Réécrire, disent-ils : tribune de Jean-Luc Florin

Entre l’intervention en Syrie, les mouvements des cheminots, des étudiants et des professions de justice, on ne s’étonnera pas du peu d’échos provoqué par une manifestation de professeurs de Sciences Économiques et Sociales. Les slogans scandés sous les fenêtres du Ministre de l’Éducation auront à peine été relayés par la presse, tout au mieux attentive à la volonté de « réécrire les programmes ».

Ces enseignements mêlant économie, sociologie et sciences politiques sont effectivement en voie de se voir recomposés. Au-delà des risques d’une portion congrue désormais laissée à la sociologie, pour faire place à de la gestion, il a surtout été mentionné une ancienne et éternelle querelle opposant les associations d’enseignants concernés à leurs détracteurs. Ces derniers chercheraient à défendre un rééquilibrage des chapitres selon eux trop éloignés des réalités de l’entreprise. Il semblerait cependant que l’histoire du conflit parvienne à son terme. Le groupe de travail destiné à fomenter ces nouveaux programmes intègre plusieurs correspondants de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, gagnés depuis toujours à la cause d’une révision en profondeur. La direction est confiée à Philippe Aghion, économiste des plus macron-compatibles. Avec un tel casting, les représentants des diverses instances engagées depuis des années dans cette croisade morale vont enfin pouvoir se reposer d’avoir dépensé une telle énergie à produire rapports et articles critiques, à ausculter à la loupe les manuels de lycée – prenant parfois au pied de la lettre les documents que les enseignants utilisent avec réflexion et distanciation.

Cette victoire n’est pas sans points communs avec la conquête de la présidence du Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale par un promoteur de l’usage des neurosciences en pédagogie, également parvenu à triompher de résistances (que l’on aime à réduire en phobies envers la science ou les technologies). C’est sans grands heurts que se concrétisent les recommandations égrenées par différents think tank proches des grands groupes économiques. Les adversaires du progrès sont vite assignés à leur manque d’ouverture, à leur immobilisme, à leur gauchisme présumé. Les nouveaux programmes d’économie, tout comme les nouvelles pédagogies sont enfin débarrassés de l’idéologie, parce que s’appuyant sur des résultats scientifiques plus éprouvés, plus efficaces, moins sujets à caution, mesurables, etc. Les meilleures positions de pouvoir étant conquises par le seul jeu des nominations, il ne reste qu’à reconnaître en bon seigneur un certain intérêt aux autres approches marginalisées dont on peut très bien se passer en pratique.

L’ampleur du renouvellement idéologique en cours doit donc se comprendre dans sa globalité : le projet d’une société libérée de ses freins « politisés » et partisans, où des experts mettent en œuvre les « bonnes pratiques », comme on l’écrit en toute innocence. Ce fil court depuis la réforme de l’école maternelle, en passant par le secondaire et ses futurs contenus normalisés, jusqu’aux universités.
Le projet de remplacer les formes du pouvoir visibles au grand jour par sa dissolution dans de nouvelles “coopérations” constructives s’étend jusqu’à la réforme visant à redéfinir l’objet de l’entreprise. Cette dernière ne serait plus vouée à rechercher le seul profit — telle est au moins l’orientation initiale du projet de loi PACTE (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) en discussion au Parlement à partir du 2 mai —, on intégrerait son rôle bénéfique sur son environnement, quasi philanthropique. Quoi de mieux que les échanges forcément vertueux entre firmes et organisations de l’économie sociale et solidaire ? La montée des parrainages avec de grands groupes, leurs intrications plus nombreuses, y compris dans le secteur de l’enseignement n’est-elle pas le signe d’une administration des choses préservée du politique, dirigée vers le bien commun ?

Il importe donc de mieux comprendre ce que réécrire veut dire, et ne pas se leurrer si le vocabulaire se référant au bien-être et à la société affleure encore. Il s’agit bien d’un retour de l’harmonie sociale, expression phare du dix-neuvième siècle, portée par le comte de Saint Simon (1760-1825), comme par ses divers héritiers jusqu’à Auguste Comte, maître du positivisme. Plusieurs commentateurs et éditorialistes enthousiastes n’ont en effet pas manqué d’applaudir depuis les élections présidentielles à un saint-simonisme en version 2.0. La révolution menée par la majorité a été assimilée à celle que les promoteurs des chemin de fer, des canaux et des grandes banques comptaient alors accomplir pour la société. On s’est souvenu comment l’esprit d’entreprise, les sciences de l’ingénieur et les sciences s’imposaient alors comme les valeurs d’avant-gardes d’un nouvel esprit débarrassé des pesanteurs et des archaïsmes de l’Ancien régime – l’ancien monde étant remplacé par le nouveau. Ici, la réécriture doit s’entendre comme un acte de substitution par la bonne nouvelle, comme l’on troque un testament pour un nouveau testament, plus efficace dans un certain sens – la dimension religieuse irrigue tout le saint-simonisme dont certains membres sont même qualifiés d’apôtres.

Nul mieux que Stendhal n’aura diagnostiqué l’avenir de cette supercherie avec style, en évoquant “les Catéchismes de M. de Saint Simon”, dès les premières lignes de son pamphlet D’un nouveau complot contre les industriels. En raillant une presse payée par “l’industrialisme” qui communique dans “un style obscur” et “sans grand esprit” sa ferveur pour tout ce qui démonétise le passé. Qui embrasse la réussite industrielle, la trouve admirable, quelle que soit la destinée des financements qu’elle permet, ceux-ci étant orientés vers l’ami ou l’ennemi, sans autre critère de distinction que la perspective de rémunération. Une classe qui célèbre ceux qui prétendent, selon Stendhal, prendre des risques, auxquels l’écrivain oppose l’héroïsme reposant sur le plus grand désintéressement possible, vies de Lord Byron ou de Benjamin Franklin à l’appui.

C’est de cette dernière notion de désintéressement ou d’inutilité que l’écriture du nouveau monde n’aura que faire. C’est une écriture qui a pour but de remplacer, résultat d’une position critique dont on aime pourtant faire le procès. En définitive, il nous suffit de ne jamais oublier par quelle tâche s’est inauguré le quinquennat : par l’annonce d’une réécriture du code du travail jugée indispensable. « Qui n’écrit pas est écrit » disait-on dans les années 70 pour se garder de toute passivité.