La revue Mémoires en jeu : « Notre vocation est de donner une nouvelle présence à l’actualité »

En prélude au 27e Salon de la Revue qui se tiendra le 11 et 12 novembre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de jeunes revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, renouvellent en profondeur le paysage littéraire. Aujourd’hui, entretien avec Philippe Mesnard pour sa très belle revue Mémoires en jeu.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?

Mémoires en jeu est née du désir, tout à fait ordinaire pour une revue, de mettre en convergence différentes manières de penser un même objet qui est, pour ce qui la concerne, la mémoire, la mémoire collective principalement liée à des événements historiques violents qui marquent notre modernité, c’est-à-dire la modernité dont on est et dont la mémoire nous fait les contemporains. C’est une initiative ouverte qui accueille des pensées, des manières de voir et de faire ; cela signifie qu’il s’agit effectivement d’un collectif pas nécessairement universitaire et plutôt défini par ses différences que par ses ressemblances.

Le paradoxe de travailler sur la mémoire collective vient de ce que celle-ci est fortement conditionnée par des logiques normatives qui altèrent son potentiel éclairant et éclaireur. Il s’agit donc de ne pas se faire gagner par cette normativité et d’avoir la pensée critique pour exigence – qui doit toujours être une critique de la pensée. En cela, l’émulation de la pluralité, le fait d’être en rapport constant à l’autre, y compris pour des tâches très banales, entretient – à condition de ne pas fonctionner avec des modèles de petit chef dans la tête – une dynamique qui est le propre même d’une revue. Quant à la littérature, même si les responsables de la revue sont de formation littéraire, Mémoires en jeu, à l’image de la mémoire est trans-générique, trans-disciplinaire et trans-culturelle. D’où son côté hybride.

Quelle vision de la littérature entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

Plutôt que de littérature, il s’agit, avec Mémoires en jeu, de cultiver les mélanges en traitant l’actualité culturelle et artistique sous l’angle de la mémoire – avec une écriture non journalistique –, tout en consacrant 50 % de ses pages à des approches académiques provenant de toutes les disciplines. « Une profession de foi ? », dites-vous. Dans le premier numéro, il était important de se présenter à travers un texte dans lequel tous les membres se reconnaissent – on aurait dit un « manifeste » – posant nos singularités éditoriales et quelques principes. On peut y lire : « Les questions de mémoire touchent toutes nos sociétés, c’est pourquoi leur compréhension nécessite d’être à la fois scientifique, artistique et culturelle, sans céder ni au reportage ni aux modes.

La vocation de Mémoires en jeu est ainsi de restituer les états, situations, usages et évolutions des mémoires qui traversent les sociétés et les groupes, quels qu’ils soient, présents dans les sociétés européennes en particulier, et dans le monde, en général. » Cela paraît très neutre, mais en fait nous sommes confrontés, à chaque numéro, à des choix et des enjeux entre ce que nous présentons pour en donner à voir la valeur, et ce que nous critiquons parce que trop représentatif de ce que la mémoire peut avoir de plus hégémonique aujourd’hui. Ce « manifeste » se termine par la phrase suivante : « Nous ne serons pas des pourvoyeurs de réponses. »

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

On suit l’actualité culturelle, artistique et universitaire et on en rend compte, comme je le disais, de façon critique quand les productions ou les œuvres ressemblent trop à ce que l’on attend d’elle. Notre prochain dossier, celui du n° 5, est précisément sur la littérature mémorielle. On y a invité toutes sortes d’auteurs, des plus visibles et loués aux plus discrets. Il est évident qu’il y a sous l’étiquette « littérature mémorielle » (ou art, tout autant) beaucoup de créations « consentantes », pour reprendre le mot de Dominique Viart, et quelques électrons libres « déconcertants ». Pour souligner que ce paysage contient de longues plaines monotones et standardisées et quelques pics qui s’y dressent de façon quasi-expérimentale, il faut tenir compte de l’ensemble, ne faire aucun élitisme et ne pas se prendre pour une « avant-garde », ni pour les portes paroles de « poètes maudits ».
Aussi n’écarte-t-on pas de donner à entendre ce qui adhère le plus sagement à la norme des formes mémorielles et à ses récurrences, pour que se détachent plus nettement ceux qui poussent leur art au-delà. Sur ce plan aussi nous sommes hybrides.

