La revue La Moitié du Fourbi: « Nous désirons trouver un espace propre qui assouplisse les frontières entre la connaissance et le désir »

En prélude au 27e Salon de la Revue qui se tiendra le 11 et 12 novembre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de jeunes revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, renouvellent en profondeur le paysage littéraire. Aujourd’hui, entretien avec Frédéric Fiolof pour sa passionnante revue La Moitie du fourbi.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?

La moitié du fourbi est d’abord né d’un désir plutôt individuel. Et puis, très rapidement, j’ai invité quelques personnes à se lancer dans l’aventure avec moi et c’est ainsi que s’est constitué notre comité de rédaction et que notre projet a pu réellement prendre forme. Je ne sais pas si être écrivain consiste d’abord à écrire dans une revue, par contre, ce qui est sûr, c’est que la revue offre un espace où écrire autrement, s’essayer, inventer, s’amuser aussi (mais quoi de plus sérieux que le jeu…). Dans une revue, la marge de liberté est impressionnante et l’on n’est pas tenu de se soumettre aux catégories et logiques de genre qui contraignent si souvent le monde éditorial « classique ».

Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

Oui, il y a une forme de profession de foi à l’origine de La moitié du fourbi. Ou à tout le moins un état d’esprit, une couleur, rappelée par la même déclaration d’intention sur toutes nos quatrièmes de couverture, quel que soit le « thème » du numéro. C’est l’idée, d’abord, selon laquelle, la littérature nous promène dans les livres mais ne nous y enferme pas : elle nous invite aussi à poser le livre pour regarder autour et au-delà, à penser, toucher le monde d’une manière ouverte et curieuse. Les contributions, à partir de la proposition du numéro (« Ecrire petit », « Trahir », etc.), cherchent ainsi à croiser différents modes d’écriture et d’approche du réel, à jeter des ponts entre récit et critique littéraire, recherche documentaire et imaginaire. Ce qui nous motive, c’est la possibilité d’investir subjectivement des lieux qui auraient pu n’être abordés que de manière savante ou totalement fictionnelle… Trouver un espace propre qui assouplisse les frontières entre la connaissance et le désir, l’étude formelle et la sensibilité.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

Chaque numéro part d’une « proposition » (un mot, une phrase, une formule). La proposition est retenue pour son potentiel, les pistes qu’elle nous semble pouvoir ouvrir (de jeu, de réflexion, de rêverie ou d’indignation…). On demande alors aux auteurs (réguliers ou invités) de s’y plonger et de se l’approprier comme bon leur semble, dans le respect des principes (somme toute asses larges) de la revue. L’actualité littéraire ne constitue en aucun cas un cadre ou un fil directeur pour nous (de très bonnes revues se chargent déjà suffisamment bien d’en rendre compte). Il peut arriver qu’elle y résonne, à travers, notamment, nos entretiens, ou l’ébauche d’un travail en cours qui fait bon ménage avec le thème du numéro. Mais ce n’est absolument pas une nécessité.

Pour ce qui est de votre dernière question, difficile d’isoler un numéro… C’est à chaque fois une aventure et ils nous tiennent tous à cœur ! Toutefois, pour jouer le jeu, j’évoquerai le numéro 3, « Visage » qui m’a semblé ouvrir une fenêtre vers un grand oublié de notre époque : les espaces médiatiques sont saturés de visages, mais les regardons-nous encore ? Ce thème a suscité de très belles contributions : celle de Sylvain Pattieu, sur sa mère, ou celle du regretté Philippe Rahmy qui a mis en regard, dans un texte délicat, les portraits du Fayoum et le souvenir du visage de son père défunt… Et puis je dirai un mot de notre dernier numéro (sorti fin octobre), « Bestiaire », que nous aimons beaucoup et qui est particulièrement riche graphiquement (avec ses photographies de Charles Fréger et la reproduction de très belles planches de de Ernst Haeckel, un biologiste allemand du XIXe siècle qui a ouvert la voie à l’Art Nouveau).

Avec ce thème, nous mordions peut-être un peu plus directement sur une préoccupation du moment : la question de la condition animale revient en force ces dernières années et a donné lieux à de nombreuses publications, aussi bien dans le champ de la philosophie que de la littérature. Pour autant, le résultat « fourbiesque » est étonnant : on trouve des textes de nature très différente : extrêmement ludiques (Dominique Quelen), personnels et chamaniques (Amandine André), des textes où le monde animal est l’occasion de construire une réécriture du passé et de l’enfance (Danièle Momont), des contributions qui nous font découvrir des auteurs oubliés, tels qu’Ernest Menault ou John Alec Baker, ou reviennent sur des figures saisissantes : je pense au texte de Hugues Leroy sur la Donestre, monstre singulier, affligé par sa propre cruauté, dont on ne trouve mention que dans le Beowulf, le plus ancien Bestiaire médiéval qui nous soit parvenu. Au-delà des « tendances » de l’époque, ce numéro révèle aussi à quel point l’animalité agite la question profonde de l’altérité. En nous et hors de nous.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que toute revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

C’est une très belle formule, en effet… Peut-être y ai-je en partie répondu dans ce qui précède. Il y a l’envie, dans La moitié du fourbi, de faire modestement saillir ce point de jonction fragile entre le monde (le réel, le ressenti, le vécu, tout ce qui nous tourne autour) et la littérature. L’idée que lire et écrire appellent aussi une façon de voir, une façon d’être au monde. Peut-être mes propos sont-ils un peu fumeux ou abscons. C’est sans doute aussi parce que ce que l’on cherche à faire « revoir » ou « revenir » reste, au fond, toujours au-devant de nous. C’est l’impensé de la revue, ce qui nous pousse et nous motive. Si on l’avait totalement identifié et circonscrit, on ne serait plus que dans la répétition du même et on passerait sans doute à autre chose…

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Il y a de cela, effectivement. Même si je m’efforce de manier le verbe « résister » avec précaution, par égard pour ceux qui œuvrent à des combats de terrain autrement plus ardus en dehors de la sphère des revues et de la littérature. Mais je pense qu’une revue invente un espace qui n’est pas consigné, donne place à une parole plurielle qui échappe souvent aux diktats de la « bien pensance » et des concepts prémâchés. Et puis une revue, c’est aussi et avant tout une aventure humaine.

André Chabin et Yannick Kéravec, dans un entretien paru récemment sur votre site, ont eu cette belle formule : « la création d’une revue est traversée par le songe d’une communauté à inventer ». Tout est dit. Il y a dans le désir de revue, l’envie de créer d’autres espaces de partage, de faire bouger les frontières. Je pense que sur ce point, la fragilité économique des revues constitue paradoxalement une force. Certes, on n’est jamais sûr de tenir dans la durée, et on avance souvent, financièrement parlant, sur un fil ténu…

Mais c’est aussi un gage de liberté, la possibilité d’aller vraiment vers ce qui nous tient à cœur, de frayer parfois chemin dans l’inconnu, l’innovant, sans se laisser conduire par le museau vers des sentiers déjà tracés. Une chance inouïe, en somme, par les temps qui courent.

La revue La Moitié du fourbi est présente au Salon.