Valeska Grisebach : « No, verstehen ! » (Western)

« Amélia avait tenté sa chance elle aussi dans ce nouveau Far West qu’étaient les Balkans à peine pacifiés. »

Cette phrase de Jakuta Alikazovic dans son troublant roman L’avancée de la nuit est une très bonne entrée dans le deuxième long-métrage de fiction de Valeska Grisebach, Western. Comme dans le beau Sehnsucht (Désirs) de 2006, il y a ici aussi des personnages qui se cherchent et se perdent, et, encore davantage, ceux qui tentent leur chance : the pursuit of happiness selon la fameuse Déclaration d’Indépendance des États-Unis.

On trouve cette recherche et attente du bonheur dès le début, qui ne cessent de se prolonger pendant tout le film. Un passage qui est aussi repris dans la bande-annonce interroge depuis l’off les personnes rassemblées devant une auberge de jeunesse sur leur projet. Réponse : aller en Bulgarie pour travailler. La même voix off incrédule « Travailler ? Enfin, pas besoin d’aller si loin, tu peux le faire ici. », laisse, sans le dire explicitement, entendre que les conditions de travail en Allemagne tendent à ressembler à celles en Bulgarie. Car si ces ouvriers veulent tenter leur chance en Bulgarie, c’est très probablement parce qu’ils l’ont déjà fait en Allemagne, en vain, ou ils y vont pour échapper à la morosité ambiante, très bien illustrée par les quelques plans que Grisebach utilise pour introduire à la fois son personnage principal, Meinhard (Meinhard Neumann), et le groupe qu’il rejoint, la veille du départ d’Allemagne.

Si j’avais, comme Misako dans Vers la lumière (Naomi Kawase), à décrire pour les malvoyants ce qui se passe pendant ce générique de Western, je dirais peut-être ceci :

« Sous le soleil déclinant, un homme mince, chevelure blonde cendrée, moustachu, d’âge moyen, vêtu d’une chemise à carreaux écossais, manches retroussés, gros sac plastique rempli balançant dans sa main droite, main gauche fourrée dans la poche, traverse en diagonale le pré en lisière d’un parc, un terrain de volley, et vient vers nous pour arriver dans un quartier résidentiel banal et peu animé, on entend juste quelques bruits des rares voitures passantes, des oiseaux par-ci, par-là, le tic tac de ses propres pas, puis des conversations humaines, lorsque l’homme se dirige vers l’entrée d’une auberge de jeunesse, où il est attendu (on le saura plus tard) par un groupe de travailleurs, dont certains tentent de réduire l’attente du départ (ou des commissions que cet homme apporte) par une cigarette. »

Ensuite, il faudrait certainement épurer, et comme Misako demander aux aveugles si l’audiodescription inspire ou tue l’imagination. Il faudra enlever les bruits, aller à l’essentiel : qui est cet homme qui se déplace autant dans le film ? En l’observant, on a toujours l’impression qu’il marche d’un pas décidé même quand il ne semble pas savoir où il est ou vers où il va. Il m’a tout de suite rappelé les errances de Blake (Michael Pitt) dans Last days (Gus van Sant) : marcher dans la forêt, dans des lieux inhabités, sauvages, le destin de tous les fous, un héritage du romantisme, à l’instar du Lenz de Georg Büchner :

« Le 20, Lenz traversa la montagne. Les sommets et les hauts plateaux étaient sous la neige ; dans les vallées, en bas, des pierres grises, des plaines vertes, des rochers et des sapins. Il faisait un froid humide ; l’eau ruisselait le long des rochers et jaillissait sur le chemin. Les branches des sapins pendaient lourdement dans l’air moite. Au ciel couraient des nuages gris, le tout fort épais ; puis le brouillard s’élevait en fumant et pénétrait peu à peu à travers les buissons, paresseusement, pesamment. Lenz avançait avec indifférence, sans souci de la route, tantôt montant, tantôt descendant. Il n’éprouvait aucune fatigue ; il lui était seulement parfois désagréable de ne pouvoir marcher sur la tête. »

