Cendrars en Pléiade : « Vivre n’est pas un métier. Il n’y a donc pas d’artistes » par Christian Rosset

Quand j’étais enfant, alors que je ne savais qu’à peine lire, je me ruais sur tous les livres que je pouvais trouver pour y découvrir ce je ne sais quoi, non d’éclairant, et encore moins d’éducatif, qui, bien que composé de rien d’autre que de mots, s’avérerait aussi jouissif que les histoires de Tintin ou de Spirou. À la mort de mon grand-père (dans la première moitié des années 1960), j’ai hérité d’un cosy (je crois que c’est ainsi qu’on nomme cette sorte de meuble) dans lequel mon petit lit pouvait s’encastrer sur une quinzaine de centimètres et qui présentait, sur toute sa longueur, un rayonnage, rempli de deux douzaines de livres et quelques bibelots. Ces ouvrages que ma famille n’avait pas songé retirer n’auraient jamais dû, du moins pour la plupart d’entre eux, être mis à portée de mains innocentes. Certes, certains semblaient si barbants que le jeune lecteur imaginait que seul un adulte dépourvu de fantaisie pourrait perdre son temps à les traverser. Mais il y en avait quelques-uns de bien plus attractifs parce qu’ils dégageaient un parfum de subversion auquel celui qui allait bientôt commencer à ressentir (disons, aux alentours de mai 68) les effets de la puberté (auxquels, à cette époque, on ne nous préparait pas) était très sensible.

Je me souviens d’un d’entre eux, Les confessions de Dan Yack – écrit par un certain Blaise Cendrars et édité Au Sans Pareil. Je suppose que personne avant moi n’avait lu cet ouvrage (il était relié de cuir bleu foncé et c’était là l’essentiel pour mes grands-parents qui désiraient juste faire apparaître de beaux dos de livres dans le rayonnage du cosy). Mais un jour, je l’ai ouvert (il était temps, ce livre étant imprimé depuis plus quarante ans) et j’ai été aussitôt fasciné par ce que l’intérieur proposait : d’abord, matériellement (le papier, la typographie) ; et assez vite le texte que je n’ai, bien entendu, pas vraiment saisi à première lecture ; mais, l’ayant régulièrement repris au cours de mon adolescence, j’ai pris peu à peu conscience de la force singulière de son auteur, m’intéressant aussi à son éditeur, René Hilsum, qui avait été condisciple d’André Breton au collège Chaptal où j’étais scolarisé au moment où je découvrais ces Confessions – une de ces coïncidences qui, comme l’ont relevé les surréalistes, nous attachent solidement à certaines choses (à propos de coïncidences : le livre qui se trouvait positionné à côté de celui de Cendrars était Pauvre Blaise de la Comtesse de Ségur, ce qui m’avait alors bien étonné, puis franchement amusé).

© P. Volta PL Rossi Fata Morgana

Les Confessions de Dan Yack est la deuxième partie du grand livre de Cendrars qui a pour titre ce nom de personnage (la première s’intitule Le Plan de l’Aiguille). Il s’ouvre avec un avant-dire de l’auteur : « … Quand les pages d’un livre seront-elles sonores ? Pauvres poètes, travaillons. Cette deuxième partie a été parlée au dictaphone ; elle n’a pas été écrite. Quel dommage qu’on n’entende pas la voix de Dan Yack entre ces pages. » La formidable édition des Œuvres romanesques précédées des Poésies Complètes de Blaise Cendrars à la Bibliothèque de la Pléiade (en deux volumes, sous la direction de Claude Leroy, déjà responsable en 2013 de l’édition – elle aussi en deux volumes – des Œuvres autobiographiques complètes de Cendrars, et de bien d’autres ouvrages, préfaces, études, consacrées à l’auteur de Bourlinguer) indique qu’en 1956 la radiodiffusion française avait exaucé le vœu de l’écrivain – l’acteur Jean Servais prêtant sa voix à Dan Yack (il faudra un jour explorer plus avant cette passion de la radiophonie chez celui dont l’exécuteur testamentaire fut, à sa mort en 1961, Paul Gilson, le fameux directeur des Services artistiques de la Radiodiffusion française dans l’après seconde guerre mondiale).

