Saleh Diab : « Ces voix sont les vraies voix de la poésie écrite en Syrie », par Hussein Bin Hamza

Saleh Diab

Depuis ses débuts, le poète Saleh Diab a été préoccupé non seulement par l’écriture de la poésie mais aussi par la lecture critique de la poésie, les recherches dans la poétique arabe et son évolution dans la modernité, laquelle s’est divisée en plusieurs courants, expériences et sensibilités. Il a publié plusieurs recueils de poésie : Une lune sèche veille sur ma vie (1998), Un été grec (2006), Tu m’envoies un couteau, je t’envoie un poignard (2009), J’ai visité ma vie (2013) – Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres. Il a aussi publié des traductions et des essais, notamment un essai sur la poésie écrite par des femmes poètes arabes, Récipient de douleur (2007). Il est titulaire d’un Doctorat dont le sujet est la poésie arabe contemporaine. Diacritik publie son grand entretien avec Hussein Bin Hamza, autour de l’anthologie de la poésie syrienne qu’il vient de faire paraître au Castor Astral.

Hussein Bin Hamza : Quelle est l’importance de publier une anthologie de la poésie syrienne aujourd’hui ?

Saleh Diab : Bien que le livre soit paru sous le titre de Poésie syrienne contemporaine, cette anthologie dépasse les limites territoriales du pays que l’on appelle « La Syrie » pour s’ouvrir au monde arabe dans son entier. Son horizon est par excellence arabe. Son importance réside dans le fait qu’elle comble un manque et ouvre une voie que le lecteur et le chercheur européen, français notamment, ne connaît pas. Cette voie mène à la poésie arabe moderne. Les poètes syriens ont creusé des formes d’écriture nouvelles et créé des styles, explorant des champs poétiques vierges dans la poétique arabe. S’il n’y avait pas eu Adonis, Mohammed Al Maghout, Nizar Kabbani, la poésie arabe moderne aurait suivi un autre cours. Ils ont bouleversé le goût traditionnel du public, ils ont provoqué un séisme esthétique.

Selon moi, il n’existe pas ce que l’on pourrait appeler une « poésie syrienne » dotée d’une spécificité esthétique qui la distinguerait de la poésie écrite dans les pays voisins. Il n’y a pas diverses poétiques arabes. Il y a une seule poétique arabe, au sein de laquelle des poètes expriment des singularités poétiques. La poésie écrite en Syrie a toujours été associée à la poésie écrite au Liban, en Irak, en Égypte, etc. Elle est part d’un tableau qui est celui de la poésie arabe. La parution d’une anthologie de la poésie écrite en Syrie est un événement pour la poésie arabe. Ce n’est pas exclusivement une affaire syrienne mais elle peut montrer une autre image des Syriens, image qui révèle ce que les Syriens ont donné de plus beau au monde arabe et au monde entier.

Hussein Bin Hamza : Est-ce que tu considères que cette anthologie est une proposition esthétique, poétique, apportée à ce qui se passe en Syrie depuis 7 ans ? Était-ce ton objectif ?

Saleh Diab : Quand j’ai commencé à travailler à cette anthologie je n’avais aucun objectif politique à l’esprit. Mon travail sur cette anthologie remonte à une époque antérieure à la guerre. J’ai d’abord traduit, transposé des poèmes vers le français pour mesurer le degré de validité de leur poéticité dans la langue d’arrivée. Il m’est arrivé de traduire pendant 15 ans des poètes arabes vers le français et des poètes français vers l’arabe pour un festival de poésie en France.

Lors de ma soutenance de thèse sur la poésie arabe contemporaine, les membres du jury ont évoqué l’urgence de faire une anthologie de la poésie arabe contemporaine afin de combler le manque dans le champ éditorial français et m’ont demandé de m‘atteler à ce projet. C’est ce à quoi je m’emploie depuis des années. Comme toute anthologie, mon anthologie cherche à se concentrer sur une poétique précise, à s’arrêter sur elle pour la donner à voir et à entendre. Ce faisant, j’en écarte d’autres. Ma préoccupation a été de représenter les modèles les plus actifs dans le mouvement de la poésie écrite en Syrie depuis un siècle. Je n’ai pas seulement choisi les poètes ni des poèmes de chacun d’entre eux, au hasard, j’ai choisi les poèmes qui me parlaient et avec lesquels j’entretenais un lien d’amitié. J’ai choisi les poèmes- amis et j’ai collé sur le mur des chambres dans lesquelles j’ai habité ces poèmes qui se sont gravés dans ma mémoire. Mon souci a été de présenter au lecteur et au spécialiste français les modèles les plus avant-gardistes dans le laboratoire de la poésie syrienne. Mon choix s’est effectué après avoir lu les œuvres complètes de chaque poète avec le plus grand soin, la plus extrême sensibilité et avec la délicatesse de celui qui compose un bouquet de fleurs et rentre au soir pour le poser sur la table. C’est précisément la définition du mot grec « anthologie ».