Mais Meinard n’est pas fou, ou pas autant que Blake ou Lenz. Il partage avec eux l’obstination sourde de ses mouvements, et voilà que la comparaison s’arrête. Il n’est pas seulement à la recherche de soi-même, n’est pas dans le repli sur soi-même, il s’explore à travers les autres, s’ouvrant aux autres, curieux, il cherche le contact. On peut l’appeler un go-between, et bien davantage, car il n’est pas seulement l’intermédiaire, il change constamment les côtés comme un agent double – tantôt, comme il se doit, totalement investi dans le travail qu’on lui demande, construire ou vouloir construire cette centrale aquatique dans un coin reculé de la Bulgarie – où l’on s’interroge bien si le projet a été conçu pour ou contre la population locale, tantôt avec les Bulgares locaux, voulant s’intégrer dans leur communauté, apprenant leur langue (ça s’arrête à des bribes, des signes), leur façon de se côtoyer, jusqu’à leur façon de bâtir, qui se passe des gros engins mobilisés pour le chantier de la centrale. Il est invité à compléter avec eux un mur de pierres sèches. Chaque pierre n’y fait pas seulement partie de l’ensemble, elle doit trouver la place adaptée à sa taille, ce qui demande un rythme de construction différent, une durée, des essais, tandis que sur la digue des ouvriers allemand, ce sont les bulldozers et les tractopelles qui font en sorte que rien ne dépasse : deux mondes qui ne se rejoignent pas. Par les Bulgares, Meinhard apprend la durée, le temps qui s’étire, la lenteur, car dans leur organisation la vitesse n’a qu’une importance mineure. Chez les Allemands par contre, le temps d’attente est un temps mort, crée au mieux de l’oisiveté qui pourrait aussi être un temps de rencontre avec le monde qui les entoure.

Mais comment se rencontrer, se faire comprendre, entendre l’autre ? Le principal obstacle semble dans un premier temps la langue, les Allemands parlent allemand, les Bulgares bulgare, il n’y a pas de langue de communication, même le globish fait défaut. Obstacle que nous, spectateurs, ne partageons pas, car toutes les paroles sont sous-titrées. Ne sous-titrer que l’allemand pour nous mettre exactement dans la même situation que les travailleurs allemands n’est peut-être pas envisageable dans le commerce international du cinéma ou pousserait l’audace trop loin.

Sans cette langue commune entre étrangers, qui est le plus souvent un anglais aussi appauvri que si on se parlait avec les mains et le corps, il n’y a pas non plus de frontière sociale entre les deux groupes, si ce n’était pas la différence de statut de leurs pays d’origine, ici l’Allemagne, parmi les premières puissances mondiales, là, la Bulgarie, pays pauvre dont le niveau de vie reste faible, malgré l’intégration dans l’UE et son attractivité pour les grands voisins qui cherchent toujours à délocaliser leur production dans les pays à salaires faibles et à avantages fiscaux. Cela fait que, déclassés dans leurs propres pays, les ouvriers allemands se comportent comme de véritables colons en Bulgarie et apportent tout le bagage du rouleau compresseur économique allemand pour le déployer dans ce no man’s land bulgare proche de la frontière grecque.