Ces Confessions se déroulent en neuf rouleaux – donc, si on en croit l’écrivain, retranscrits de l’oral. Et pourtant… Quelle écriture ! Autrement dit : quel sens de la notation (de la ponctuation, du passage à la ligne, etc.). Rythmique infernale, prenante (mais c’est le cas de quasiment tout Cendrars) : il est – plus avancé en ce sens que la plupart de ceux de son époque – musicien, homme de radio (plutôt côté fiction), familier de ce que le courant électrique transporte, metteur en scène de cinéma et non de théâtre, praticien du micro, de la caméra, des ciseaux et des collants, et non adepte du gueuloir.

Alors vite ! Une citation – prise au hasard comme il se doit (j’ouvre le tome 1 de la Pléiade et tombe p.982 sur) : « Je ne dors pas. Alors je sors la nuit. Le jour, je parle dans ma machine. Mais la nuit, je sors, comme un voleur.
Quelles longues errances !
Le clair de lune est immense.
Tout est transparent.
Je marche, la pipe au bec, un bâton ferré à la main. Rien ne me trouble dans mes pensées, pas même l’aboiement lointain d’un chien. Je ne supporte plus les chiens, c’est pourquoi je n’en ai plus ici. Je n’en veux plus.
Je suis seul. »

Une seule opération ne saurait suffire. Plus vite encore, toujours au hasard (ça tombe cette fois p.1018) : « Il fait nuit. Il pleut. Je regarde dehors. Je parle tout seul. Ma voix me gêne. Je prends mon dictaphone sur mes genoux et je lui parle tout bas, tout bas, comme à l’oreille.
Écoute, les intonations du vent sont-elles toujours pareilles ? Est-ce que la mer qui déferle sur les basaltes du cap Tasman mugit comme mugit l’océan sur les côtes d’Amérique ou contre les falaises de Douvres ?
Qu’est-ce qui se passe cette nuit ?
C’est que je conserve le souvenir de tant de nuits passées sans sommeil, en plein air ou enfermé, et sous différentes latitudes, que même ici je suis encore à l’affut.
Il y a dans l’air quelque chose qui me trouble.
J’ouvre souvent ma porte.
Si j’étais oiseau, je m’envolerais. »

Plaisir de recopier Cendrars. Nul ennui. Et surtout l’impression de partager ce que lui-même ressentait corporellement. Ces sensations si merveilleusement transcrites, comme le ferait (décidément) un musicien. Chez Cendrars, le vertige est parfaitement fixé, mais le froid ne fige en aucune manière le style, l’expression : ça bouge, ne cesse de bouger, vit, respire, lutte sans répit, l’ambiance inhumaine (cette glaciation dans laquelle Dan Yack se débat) ne produit, dans l’écriture, que du physiquement éprouvé (« mes phrases se sont mises à se geler, à se craqueler, à fondre, à perdre l’équilibre, à se retourner, à exploser, à partir à la dérive, à se broyer comme les banquises au large. ») Dans un entretien de 1952 à propos de ce livre, Cendrars dit une chose très juste : « En vérité, les artistes vivent à côté, en marge de la vie et de l’humanité, c’est pourquoi ils sont très grands ou très petits. » Tout, sauf moyens. Comme les mélancoliques dans l’ancien temps : princes ou serfs – en aucun cas bourgeois.

