Pays natal (3/16)

© Laurent Deglicourt

Tu n’as jamais supporté la mollesse des suspensions de la GS et encore moins l’effroyable odeur imprégnant l’habitacle, où se mêlent plastique et tabac froid.

Le dimanche, tu as l’impression que ça empeste encore davantage. Tu te sens nauséeux. Il faut dire que le ciel bas et lourd, etc.

Tu accompagnes tes parents dans leur balade en voiture. Tu as dix ans et pas vraiment le choix. Ils ne se promènent plus qu’ainsi. Que la marche, une promenade le nez au vent puisse être un plaisir, une délicate façon d’apprivoiser l’espace, cela semble désormais leur échapper. Le paysage humide et gris défile à la fenêtre.

Te souviens-tu, Pierre, de nos excursions à vélo ? Ah ce qu’on a pu rouler ! Et l’été, durant les vacances, dès que nous avions deux heures devant nous, on sortait les bicyclettes, on partait à la mer ou ailleurs…

De cette Arcadie, tu n’as jamais vu le fringant technicolor. Tes parents sont aujourd’hui des êtres beiges et pâles, enveloppés dans leur quotidien comme dans un plaid en mohair. Tu as eu la mauvaise idée de naître au beau milieu de leur période monochrome.

Ta mère ne conduisant pas, elle demande souvent à ton père de vous emmener vers des endroits de la périphérie où de nouvelles habitations individuelles sortent peu à peu de terre.

C’est dans un silence religieux, imprégnés de la douce fragrance Amsterdamer – polypropylène – polyamides que vous roulez vers ces patelins.

Sur place, ta mère biche et s’extasie devant des bâtisses aux fausses pierres apparentes ou aux murs immaculés. Derrière les grandes baies vitrées, on devine un carrelage sable, des meubles rustiques, un canapé en cuir véritable. Les pelouses sont tirées au cordeau et pas un brin d’herbe ne vient gâcher la perspective sur la haie de troènes. Parfois, folle excentricité, une toiture de chaume couronne l’édifice.

Regarde, Pierre ! Celle-ci est de plain-pied. C’est ce que je voudrais, moi, une maison de plain-pied… Pour faire le ménage, c’est tellement plus simple. Mais toi tu n’y penses pas, ce n’est pas toi qui frottes ! Tu t’en fiches !

Pierre se défend mollement, noie le poisson, botte en touche. Une longue pratique…

Tu ne saisis pas bien pourquoi ta génitrice proclame dès qu’elle le peut son goût pour les demeures pompeuses et vulgaires de nouveaux petits riches alors que, par ailleurs, elle revendique à la moindre occasion ses origines ouvrières et sa condition de modeste vendeuse. Par contre, c’est effectivement elle qui brique, qui astique et récure ; c’est elle qui lave, qui prépare et qui nourrit. L’inconvénient c’est qu’au fil du temps, ce long chapelet de contraintes domestiques est devenu son seul et unique horizon.

Et que de l’horizon embrassant tout le cercle, etc.

© Laurent Deglicourt