Cette colonisation adopte les codes du western, annoncé depuis le titre et traité en filigrane à travers les diverses rencontres ou non-rencontres des ouvriers allemands avec la population locale. L’incompréhension qui n’est pas seulement linguistique produit des scènes qui sortent tout droit du genre. Tels les cowboys-ornithologues de Howard Hawks dans The Red River, ils scrutent dans la nuit, après avoir constaté la disparition du drapeau allemand, leur horizon sonore afin de déchiffrer les signes d’une arrivée imminente de l’ennemi. Des Bulgares comme des Sioux pourraient adopter des voix animales pour s’entendre entre eux et surprendre les colons, car une langue humaine même si l’on ne la déchiffre pas trahit la présence humaine et enlève du même coup l’effet de surprise, circonscrit un danger maîtrisable, surtout si l’on a la force et les armes avec soi. Quelque temps en amont, un des ouvriers avait l’idée saugrenue d’attacher un drapeau allemand à la pergola de leurs baraquements, montrant ainsi qu’ils ne sont pas des étrangers qui dépendent de l’hospitalité et la bienveillance des autochtones, mais qu’ils sont bien ceux qui prennent possession de leur bout de terre, qui se comportent comme propriétaires ainsi qu’ils le font aussi avec tout ce qui les entoure : les prunes dans les arbres d’un champ qui appartient bien à quelqu’un, comme leur signifient des Bulgares les ayant pris en flagrant délit de vol. Ils prennent aussi possession des bords de la rivière, de la rivière elle-même pour se baigner, et cela sans partage : les femmes bulgares, habituées au même usage de la rivière, deviennent des intrus dans leur propre lieu, et qui plus est, des proies du machisme ostentatoire de Vincent (Reinhardt Wetrek), patron des ouvriers, qui a des goûts de pouvoir bien au delà de sa position d’ « ouvrier invité » à l’envers (Gastarbeiter, c’est le nom qu’on donnait aux immigrés italiens, espagnols, grecs, portugais, turcs et des Balkans dans l’Allemagne des années soixante). Cela concerne aussi l’usage de l’eau potable, rare dans la vallée et gérée selon des règles ancestrales. Vincent passe outre et ouvre la vanne de son propre chef pour débloquer le chantier, suspendu pour des raisons approvisionnements. À l’instar d’autres colons, toute l’équipe est convaincue d’apporter le progrès dans cette région perdue, la gratitude des locaux et l’acceptation des occupants sont pour eux de l’évidence même, une réserve d’un des leurs au sujet du drapeau allemand hissé est rapidement balayée par les autres.

La résistance de la population locale ne se fait pas attendre, ils savent que la brutalité des colons a le souffle court, qu’elle ne résistera pas aux ruses des autochtones, de ceux qui connaissent leur pays par cœur contrairement aux étrangers qui s’y perdent et s’égarent.

Une des grandes forces du film, ce sont à la fois le non-dit et le non compris. Il a déjà été dit que personne ne parle anglais, on parle l’allemand, des mains, des pieds, du corps et le bulgare. Par contre, la plupart des ouvriers allemands ne font pas énormément d’efforts de traduction en langue de signes ni cherchent le contact amical avec les autochtones. Aux répliques, questions, commentaires, ils répondent indifféremment en allemand, en insistant (aussi en allemand) qu’ils ne comprennent rien sans se soucier si les autres saisissent même leur incompréhension. Leurs réponses en allemand servent uniquement à s’entendre entre Allemands, deviennent une communication interne qui crée cette communion linguistique exclusive entre les mêmes, sans essayer de comprendre l’étranger, ni linguistiquement ni par les signes corporels. Ils tentent à interpréter entre Allemands l’attitude des Bulgares. On pourrait croire qu’il s’agit du comportement du puissant qui attend des autres les efforts d’explication, si ce n’est pas tout simplement adopter sa langue, le bulgare (langue et individu) est renvoyé à sa minorité, voire son insignifiance dans le monde. Pourtant, le plus souvent, leur comportement relève de la maladresse, maladresse des gestes, maladresse des mots, dès fois teintés du bon machisme ou hégémonisme du mâle et de celui qui se croit plus fort, dont le patron de l’équipe, Vincent, est le représentant les plus éminent. Il va jusqu’à exiger un tête-à-tête avec une jeune femme du village avant de vouloir conclure un marché avec les locaux. Ses ouvriers se contentent d’interroger leur interprète russe sur les bonnes manières d’aborder une fille en bulgare. L’exception est encore une fois Meinhard, cet ancien légionnaire, taiseux et trouble comme un cowboy des steppes du Far West. Non seulement parce qu’il s’intéresse de près à un cheval blanc qu’il chevauche avant que son patron le lui prenne. Tel un Old Shatterhand converti au paganisme, un des héros de Karl May, cet auteur allemand qui avait inventé au 19e siècle son image idéale de l’entente entre blancs chrétiens et bons sauvages païens, Meinhard essaie de s’inventer un lieu à lui-même dans cet espace étranger, se mêle avec les autochtones, apprend d’eux leur manière d’être, et entame avec Veneta (Veneta Fragnova), Adrian (Syuleyman Alilov Letifov) et Wanko (Kevin Bashev) les premiers pas d’une amitié (d’un amour) possible avec des personnes qui lui étaient jusque là complètement étrangères, voire hostiles. Et cela à l’encontre de l’origine de son nom en vieux haut allemand, composé de force et de dureté.