Ce livre de mes jeunes années, Les Confessions de Dan Yack, je l’ai passé, il y a probablement plus de trente ans, à un ami, le poète Paul Louis Rossi, qui se référait volontiers à Cendrars (dont les Kodak – rebaptisés Documentaires après censure – avaient fortement influencé son travail poétique. Dans sa génération, il n’était pas le seul, Jacques Roubaud et bien d’autres ont tiré de grands profits de la lecture des poésies de Cendrars : Poèmes élastiques ou Feuilles de route…). Dans un de ses livres, parmi les plus rares (car il s’agit d’une édition à tirage limité de 30 exemplaires sur vélin pur fil d’Arches), qui porte le titre de Regards croisés (Fata Morgana, 2005), Rossi commente quelques photos de Pablo Volta dont une représente Blaise Cendrars en compagnie de son épouse, la comédienne Raymone Duchâteau : « Raymone porte un pull-over dessiné par Fernand Léger. Ce dessin figure une main posée sur un cœur. Évidemment la main coupée est celle de Blaise. » Et ces têtes dont les traits ont été travaillés par nombre de voyages, par l’alcool et le tabac, les amours inconfortables… ! On imagine le film d’où cette image – photogramme génial d’une séquence burlesque et sentimentale – aurait pu être capturée. Cette main coupée…

Cendrars, de nationalité suisse, territoire neutre, s’était fait naturaliser Français après la déclaration de la première guerre mondiale. Il avait d’abord fait, en août 14, un Appel pour inviter les étrangers résidant (comme lui) en France à « offrir leur bras” à leur pays d’accueil. Résultat : à peine naturalisé, après avoir connu l’épreuve des tranchées, il est touché “par une balle explosive de mitrailleuse”. Il est très vite amputé du bras droit (celui avec lequel il écrit). Il devra apprendre à vivre avec un membre fantôme. Dans une lettre écrite en novembre 1915, peu après sa sortie d’hôpital, il note ironiquement qu’il a encore « deux jambes pour voyager et une main, la gauche, qui me rajeunit énormément et me simplifie beaucoup. » De ce massacre, il tirera début 1918 un court récit intitulé J’ai tué, d’une violence verbale saisissante (rythmiquement des plus complexes, martelé par une “pulsation sourde”, comme soutenu par un orchestre de percussions), à lire d’une traite (six pages dans la Pléiade), qui s’achève par ces mots : « Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J’ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu ; les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démocratique, systématique, aveugle. Je vais braver l’homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coups de poing, à coups de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche. J’étais plus vif et rapide que lui. Plus direct. J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi, poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre. »

De Cendrars, qui est loin d’être un auteur sous-estimé, voire ignoré (bien au contraire), les lecteurs ont classiquement lu les poèmes (accessibles depuis longtemps en livre de poche dans la collection Poésie/Gallimard), les récits autobiographiques (qui, comme on le sait, ne peuvent que désespérer les biographes en quête de vérité), et quelques fictions dont les plus célèbres sont L’Or, Moravagine, Rhum (ici republié sous le titre La Vie secrète de Jean Galmot) et Emmène-moi au bout du monde !… (dont le huitième chapitre s’intitule Le cul n’a pas d’âme). Ces deux volumes de la Pléiade ont l’avantage d’offrir pour les semi-ignorants dans mon genre une notable quantité de textes, sinon inédits, disons mal connus, et dont, n’ayant pas encore eu le temps de tout dévorer (ces volumes n’étant pas faits pour être lus en diagonale, mais pour, de temps à autre, être sortis de la bibliothèque, au gré de l’inspiration – donc au hasard, ou suivant la nécessité de telle ou telle recherche ponctuelle –, pour en lire quelques pages), un parcours en saut de puce, et en tous sens, n’a cessé, depuis que ces Pléiades me sont tombés entre les mains, de m’éblouir, de me stupéfier, comme s’il n’y avait rien à jeter et que l’exhaustivité propre à ces ouvrages, pour une fois, faisait merveilleusement sens. Il faudrait faire comme un journal de lecture, écrire quelques lignes en écho de la moindre page – même si en apparence anecdotique – de Cendrars (que l’on aurait, comme pour Dan Yack, plaisir à recopier).

