Images d’une époque nouvelle : exposition teamLab, Grande Halle de La Villette (15/05/18 – 09/09/18)

teamLab ©Jean-Philippe Cazier

L’exposition du collectif teamLab, qui se tient à Paris, à la Grande Halle de La Villette, prend le parti d’un nouveau type d’images, celles qui naissent avec l’époque nouvelle dans laquelle nous avons sans doute commencé à vivre. Dans et durant cette exposition, le visiteur n’est pas face à des images fixes ou mobiles, il est au sein d’un monde constitué d’images, de façon immersive, pouvant interagir avec elles mais aussi les créer, les transformer, inventer le monde dans lequel il s’est mis à évoluer. L’image, ici, n’est pas un spectacle du monde, la reproduction encadrée du monde qu’il s’agirait de regarder et, par là, de tenir à distance : l’image est le monde, absorbant le corps et l’esprit de celui qui n’est plus seulement un spectateur mais devient un habitant évoluant à l’intérieur d’une création dont il est une des causes parmi tant d’autres et un des effets.

Ce n’est sans doute pas un hasard si le collectif transdisciplinaire teamLab est constitué d’artistes, de programmateurs, d’ingénieurs, d’animateurs 3D, d’architectes et de mathématiciens japonais. Les cultures dominantes en Occident ont développé un rapport au monde dans lequel le sujet tient à distance la nature qu’il rassemble devant lui et regarde à partir du point de vue privilégié de son œil-esprit : en Occident, l’image est regardée, projetée à l’intérieur des bords d’un écran, encadrée, isolée sur un mur – elle est séparée de ce qu’elle représente, faite pour un œil qui l’observe depuis l’extérieur, selon un point de vue centré et surplombant. Ce régime de l’image reproduit la logique du sujet métaphysique, la séparation de celui-ci, de la nature, et du monde, leur maîtrise par un sujet souverain.

teamLab ©Jean-Philippe Cazier

Au contraire, la culture japonaise conçoit un sujet immergé dans la nature et ses flux, selon une forme de continuité et de participation, un sujet qui n’est pas à l’écart de la nature mais avec elle, qui est moins un sujet au sens de la métaphysique occidentale qu’un élément de la nature. C’est ce rapport à la nature et au monde qui s’exprime à travers le type d’images qui constitue les recherches de teamLab : l’image perd son caractère purement visuel pour devenir un environnement mobile et multisensoriel, un monde qui absorbe le visiteur, un biotope excluant tout point de vue privilégié, tout centre et toute maîtrise. Il n’y a plus de centre ou d’ordre particulier mais une pluralité en mouvement, proliférante, naissant et disparaissant sans cesse – il n’y a plus de sujet mais un esprit et un corps en interaction continue avec un milieu dont il est un élément parmi d’autres.

C’est un autre rapport à la nature qui est ici expérimenté, loin de la représentation et de l’usage de la nature valorisés en Occident. Avec les installations de teamLab, la technologie ne nous sépare pas de la nature, elle nous en donne une autre expérience. D’autant que les images, ici, acquièrent certains des caractères de la nature : prolifération, engendrement, évolution, transformation, disparition. En circulant à travers l’exposition, le visiteur agit et interagit avec l’environnement : son toucher, son souffle, son imagination, ses déplacements créent des mouvements et des êtres, à l’intérieur d’une logique de transformation continue, ce qui est « à voir » n’étant, tout au long de la durée de l’exposition, jamais la même chose. L’image selon teamLab intègre ainsi le temps, la durée vivante, comme composante fondamentale.

teamLab ©Jean-Philippe Cazier

Mais il serait sans doute réducteur de rapporter la démarche de teamLab aux seules origines japonaises de ses concepteurs puisque la culture japonaise, comme toute culture, n’est pas demeurée figée dans un état passé et inamovible et que le Japon contemporain participe à l’émergence d’un nouveau type d’images sans doute caractéristique de notre présent. Les images, aujourd’hui, tendent de moins en moins à raconter, à dérouler un récit : elles s’éloignent du langage pour affirmer de plus en plus leurs seuls éléments iconiques. De même, l’image est de moins en moins ce qui est à contempler : elle est créée, échangée avec d’autres, modifiée, en évolution. Enfin, l’image tend de plus en plus à investir le monde pour créer l’environnement qui est le nôtre, dans les rues, sur les écrans des ordinateurs, des téléviseurs ou des téléphones, etc.

Il est vrai que cette généralisation de l’image peut être synonyme d’un appauvrissement du rapport au monde, dans la mesure où elle devient le médiateur de plus en plus privilégié de ce rapport, où l’expérience du monde devient surtout l’occasion de produire des images, où cette expérience tend à se résumer à une expérience des images, où nous ne percevons le monde qu’à partir des images de celui-ci que nous fabriquons, qui circulent en permanence devant nos yeux et dans notre esprit. Ainsi comprise, l’image serait l’aboutissement de la métaphysique occidentale, même si teamLab utilise cette logique pour la renverser en utilisant l’image pour nous rendre sensibles à la nature et au monde et décentrer le sujet.

teamLab ©Jean-Philippe Cazier

Cependant, il est possible de faire une autre lecture de la place et de la nature nouvelles de l’image, et c’est surtout cette possibilité qui est à l’œuvre avec le collectif teamLab : s’engager dans ce nouvel être de l’image pour en extraire des possibilités créatrices pour l’art mais aussi le sujet, pour redéfinir ce que peut être une image non réduite à du visuel ni à du langage, une image vivante, avec laquelle interagir et produire, par laquelle s’inventent de nouveaux imaginaires, de nouvelles relations au monde, de nouvelles subjectivités, une image enfin qui ne s’adresse plus uniquement à l’œil mais implique une expérience sensible plurielle. Peut-être y a-t-il là les prémices d’un art à venir, d’une nouvelle perception des images, d’un nouveau rapport au monde, d’une nouvelle façon de penser, d’un nouveau futur que nous sommes en train de devenir…

teamLab ©Jean-Philippe Cazier

teamLab, Au-delà des limites. Exposition du 15 mai au 9 septembre 2018, Grande Halle de La Villette, Paris.