Les terrains d’écriture de Fabienne Raphoz : Parce que l’oiseau

Fabienne Raphoz

Carnets d’été d’une ornitophile : le sous-titre dessine à traits vifs le projet du livre de Fabienne Raphoz. Ni ornithologue, avec son savoir spécialisé, ni Birdwatcher, avec son lourd appareillage d’observation, mais ornitophile : une manière d’ouvrir les champs disciplinaires comme on ouvre grand les fenêtres, pour faire circuler l’air, les motifs et les figures. Le mot, construit en rapprochant deux mots grecs, rappelle la collection Biophilia, qu’elle a fondée en 2012 aux éditions Corti, où s’affirment de semblables affinités électives pour le monde animal, à la lisière des disciplines instituées. À rebours des savoirs spécialisés, il y a dans le saisissant livre de Fabienne Raphoz une pratique d’amateur : mais un amateur scrupuleux, et toujours un peu divagant, qui mène la réflexion sans s’interdire la digression. Un amateur, surtout, si l’on a en mémoire le sens du mot, rappelé par Roland Barthes : l’amateur est un amoureux, et l’ornitophile est saisie ici par des formes de vie discrètes, des chants inaperçus et des silhouettes secrètes.

Ces carnets d’été constituent un journal de terrain, un recueil de choses vues ou plutôt de chants entendus au rythme des expéditions sur le terrain. Les silhouettes à plumes et à becs jalonnent et structurent le livre, en autant de chapitres comme des portraits animaux : le livre est un recueil de rencontres ou de rendez-vous inattendus avec Front-blanc, Tête-noire et grièches, polyglottes et ibis, Lady Hulotte et pouillots. La forme du carnet ou celle du journal permet d’accompagner le rythme du temps, la chaleur de l’été, les pluies d’automne, et d’être attentif aux venues et aux disparitions, aux migrations et aux retours : c’est une forme ouverte, celle de la touche et de la notation, qui permet de mêler librement la sensation vécue et le souvenir de lecture, de marier de manière sensible allant du corps et mouvement de l’esprit ou de la langue, autant dire de concilier balade et ballade, dans une langue inventive et soucieuse de nommer justement des figures rétives (jubilation de la taxinomie, plaisir des listes). Entre l’essai et la poésie, la description naturaliste et la méditation linguistique, le livre invente en somme une ligne traversière, qui tente de trouver un équilibre toujours fragile pour habiter ce monde.

Sans la pesanteur d’un manifeste, ni d’un traité, l’écrivaine égrène parmi ses lectures de nombreuses références aux livres parus dans la collection Biophilia : William Bartram, Dominique Rameau et Aldo Leopold croisent des écrivains qui y seront bientôt, Bernd Heinrich, ou d’autres qui pourraient figurer au catalogue, Charles Darwin. Elle prolonge elle-même une collection qui a su s’inventer au confluent des sciences et de la rêverie, en mêlant l’intime et le savoir, la bribe narrative et la notation fugitive, mais toujours portée par un souci éthique. C’est là consigner moins la cohérence d’un projet éditorial, ouvert aux vies animales, que mettre en évidence les empreintes laissées par les lectures, l’indice de réfraction que le travail éditorial laisse sur une sensibilité et une allure. Et dire les circulations entre l’éditeur et l’écrivain.

Le livre compose aussi un portrait de maison, la maison Corti, qui a quitté les abords du Jardin du Luxembourg pour prendre racine au Colombier, dans la chaleur du Quercy. À travers la pudique évocation d’une vie à deux, avec B., il s’agit de mettre en parallèle vie des bêtes et vie des livres, puisqu’ils sont l’un et l’autre occupés de traductions et de présences animales, d’écoute attentive à la langue de l’autre ou au chant des oiseaux, ce n’est pas bien différent : savoir distinguer des rythmes, apprécier une inflexion selon la saison et les lieux, être attentif à des reprises imitatives d’une espèce à l’autre –huit, huit, tschake, tschake–, comme un écrivain marqué par ses lectures. Un art d’habiter en quelque sorte, partir avant l’aube pour une marche quotidienne, traduire au creux du bois, sans effrayer les oiseaux par sa curiosité. C’est là un essai de vie, à la recherche d’un équilibre entre maîtrise de la connaissance et déprise poétique : « je suis toujours écartelée entre curiosité et peur de déranger, entre un reste d’esprit scientifique ou d’exploratrice manquée et le souci d’intervenir le moins possible dans leur monde ». L’écriture tient à distance les marques trop encombrantes de l’écriture savante, avec ses notes profuses et ses sources –même si le livre est escorté d’un bel index, d’une bibliographie et de notes légères –, pour laisser vagabonder la pensée et composer une rêverie érudite, qui bat la campagne entre De Quincey et Champollion, Philippe Descola, Charles Darwin et William Bartram, et noue ensemble observation présente et déambulation dans le passé d’Hérodote, des Indiens ou des Égyptiens.

C’est une bibliothèque ambulante qui se dessine au fil des pages : livres que l’on transporte en brouette, outils de périodisation gravés à même un bâton ou sites Internet que l’on consulte, pour affiner une identification, comparer des enregistrements et distinguer des espèces. La pratique savante est volontiers buissonnière, associant des études érudites sur la place de l’ibis en Égypte ancienne, le « journal le plus lu dans les terriers » et des notations collaboratives de Wikipédia, car le goût du savoir se dépose de manière vagabonde, sans respect des autorités convenues, ni des cloisonnements disciplinaires.

Fabienne Raphoz

C’est surtout une identité en mouvement qui se dit, par touches justes. Fabienne Raphoz marque l’importance d’une inquiétude identitaire, soucieuse d’ouvrir largement les frontières de l’humaine, pour s’ouvrir à la prolifération des espèces ou rappeler au plus intime des rémanences enfouies : « Pour quelque raison que je ne chercherai pas à creuser, cela me rassure de savoir que je porte peut-être en moi quelque trace d’une espèce défunte. J’ose le confier, il m’est arrivé de scruter sur mon reflet dans la glace, non pas seulement les traces du temps, celles-là sont bien visibles, à l’échelle de ce moi individuel, mais les traces plus génériques d’un trait néandertalien. » C’est à ce nécessaire changement d’échelle que nous invite l’auteure, pour participer au buissonnement du vivant et nous rendre attentifs non sans mélancolie aux espèces qui disparaissent sous nos yeux – et nos oreilles.

Fabienne Raphoz, Parce que l’oiseau : carnets d’été d’une ornithophile, éditions José Corti, 2018, 192 p., 15 € — Lire un extrait