On y trouve toujours les signes de : modernité, insolence, humour, liberté. Tout se lit aussi bien à la manière d’un boit-sans-soif qu’avec la plus exquise et aristocratique retenue. Quel drôle d’homme. Comment faire son portrait ? Il faudrait être un Fernand Léger des lettres, ce n’est pas si simple. Restons donc plus humblement musicien et tentons de donner du rythme à notre texte. Ou reprenons : « L’on ne pénètre pas à Paris en coup de vent ou comme un couteau dans un gâteau » (tome 2, p. 861).
Ou bien (p. 866-868) Le roman que je n’écrirai jamais : « 33 est le chiffre clef de la création et de la vie. Une pile atomique. Appelons-là provisoirement et en escomptant les résultats d’avance, comme pour l’autre, la pile Zoé : Zoé 33.
P.S. – En dernière analyse, le roman que je n’écrirais jamais est, je le crains fort et comme chaque fois que je suis en transes, justement celui que je suis en train d’écrire (…) De la bagarre ? Bien sûr, mais entre moi et ma machine à écrire. » (1951).

J’arrête là. En faisant quand même un détour du côté des Poésies complètes qui ouvrent le premier de ces deux volumes (car la frontière chez lui entre prose et poésie n’est pas nette – même dans les romans, la forme poésie est à l’œuvre). On nous informe, dans la notice de son recueil essentiel (Du monde entier / Au cœur du monde) que Marcel Proust avait été, en août 1920, « à la recherche de Blaise Cendrars », lui ayant « écrit à peu près quatorze pages sur Du monde entier » sans avoir son adresse (il charge alors Jean Cocteau de lui transmettre cette longue missive). Impossible de ne pas admirer presque spontanément la poésie de Cendrars… Pourtant ce dernier s’est rapidement détourné d’elle (pour laquelle pourtant, il avait trouvé son nom d’écrivain : « on croit savoir que Freddy Sauser devint poète à New York dans la nuit du 6 avril 1912, qu’il se changea en Blaise Cendrars à cette occasion »). Et ces titres, tous mémorables : Les Pâques à New York, Prose du Transsibérien, Dix-neuf poèmes élastiques :

 « La vie que j’ai menée
M’empêche de me suicider
Tout bondit
Les femmes roulent sous les roues
Avec de grands cris
Les tape-cul en éventail sont à la portée des gares
J’ai de la musique sous les ongles »

Ainsi que Sonnets dénaturés, Poèmes Nègres, Kodak/Documentaires, etc. Le recueil s’achève (entre autres) par des poèmes « dictés par téléphone ». Toujours ce sens de la modernité, ce goût des machines à enregistrer, aussi bien le son que l’image, pour la voie des ondes – avec ou sans fil. Klaxon est une pure merveille : « Jazz vient de tanguer / Et de jaser tango / Qu’importe l’étymologie / Si ce petit Klaxon m’amuse ». Et ces poèmes si brefs, minimalistes, voire franchement objectivistes (au sens de la poésie américaine, dans la résonance de Williams), que l’on trouve dans Feuilles de route, comme ce monostiche titré Oiseaux : « Les rochers guaneux sont remplis d’oiseaux ». Bien avant Denis Roche, Blaise Cendrars composait certaines suites de poèmes comme des planches contact. Il avait compris l’importance du découpage : tailler dans la prose la plus courante (romans de gare, journalisme au quotidien) pour faire surgir la poésie. Et, un jour de septembre 1913, devant faire une présentation de sa Prose du transsibérien pour une revue berlinoise au nom bien senti (Der Sturm), il écrit : « Je ne suis pas poète. Je suis libertin. Je n’ai aucune méthode de travail. J’ai un sexe. Je suis par trop sensible. (…) La littérature fait partie de la vie. Ce n’est pas quelque chose « à part ». Je n’écris pas par métier. Vivre n’est pas un métier. Il n’y a donc pas d’artistes. Les organismes vivants ne travaillent pas. Je n’aime pas la sueur de mon front… »