Devant le spectacle de l’homme qui redevient sauvage et l’effondrement des valeurs de la civilisation, l’inversion des rôles de bourreaux et victimes, de mercenaires et de martyrs, la propagation de la barbarie organisée, l’utilisation des pauvres comme fagots pour le bûcher, je voulais présenter l’esthétique poétique arabe à travers son modèle syrien avec ses caractéristiques humaines. Loin de la propagande politique et de ceux qui commercent avec le sang des pauvres, qui font émerger dans les médias, surtout en France, des écrits médiocres, faibles, la présentant comme la grande littérature syrienne, je voulais transmettre au lecteur français d’autres voix que celles des imposteurs mis en scène par des politiciens, des associations qui n’ont rien à voir avec la littérature, des groupes politiques, des éditeurs qui font de la publicité à la faveur des événements tragiques qui ont lieu en Syrie. Ces voix, occultées volontairement, je les célèbre, car ce sont les vraies voix de la poésie écrite en Syrie, et elles sont les voix des Syriens et leurs noms.

Hussein Bin Hamza : Le lecteur français est-il concerné par le point de vue que tu développes ici, d’autant que le livre est paru dans une maison d’édition spécialisée dans la poésie et respectée ?

Saleh Diab : En effet, la traduction des poèmes n’est pas seulement adressée au lecteur qui ne connaît pas la langue mais aussi au lecteur spécialiste du domaine, lequel se transforme à son tour en traducteur au cours de sa lecture des œuvres, car le livre est publié en édition bilingue. Que le livre soit publié dans une maison d’édition spécialiste de poésie qui diffuse dans les pays francophones, qui n’est pas lié à un parti politique ou à une association féministe, donne en effet au livre une bonne réputation et une authentique reconnaissance dans le milieu des lettres. L’anthologie n’est pas soumise aux impératifs du « politiquement correct ». Elle se situe en dehors de l’idéologie et de l’utilisation mercantile de la tragédie syrienne, en France.

Composant cette anthologie, je renvoie au lecteur français les poèmes dont les auteurs ont été influencés par les traductions de la poésie européenne. Le lecteur français va recevoir ces textes étrangers qui commenceront une vie nouvelle dans sa langue, il va percevoir l’autre, l’étranger, en entrant dans le tréfonds de sa langue, à travers la poésie. Nous dénotons parfois, dans les poèmes, des formes, des modes ou des images issus du champ poétique occidental, mais le poète syrien les a absorbés et les a reproduits, les a fait entrer dans sa poétique et ils lui sont devenus propres. Le fait de les renvoyer au lecteur français dans sa nouvelle forme nous montre l’opération de renversement des rôles de soi à autrui où autrui permet d’accéder à soi, et ceci est propre à la traduction. Celle-ci permet d’ouvrir des possibles du texte de la langue original qui n’étaient pas supposés au départ. De ce point de vue il y a enrichissement et dialogue entre deux cultures.

Hussein Bin Hamza : Comme dans toute anthologie il arrive que l’on retienne telles expériences poétiques ou tels parcours de poètes et que l’on en écarte d’autres. Que se passe-t-il dans ton anthologie ? Selon quels critères as-tu opéré tes choix ?

