Le XXIe siècle sera-t-il celui des nationalismes, des rébellions ou des petits riens du tout ?, par Karine Solene Espineira

Quand des militants d’extrême droite disent avoir « raccompagné » des migrants à la frontière franco-italienne et que le parquet de Gap doit classer l’enquête sans suite faute « d’infraction constatée », et ce en une petite semaine, on se frotte les yeux d’incrédulité. Pourtant, l’information est bien là, ce n’est pas même une « mauvaise blague ».

Les traitements des blocages dans les universités, les discours anti-grévistes, anti-zadistes, anti-migrant.e.s, les rhétoriques criminalisantes à l’encontre des bénéficiaires des minima sociaux ou encore des chômeurs et chômeuses, seraient justifiés par des « infractions constatées ». Non pas par la Justice mais par le renouveau d’un certain ordre moral quand on voit l’État faire du baisemain au Clergé sur le dos d’une partie du Tiers État.

Dans ces approches d’un « nous les mauvais.e.s citoyen.ne.s », nous parlons alors d’infractions à une moralité judéo-chrétienne dont on dit qu’elle aurait été bafouée et humiliée par « le mariage pour tous » et toutes, ajoutons-nous. On croit rêver mais à bien y réfléchir, la liste des infractions est bien plus longue suivant cette logique de ceux et celles qui valent quelque chose, et les autres, qui ne valent ou qui ne sont rien.

Infractions : à la mondialisation ; à l’ultralibéralisme ; aux repliements identitaires apparentés à ceux des années 1920, 1930 et 1940 ; à la discipline des corps et des sexualités ; de la « famille traditionnelle » ; à l’individualisme et à la jouissance non-feinte sur la somme de privilèges toujours plus grands et plus nombreux, dont d’autres petites gentes paient le douloureux prix. C’est qu’il faut bien produire des richesses pour qu’il y ait des riches que l’on doit de toute évidence remercier de donner du travail, de penser pour nous en nous permettant de vivre et en nous pensant autonomes, libres et émancipé.e.s. Ce qui pourrait vite prendre le vêtement d’un inventaire à la Prévert donne assurément un vertige indescriptible causé par une nausée très sartrienne.

Allons toujours plus loin dans l’absurde et au-delà. Peut-être serait-il pertinent de dépénaliser le sexisme, la cupidité, la corruption, la xénophobie, les LGBTIphobies, les handiphobies, etc., tout en rétablissant les seigneuries et l’ensemble des droits féodaux inhérents, voire d’organiser une nouvelle inquisition dirigée par des âmes vertueuses reconnaissables à leurs vêtements maculés de rose et de bleu, sans faire l’impasse sur les flyers teintés de couleurs similaires ?

Sommes-nous dans l’ironie à poser la question : Sommes-nous certain.e.s de vivre tant que cela dans l’une des plus belles et merveilleuses démocraties du monde ?

Il est vrai : que l’on ne nous canarde pas au coin des rues, seulement dans le cadre d’escarmouches dans des champs – de bataille ? – d’une république faisant son complexe masculiniste ; que les discours haineux sont peu nombreux et condamnés sans ambiguïté ; que les relents fascistes et leurs actants sont recadrés sans complicité ; que les bénéficiaires des minima sociaux ne sont pas décrits et perçus comme des parasites vivant sur le dos de l’imperturbable solidarité nationale ; que les polticien.ne.s corrompu.e.s ne reviennent pas dans le jeu politique démocratique ; que nous ne sommes pas à l’origine de génocides et d’extinctions ; que les puissants ne pillent pas la terre et ne ruinent pas l’écosystème en se faisant construire des bouts de paradis toujours plus vastes et fastueux aux quatre coins de ce monde ressemblant plus à un loft, avec des oubliettes et des douves, qu’à une planète dont nous partagerions la responsabilité.

« Vos paniques » – puisque nous sommes « la menace » – sont de tous ordres : de sexe, de genre, d’ethnie, de foi, de classe, etc. Vous créez des hiérarchies au sein de l’espèce humaine. Celles-ci conduisent parfois aux assassinats, mais à coup sûr aux rhétoriques de haine et d’exclusion qui nous accompagnent tout au long de notre existence courte ou longue.

En effet, la France a peur comme d’autres pays. Elle a peur de la pluralité et de la diversité des identités, des sexualités, des pratiques culturelles, de la variété des corps, des couleurs de peau, de la saveur des idiomes régionaux, des précaires qu’elle-même génère, ou encore des contestataires qui interrogent pourtant la démocratie, la fraternité, la sororité, les égalités et les libertés. Que penser d’un pays ayant peur des gens qui l’habitent et le construisent ?

Il y aurait-il encore des personnes pour croire : en une « pureté » de la race, que la Terre est plate, qu’un être suprême nous regarde quand nous allons aux toilettes, que nous irons en enfer pour avoir joui de nos corps, que nous devons détruire les corps et les esprits de ceux et celles qui ne sont pas en tout point comme nous ?

Si une telle « majorité » existe et de telles « politiques » sont validées, alors je fais valoir mon droit à n’être rien, voire une figure monstrueuse non-conforme à l’identité nationale car traître aux prescriptions de genre, de sexe, de validité, d’exclusions de tous ordres et de replis culturels que l’on ne parvient plus à énumérer. Je ne suis pas 500 qui deviennent 5 000. Nous sommes le reste d’entre vous mais pas au sens de vos restes car si vous nous considérez comme vos déchets nous savons ne pas l’être. Malgré nous, nous sommes un peu de vous. Malgré vous, vous êtes un peu de nous. Mais, ce que je peux être personnellement, c’est tenter d’être une citoyenne du monde qui trouve sa place dans le questionnement intime et collectif, dans la solidarité par-delà le national et dans l’infraction à l’ordre moral, surtout quand celui-ci recommande d’accepter l’inacceptable.

Karine Solene Espineira
trans-féministe non patriote et non nationaliste