Inutile d’en rajouter. J’espère avoir convaincu le lecteur de cette petite recension de la nécessité de se procurer au plus vite ces deux volumes de la Pléiade dont – je le redis encore une fois –, à l’instant où j’écris ces lignes (donc bien loin d’en avoir épuisé la lecture), strictement rien, des textes ou de l’appareil critique, ne m’a semblé, ni superflu, ni mal fichu – bien au contraire ! Sacré travail qu’il convient de saluer. Et comme Cendrars était amateur de publicité (il est vrai, en ces temps lointains où les néons publicitaires “poétisaient” la ville – mais, après tout, Jean-Luc Godard en a fait un usage similaire plus d’un demi-siècle après), il faudrait trouver un slogan pour accélérer la diffusion de ces ouvrages sur papier bible, certes chers, mais pas tant que ça si on divise leur prix de vente par le nombre de signes imprimés. Dans un des fragments de Publicité = poésie, Cendrars écrit :

« Dans un championnat du monde, cent mille spectateurs savent juger un coup de poing.
Dans une course d’autos vingt-cinq mille amateurs applaudissent au meilleur temps de la journée, même s’il ne s’agit que d’un 5e de seconde.
Tous les enfants d’aujourd’hui jouent avec la T.S.F. et s’amusent à recevoir un poste de grandes ondes sur petites ondes.
C’est dire combien la modernité, avec ses questions de précision, de vitesse, d’énergie, de fragmentation du temps, de diffusion dans l’espace, c’est dire combien la modernité est entrée dans la sensibilité générale d’aujourd’hui. »

Et dans un autre poème (de ceux dictés par téléphone), Proverbe à l’américaine :
« Le temps c’est de l’argent
Oui, mais Bugatti le double en vitesse. »

Blaise Cendrars

Comme Apollinaire et tant d’autres, il était sensible à ce qu’on ne nommait pas encore l’air du temps – peut-être parce que son degré de pollution était encore acceptable. Son addiction à cette modernité-là nous touche encore. Sa lecture continue de nous éveiller – nous rendant à la fois heureux et critiques (préservant ce qui nous reste d’ingénuité tout en nous incitant à nous montrer parfois ironiques). Comme j’ai commencé ce texte en évoquant ma découverte précoce des Confessions de Dan Yack, et alors que j’avais par la suite pris connaissance d’une bonne partie de ses romans, de ses poésies, et d’autres écrits dits autobiographiques (ces quatre volumes de Mémoires « qui sont des Mémoires sans être des mémoires »), il me faut avouer qu’avant d’avoir enfin entre les mains cette précieuse édition, je n’avais toujours pas lu la moindre ligne de la première partie de Dan Yack qui s’intitule Le Plan de l’Aiguille. Étrange… On est en permanence à deux doigts de passer à côté de ce qui, pourtant, pourrait être ce dont nous avons le plus besoin. C’est donc en tentant de rattraper ce retard insensé que j’ai commencé mon exploration de ces deux volumes. Et ce sera en citant la toute fin de ce texte de 1917 (donc centenaire, mais paraissant encore aujourd’hui d’une fraîcheur incroyable) que je prendrai ici, cette fois sans repentir, congé :

« Songe-creux ganté de caoutchouc, Dan Yack vaquait à ses occupations dans le laboratoire, l’esprit paralysé par la hantise de la mort et les mains machinalement occupées à façonner des milliers de tablettes de foie de phoque à l’effigie d’un gros bébé souriant. Et c’est ainsi que se passa le septième hiver, sans que Dan Yack ne pût se décider à quoi que ce soit.
Il était mortellement navré d’amour.
Il ne pouvait pas réagir.
À quoi bon !
Il buvait.
Boire.
Tout pouvait aller au diable ! »

Christian Rosset