Saleh Diab : En effet, des critères esthétiques et artistiques ont précédé mes choix. Ces critères découlent de ma lecture personnelle, subjectivité que je revendique, et de ma conception de la poésie. Mon évaluation de la poésie ne s’est jamais faite à l’aune de l’idéologie. Certes, le livre est une anthologie mais il a sa composition et pour en avoir une compréhension profonde, il faut le lire entièrement. J’ai classé les poètes chronologiquement afin de structurer le corpus de ce livre dans l’objectif qu’il soit une référence pour les lecteurs et les chercheurs. Je me suis arrêté avec la plus grande attention sur la place poétique occupée par chaque poète. Comme toute anthologie, celle-ci propose un choix dans le cadre de limites. Ce n’est pas une encyclopédie à visée exhaustive, ce n’est pas non plus un dictionnaire, ce n’est pas un recensement des poètes. J’ai choisi les poètes pour lesquels la poésie est un enjeu existentiel, les poètes qui ont questionné la nature de la poésie et ses outils, la relation entre le poète, soi, son héritage poétique, la langue et le monde. Ces poètes ont assimilé ce qui avait été accompli avant eux mais aussi parallèlement à eux et l’ont transformé à des degrés divers en leur accomplissement propre. Ils ont accordé à l’expérience personnelle un statut central dans leurs poèmes. Leur langue est dépourvue de slogans directs, qu’ils relèvent de l’idéologie, de la sexualité, de la didactique, de tout ce qui en principe relève de la communication et non de la poésie. Ce sont des poètes qui ont consacré leur vie à leur pratique poétique. Ils ont considéré la poésie comme un acte de foi, comme une identité en mouvement qui s’ouvre sur l’avenir. Ils ont tenté de créer de nouvelles formes d’expression et une nouvelle langue dans la langue. Ils ne revendiquent pas le « statut » ni le « métier » de poètes. J’ai écarté les écrits descriptifs, purement factuels, chargés d’épithètes, de pathos, les banalités qui prétendent être de la poésie, qui se caractérisent par un langage relevant de la pure communication. La question du genre n’est pas entrée dans mes critères de choix. Car pour moi la poésie n’est pas une affaire sociologique et la question des quotas concernant le genre masculin ou féminin du poète n’y a pas sa place. Il n’existe qu’une seule mesure, celle de la poésie. La poésie arabe contemporaine est redevable dans ses formes, son esthétique, son climat, à de nombreuses traductions qui sont devenues parts du patrimoine poétique arabe. La vraie poésie est par nature universelle. Les poèmes que j’ai choisis rejoignent dans leur vision de l’humain et la structure de leur langue mes lectures de la poésie du monde. Il y a des poèmes qui reflètent des poèmes de Rilke, Ritsos, Nicolas Vaptzarov, Attila Jozef, Vasco Popa, Attilio Bertolucci, etc. J’ai traduit ce que j’aime. Le traducteur est un passeur, mais pas seulement, il est aussi un créateur, de valeurs poétiques et culturelles de l’Ailleurs vers Ici. Pour accomplir cette œuvre, il lui faut trouver quelque chose de suffisamment précieux et riche qui lui permette de faire entrer l’Autre dans la culture d’Ici, dans un mouvement d’aller-retour entre deux langues et deux cultures, ouvrant Ici à l’Ailleurs et inversement.

Je suis étonné que certains soient contrariés de mes choix parce que je n’ai pas mis leur ami(e), sœur, frère, etc. dans l’anthologie ou bien qu’ils m’aient demandé de supprimer certains poètes de l’anthologie parce qu’ils ne partagent pas les mêmes orientations politiques qu’eux, ou encore n’ont pas la même appartenance confessionnelle. Ces personnes, qui se réclament du monde des lettres, faisant fi de toute déontologie et dignité, me demandent de faire le choix à ma place ! Ils voudraient composer à ma place mon anthologie, mon bouquet de fleurs, que j’apporte en offrande à l’autel. Ce sont les poèmes qui m’ont appelé avec ce qu’ils portent comme valeur poétique pour que je les traduise.

Saleh Diab

Hussein Bin Hamza : On constate que tu n’as pas englobé toute la poésie de la génération des années 60. Pourquoi ?

Saleh Diab : Je n’ai pas composé l’anthologie selon l’ordre des générations. La poésie à mon sens est affranchie de la temporalité. Ce que l’on a appelé « la poésie des années 60 » se divise en trois catégories. La première est la catégorie des poètes qui puisent à la poétique d’Adonis pour la reproduire. Ces poètes-là n’ont pas posé de questions sur la poétique d’Adonis, se contentant de l’imiter, avec naïveté parfois.

La deuxième catégorie est constituée de poètes qui écrivent des poèmes selon une esthétique qui rejoint la poésie de la résistance en Palestine et au Sud du Liban. Rappelons que la poésie de la résistance est une reproduction de la poésie de Nizar Kabbani avec des messages politiques. Les poètes de la deuxième catégorie ont écrit des textes liés à l’histoire, à la sociologie, portant un message. Les deux catégories sont à mon avis conventionnelles, elles sont un ressassement de ce qui a déjà existé en poésie et ne cherchent pas à créer ni à inventer.