Comme ceux dans les récits mythiques qui traversent les frontières ou ne s’en soucient pas, Adrian et Meinhard deviennent rapidement suspects aux yeux de leurs communautés respectives. Or, on est loin d’une rencontre édifiante entre cultures différentes, l’attitude et les agissements de Meinhard dans les deux camps restent ambigus, une valse-hésitation, peut-être propre à l’esprit de l’ancien légionnaire, qui se vend au plus offrant. Deux interrogations se posent en miroir au début et à la fin du film. Quand Meinard croise son patron en train de réparer son véhicule, ce dernier lui demande avec un air cherchant la connivence s’il est rusé. Il répond sèchement : « Je suis là pour gagner de l’argent. »

À la fin du film, qui semble indiquer une rupture, Adrian lui demande : « Qu’est-ce que tu es venu chercher ici ? » S’ensuit un silence marqué, puis Adrian lui tape amicalement sur l’épaule en le laissant seul dans son état d’introspection. De toute manière, Meinhard ne saurait répondre, ce n’est pas faute d’avoir cherché, d’avoir exploré des pistes. Il faut du temps, prendre du temps, se donner du temps, seul, ensemble, tester, par exemple, en rejoignant la fête, se mettre à danser malgré le camouflet (psychique et physique) subi, ne pas bruler les étapes, c’est ce que Western développe tout au long des deux heures qu’il dure. Le film le réussit probablement aussi par son casting, des acteurs et actrices, qu’on dit d’habitude des non-professionnels. Ils jouent peut-être leur propre rôle ou y restent cantonnés, indice donné par leurs vrais prénoms que la réalisatrice garde à une exception près. Or, ils apprennent aussi à le jouer. C’est un principe que nous trouvons de plus en plus dans des documentaires conçus en immersion. Ici, nous le rencontrons dans une fiction, qui ne touche pas moins au réel.

Nous emportons cette question et le silence qui suit avec nous comme la musique de fête et le souvenir d’un des plus beaux films réalisés ces derniers temps par un cinéaste allemand, en occurrence par une cinéaste allemande. Si cette interrogation primordiale reste sans réponse, et pour cause, car elle ne se pose pas seulement à Meinhard, il n’y a pas lieu non plus de donner dans l’existentialisme profond. Western aborde son sujet avec ironie, subtilité et autodérision, ce qui semble contredire la balourdise dont les ouvriers allemands font montre à beaucoup d’égards. Cependant, leur côté rustre et mal dégrossi peut aussi contenir une certaine intelligence pratique et des signes qu’après tout il ne faut pas se prendre trop au sérieux :

« Pourquoi chercher de l’eau si on a de la Rakia ? – On ne peut pas faire du mortier avec. »

Dans Western, il y a Stern (étoile), je ne voudrais pas faire dans l’œcuménisme, mais on peut suivre cette étoile et s’y perdre sans souci.

Valeska Grisebach, Western (2017), Autriche, Allemagne, en salle depuis le 22 novembre 2017.