En général, les dossiers sont décidés assez à l’avance pour des questions pratiques car, à l’exception de celui dont je viens de parler, ils rassemblent des études poussées sur des thématiques de recherche ou, en tout cas, convoquant des chercheurs. Pour le reste, il y a de nombreuses rubriques qui ne sont ni l’actualité – située au début – ni le dossier ou les varia. Le portfolio est par exemple souvent un grand moment. C’est pourquoi nous avons choisi un format magazine. Le seul qui permette de mettre en valeur des photos et d’en faire autre chose que des « illustrations ». La mémoire se nourrit d’images et nous nourrit avec et par ses images, aussi est-il important de leur donner une place qui ne les réduise pas à de simples auxiliaires du texte et du discours. « Un numéro qui nous tient à cœur ? » Pour chaque numéro, on doit passer par un travail au sens le plus technique du terme pour atteindre à un exercice créatif où l’on s’exprime pleinement. Tous nous tiennent à cœur. Le 5 sortira en janvier – nous sommes donc déjà sur sa fabrication et, rétrospectivement, on peut se dire que chacun des précédents a eu énormément d’importance, que nous y avons passé plus de temps que de raison. C’est certainement pareil pour toutes les revues. Et nous en sommes une.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que toute revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

Justement, quand on traite de l’actualité, celle-ci – soit-elle littéraire, artistique, cinématographique, théâtrale, événementielle… – a souvent été déjà abordée par des journalistes dans des magazines de presse. Pour nous, il s’agit d’en dégager les traits qui n’ont pas été saisis et de leur donner une nouvelle présence. C’est un pari que l’on cherche à relever. Bien sûr, la vie est un long apprentissage. Mais il faut prendre en compte que la mémoire est un champ très délicat à saisir, elle pèse de tout son poids moral sur nos consciences. Cette pression provoque des effets de brouillage dans le discours journalistique qui souvent se répand en généralités et ne se permet la critique que lorsque celle-ci est entendue (et attendue). En cela, le champ mémoriel nécessite une (ou des) revue(s) qui revisite(nt) les manifestations et questions mémorielles pour les faire apparaître sous un autre jour, plus distancié. En ce sens, nous faisons nôtre cette considération de Daney.

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Peut-être est-ce une facilité – narcissique – que d’affirmer la teneur politique de son geste et que l’on se range du côté de la résistance. On a aimé la position de Saul Ausländer, le personnage fictif dans le film Le Fils de Saul de Laszlo Nemes auquel nous avons consacré le dossier du n° 2. Il n’est pas du côté des révoltés qui se sacrifient au combat et ne complaît ainsi à aucune iconologie héroïque. Il n’est pas du côté des victimes – bien qu’il en soit une, il ne la figure pas ni ne se prête à son jeu, si tragique ou pathétique celui-ci puisse-t-il être. Il résiste autrement, en invoquant un ailleurs, de façon détournée. Peut-être est-ce la position pour laquelle Mémoires en jeu souhaiterait être reconnue, sans pour autant y être identifiée ou assignée. Une résistance du détour. Le contexte est difficile, et les questions de budget nous oppressent. Tâchons de nous frayer notre destin de collectif alors que les temps sont à l’hyper-individualisme et aux appauvrissements et médiocrités qui lui sont propres. En paraphrasant Hölderlin, on pourrait se demander : wozu Zeitschriften in dürftiger Zeit ?

La revue Mémoires en jeu sera présente au Salon