La troisième catégorie comprend les poètes qui ont montré une conscience poétique et qui ont réussi à inventer une écriture qui dépasse les deux premières catégories. Ils ont pris la poésie comme le prolongement de leur corps et de leur esprit. Ces poètes syriens ont vécu au Liban. Ce sont les poètes syriens dont l’expérience a mûri dans l’horizon de liberté de la ville de Beyrouth. Ils ont découvert des formes, inventé des styles d’écriture en s’ouvrant sur le monde. Même à présent, quand je lis leurs poèmes, je sens leur fidélité à la poésie qu’ils ont prise comme une sorte de processus créatif intérieur au sein duquel la vue se transforme en une vision. La poésie est liée à la vie intérieure en son tréfonds, ils ont reconstruit et recréé le monde. Cette catégorie a posé des questions fondamentales sur l’identité de la poésie et la relation du poète avec soi, la langue, l’héritage, le monde. Leurs poèmes, liées à la mort et à la vie, embrassent une vision cosmique. Le poète, chez eux, est responsable non seulement de son poème mais du monde entier. Leur poésie me parle jusqu’à aujourd’hui.

Hussein Bin Hamza : Dans les années 90 tu t’es borné aux expériences poétiques révélées par le Forum Littéraire des Jeunes Écrivains de l’Université d’Alep ; tu n’as inclus aucune des jeunes voix du troisième millénaire commençant, pourquoi ?

Saleh Diab : Je ne regarde pas la poésie à travers le découpage générationnel. Les poèmes classiques de Badawi al Jabal me parlent plus que tout ce que tu appelles « voix du troisième millénaire ». L’anthologie n’est pas structurée selon les générations. Au cours des années 90, la ville d’Alep a été un chantier littéraire et un affluent de la littérature syrienne dans le roman et la poésie moderniste. A mon avis le Forum a été le dernier laboratoire littéraire syrien. Les poètes du Forum ont témoigné d’une conscience poétique aiguë, et bien qu’il n’y ait pas eu de grosse production poétique, leurs poèmes ont résisté à l’épreuve du temps. Ils ont questionné le poème de la revue « Poésie »/« Shi’r », le poème des années 70 qui s’appuie sur la parole quotidienne, ils ont puisé aux expériences esthétiques de quelques poètes libanais des années 70, s’ouvrant sur la poésie traduite. Ils se sont également nourris à l’héritage classique, interrogeant le statut du poète et la relation entre poétique, esthétique et politique. Leurs poèmes sont intemporels tout en étant inscrits dans le temps et l’expérience humains. Leur souci n’était pas la notoriété, le poète pouvait n’avoir écrit qu’un seul livre ou même un seul poème durant toute sa vie, mais son œuvre devait être marquée par son empreinte esthétique personnelle.

Le problème des voix du troisième millénaire, comme tu les appelles, est celui de la lecture : ils n’ont pas bien lu la poésie arabe contemporaine dans son ensemble ni Khalil Joubran ni Al – Rihani ni les poètes de la revue «Shi’r », ni les pionniers irakiens ni le groupe de Kirkuk ni les poètes libanais et syriens modernistes. Leurs écrits montrent la faiblesse de leur niveau.

Hussein Bin Hamza : Ta traduction des poèmes choisis montre que tu composes ton propre livre en français, ton goût. As-tu éprouvé du plaisir à l’écriture de ce livre à travers la transposition, la recomposition, la recherche de nouveaux équilibres, d’images, etc. ? Considères-tu que tu as fait œuvre en traduisant ?

Saleh Diab : […] La traduction m’a permis d’entrer dans le sanctuaire intime des poètes et d’observer leur atelier et de les suivre minutieusement dans leur création poétique. Elle m’a permis une lecture approfondie des œuvres et m’a donné accès à la fabrique poétique, ce que je n’aurais pu faire au cours d’une simple lecture. Peut-être avais-je envie de m’approprier à travers la traduction les poèmes que j’aimais, rêvant que je suis tous les poètes que je traduis. Dans la traduction l’écriture et la lecture vont de paire et on peut dire qu’ici il y a quelque chose de l’amour. […] Je me suis efforcé avec persévérance de transposer l’esprit des poèmes dans un autre corps linguistique, je les ai réincarnés pour les faire vivre dans un autre corps. En conclusion, je trouve que l’horizon de cette anthologie est humain par excellence. Les poèmes que j’ai choisis ne se réfèrent ni à un temps ni à un lieu précis mais à un temps et un lieu humains. En lisant ces poèmes, je n’ai pensé ni à leur forme ni à leur contenu mais un grand désir ontologique m’a traversé. Le poème ici n’est pas juste le résultat d’une construction de la langue mais il est un talisman qui me donne accès au monde mystérieux auquel je n’ai pas d’explication rationnelle. « Diffa talitha »

Saleh Diab, Poésie syrienne contemporaine (anthologie), édition bilingue, Le Castor Astral, mars 2018, 352 pages, 20 €