un problème des droits de l’Homme. »

Dans son livre Malcolm X et Martin Luther King. Même cause, même combat, James H. Cone non seulement rapproche les deux leaders dans leur résistance mais démontre leurs rapports avec les autres mouvements de libération: « King et Malcolm X ont légué un héritage de lien entre la lutte afro-américaine pour la liberté et les mouvements de libération des pauvres dans le tiers-monde. Comme William E. B. Du Bois et Marcus Garvey avant eux, ils réalisèrent que leur lutte n’était pas une simple affaire domestique mais une question internationale. » En effet, le révérend King évoquait ainsi cette lutte mondiale pour la liberté : « Cela s’inscrit dans quelques chose qui se passe dans le monde entier. Les peuples opprimés se soulèvent et se révoltent contre le colonialisme, l’impérialisme et tous les systèmes d’oppression. » Lutte contre le racisme, le sexisme, l’esclavage, la pauvreté, l’exploitation des démunis et contre toute ségrégation et discrimination: ce désir de libération de tous les peuples – l’interdépendance des mouvements en une solidarité internationale – était devenu le même combat à ses yeux, et qu’il a toujours mené avec la volonté de rompre le cycle de la violence.

Tous deux étaient engagés en faveur de la justice et de la liberté, conscients de la fraternité des peuples, tous ceux opprimés, et même tous les peuples, n’en formant qu’un seul, l’humanité, ce qui avait pour conséquence de mettre au même niveau la liberté des Noirs Américains et le droit à l’autodétermination du peuple vietnamien, la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud et le combat des pauvres, tous devant se serrer les mains, ensemble. Ces deux figures ont mis l’accent sur le lien entre politique et culture, sur l’internationalisation de la lutte et l’importance primordiale de la conscience. Par ailleurs, certains militants du Black Panther Party réprimé en 1969 se sont exilés un temps en Algérie qui était alors le refuge des révolutionnaires progressistes. « L’exil du Black Panther Party en Algérie », texte de Kathleen Neal Cleaver rend parfaitement compte de cette effervescence non seulement panafricaine mais bien globale.

« Cet aspect méconnu de l’histoire des Panthères Noires montre à quel point la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et les écrits de Frantz Fanon (Les Damnés de la Terre) ont influencé leur pensée et leur action dans les ghettos noirs des Etats-Unis. » Eldridge Cleaver accusé de meurtre a fui à Cuba avant de s’exiler à Alger pour y rejoindre son épouse (et même de poursuivre par la suite en Corée du Nord). Son but était alors, avec d’autres, de détruire le capitalisme, de mettre à bas l’impérialisme et de renverser ce grand système depuis cette « Mecque des révolutionnaires » et d’artistes Africains et Afro-Américains mais également d’Europe et du Moyen-Orient réunis à l’occasion du premier Festival Culturel Panafricain d’Alger organisé le 21 juillet 1969. La culture était perçue comme une arme dans cette lutte, facteur essentiel du panafricanisme et dans la construction d’une unité africaine voire même d’une unification des pays opprimés.

« Les mouvements d’indépendance africains des années 1950 et 1960 ont profondément influencé les Noirs américains impliqués dans la lutte pour les droits civiques et pour la dignité humaine. La rébellion Mau Mau au Kenya, l’ascension de Patrice Lumumba au Congo, et l’émergence du Ghana indépendant sous Kwame Nkrumah ont inspiré une nouvelle conscience politique parmi les Noirs américains. La transformation des anciennes colonies européennes en États africains indépendants a stimulé un nouvel essor de l’identification avec l’Afrique, et les Noirs aux États-Unis se sont appropriés avec enthousiasme leur héritage culturel africain. »

Se sont ainsi mêlés en une grande théorie analyses sur le colonialisme, idées panafricaines et théories de guérilla de Che Guevara ou du Mao Tse Toung. Dans ce vivier de musiciens, danseurs, écrivains, figures politiques et révolutionnaires de vingt-quatre pays africains, de Cuba et finalement d’un peu partout (dont Nina Simone et Archie Shepp, Ed Bullins, Dr. Nathan Hare, et Haki Madhubuti, alors connu sous le nom de Don L. Lee, la sud-africaine Miriam Makeba qui avait épousé cette année-là le noir américain Stokely Carmichael devenu panafricain et avec lequel elle s’était installée en Guinée), les luttes mondiales en interaction se sont identifiées entre elles, influencées réciproquement et soutenues mutuellement en un grand mouvement unifié pour faire bloc: combattre l’impérialisme et le racisme ainsi que faire avancer la cause noire au niveau mondial et plus largement celle des minorités rassemblées en une grande vague de défense des opprimés et contre la faim et la pauvreté dans le monde. Il s’agissait de prendre en considération les masses, de faire entendre leur voix et leurs revendications contre toute ségrégation et discrimination, la lutte contre l’apartheid dans les années 1960 et 1970 procédant de la même manière que le mouvement pour les droits civiques, que ce soit par les sit-in, boycotts et marches pacifistes. Cet immense élan de solidarité franchissant les frontières tant spatiales et mentales que matérielles et symboliques visait à les faire tomber, à affranchir les mentalités. Finalement, c’était une désobéissance civile prenant en considération les masses populaires afin de leur donner la parole.

Bien plus qu’un panafricanisme global qui se tissait, un grand mouvement planétaire était alors en train de se mettre en place lorsqu’il a été tué dans l’œuf à coup de répressions et d’assassinats successifs des ses leaders et de ses figures de proue tous interconnectés (Malcolm X le 21 février 1965 ; Che Guevara le 9 octobre 1967 ; Martin Luther King le 4 avril 1968 et Harvey Milk le 27 novembre 78). Conséquemment, le mouvement pour les droits civiques prenait un coup avec la perte successive de Malcolm X et de Martin Luther King, le Revolutionary Action Movement relié à Cuba mais fortement réprimé, se dissolvait en 1968, le SNCC disparaissait dans les années 1970 et le Black Panther Party prenait fin en 1982 après maintes actions conjointes de l’Etat et du FBI (arrestations, raids et meurtres des dirigeants comme Hue P. Newton retrouvé mort de trois balles dans la tête le 22 août 1989).

Nous voyons donc bien que les différents mouvements ont été reliés mondialement et ont largement dépassé le seul mois de mai 1968. Au-delà de toutes les revendications et mutations qui ont prévalues, les contestations ainsi replacées dans le contexte de bouleversement global, il est aisé de dire qu’elles se sont toutes rattachées à une même dynamique portée par un esprit de liberté en faveur des droits de l’Homme et de la dignité humaine. Le monde a été emporté dans un soulèvement de tous les « dominés » et de ceux tenus en marge sous l’effet de la nécessité de prendre davantage en considération la préoccupation croissante pour de meilleures conditions de vie en combattant l’injustice, la pauvreté et en faveur d’une plus grande égalité.

Dans ce bouleversement, la culture, tient une place prépondérante et de prédilection en tant que révélateur et médiateur apte à pacifier et à franchir les différences: la résistance pacifique passe grandement par elle, permettant d’établir des ponts afin de rassembler les peuples réunis autour de ce bien commun qu’est l’humanité. La liberté est, dans le fond, cette capacité à abolir les barrières, à les faire tomber en créant et en tissant du lien, à décloisonner et à sortir des limites, cadres et normes. L’esprit de liberté souffle encore…