Je ne suis pas un homme facile : Ne venez plus me dire que le féminisme est un sujet dépassé

Je ne suis pas un homme facile, Marie-Sophie Ferdane et Vincent Elbaz

Après Majorité opprimée, 2010, premier court métrage d’Eléonore Pourriat, la réalisatrice reprend le thème de l’inversion du genre pour Netflix à travers son premier long : Je ne suis pas un homme facile, sorti le 13 avril dernier.Sujet déjà traité dans La Pomme d’Adam de Jérome Genevray (2008) ou encore dans Jacky au royaume des filles de Riad Sattouf (2014), à l’image de White man (1995) de Desmond Nakano, ces films proposent le procédé simple mais efficace de l’inversion des rôles afin de dénoncer l’oppression du genre ou des ethnies.

Ici il s’agit de Damien (Vincent Elbaz), ce beau mec misogyne qui suite à une mauvaise chute se retrouve projeté dans un monde où les femmes tiennent la place de l’homme et vice-versa. Il y rencontre de nouveau Alexandra (Marie-Sophie Ferdane), simple assistante dans le monde « réel », ici propulsée en puissante femme de lettres. L’adaptation est difficile pour Damien, mâle dominant par excellence, qui se laisse cependant envahir peu à peu par son nouveau rôle. L’intrigue suit son histoire d’amour avec l’imposante écrivain (dont le patronyme est précisément Lamour) et dont l’objectif nous confirme la théorie du genre.

Tous les thèmes sont abordés : épilation, menstruation, parité au travail, sports genrés, diététique, rapports sociaux, garde d’enfant… même notre regard sur les féministes – appelées ici les masculistes – est passé au crible dans ce film qui traite avec richesse des injustices si subtilement intégrées. Clichés, sûrement, diront certains, et pourtant véridiques. J’avais presque honte lorsque je me reconnaissais à la vue du meilleur ami de Damien (Pierre Bénézit) en train d’enlever sa gaine avant son cours de Pilates. Je pense aussi à mon amoureux, qui avec ses grands yeux bleus, ses talents d’homme d’intérieur et son 1m67 peut prêter au doute quant à sa virilité, il correspondrait pourtant ici à « l’épouse » parfaite.

Au cours d’une nuit et lors d’une discussion entre Damien et Alexandra, nous pouvons aisément découvrir les origines même de la misogynie voire, ici, de la misandrie, dont les racines remontent à l’Age de Pierre… Damien affirme que la faiblesse du corps féminin est le résultat d’une sous-nutrition qu’imposaient les chasseurs à leurs compagnes. En face de lui, Alexandra explique le fondement de cette réalité parallèle : la femme a pris le dessus en ces mêmes temps anciens car, portant l’enfant, elle s’impose comme genre dominant. Cela donne à réfléchir… Je ne suis pas un homme facile peut nous faire plonger dans la haine tant l’on prend conscience de notre condition dans l’inégal partage du genre. Je me suis sentie tiraillée entre le rêve honteux d’être du côté de la puissance et l’indignation face à ce monde qui est le reflet du nôtre et où le simple désir de boire une bière seule dans un troquet est jugé louche.

Notons aussi le leitmotiv du mythe de l’hystérie porté à l’écran par la réalisatrice : la femme comme allégorie de la folie – ici inversée – ou encore lorsque les messieurs font preuve de rébellion, le sexe opposé les traite de « fous furieux ». On peut se demander par conséquent si nos comportements qualifiés d’hystériques ne sont pas légitimes dans nos sociétés machistes où l’oppression trop intégrée, trop ravalée, s’exprime à travers des colères que le genre masculin a préféré taxer de folie. Quand Damien craque, en mal d’amour, et gifle Alexandra avec violence, la première réaction est celle du choc, puis la jeune femme se reprend – à l’image de l’homme – et nous questionne sur ce sujet délicat. Le choix du dénouement est symbolique, je n’en dis pas plus, non dénué de sens, bien que certains le jugeront peut être un peu abrupt. Sous couvert d’une comédie satirique, Je ne suis pas un homme facile est un film qui mériterait une large diffusion pour lancer un débat que beaucoup estiment dépassé mais qui nous (dé)montre le long chemin qu’il faut encore parcourir face à cette inégalité bien réelle. Une gynocratie qui s’insurge, mais qui a tout de notre monde.

Je ne suis pas un homme facile d’Eléonore Pourriat (avril 2018, Netflix), avec Vincent Elbaz, Blanche Gardin, Camille Landru-Girardet, Moon Dailly, Pierre Bénézit, Marie-Sophie Ferdane, Céline Menville – 98 mn