« The Night Of », portrait oblique d’une Amérique qui a peur d’elle-même

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The Night Of, ou la série qui met à mal la conception idéalisée de l’Amérique et à nu des blessures encore vives nées du et après le 11 septembre. Une oeuvre sombre, jusque dans sa forme, un drame en huit épisodes qui se garde de tout manichéisme et explore les multiples facettes d’une société composite qui a longtemps rêvé son mode d’existence comme un modèle du vivre ensemble. Si vous avez manqué The Night Of lors de sa diffusion sur OCS, Canal + propose une séance de rattrapage de la série de Steven Zaillian à raison de deux épisodes chaque lundi à partir du 30 octobre.

Tenant à la fois de l’enquête criminelle (Law & Order, NYPD, The Wire), de cour (The Practice, The Good Wife), des séries plus intimistes s’attachant à la psychologie des personnages (Sopranos, The Affair), et jusqu’aux séries carcérales (Oz), The Night Of embrasse les genres et recompose une vision désabusée de l’Amérique post 9/11. Par le biais, presque le prétexte, de l’histoire de Naz (joué par le parfait Riz Ahmed), jeune étudiant d’origine pakistanaise, timide et discret, pris dans le carcan d’une famille d’immigrés, tiraillé entre rêve américain et tradition séculaire, The Night Of dresse un état des lieux où s’agrègent des questions sociétales diverses, des plus mineures en surface jusqu’aux plus profondes qui agitent et sous-tendent la société américaine.

the-night-of-hbo-serie-960021The Night Of : le récit d’une rencontre qui tourne mal. Désœuvré, vivant des aspirations contradictoires (la différence, l’intégration, la réussite scolaire), Naz décide d’emprunter le taxi que son père possède en co-propriété avec deux autres membres de sa communauté pour se rendre à Manhattan dans une fête d’étudiants privilégiés. Mais en chemin, rien ne semble devoir se dérouler comme il le souhaitait. Par un (mal)heureux hasard, il rencontre Andréa et fait monter la jeune fille de bonne famille, à bord de son véhicule. Sous le charme de la séduisante paumée et du moment qu’elle lui propose, Naz s’oublie avec elle, entre alcool, sexe et drogues. Au milieu de la nuit, totalement à l’ouest, il découvre sa tentatrice sauvagement assassinée et décide de quitter la scène de crime, entre sidération, incompréhension et doutes sur sa propre implication…

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Les clivages géographiques et sociologiques (le New Jersey locatif vs le New York des élites propriétaires), les différences de classes, le multiculturalisme, les antagonismes, les agendas professionnels et les enjeux familiaux, les infortunes personnelles, tout s’imbrique et se contredit : The Night Of procède par stratifications, en mettant la question raciale au centre d’un TV Show qui malmène sa linéarité pour mieux tendre vers la vérité.

Mais la vérité de The Night Of, « la nuit de », « la nuit où » (« tout a commencé », « tout s’est passé », le spectateur étant libre de compléter de lui-même le postulat), n’est pas univoque et les conséquences d’une soirée au cours de laquelle destins, vies, futurs vont basculer, sont plurielles. Chaque acteur de l’histoire se trouvera, à des degrés divers, sinon changé, du moins ébranlé dans ses certitudes. De l’accusé potentiellement innocent quand bien même tout pointe sa culpabilité (sa présence sur les lieux, sa fuite étrange, l’arme du crime en poche) jusqu’à son avocat, John Stone – brillamment interprété par John Turturro –, chaque protagoniste de cette fable sombre explore sa part d’humanité ou de cynisme. En chemin, chacun découvre ses limites, se trouve confronté à ses choix, se transforme même. La prison, le «système», le diktat de l’argent et la (sur)vie en communauté, Naz, John Stone, Dennis Box le détective, Freddy Knight le caïd de la prison en Pygmalion criminel lettré, la galerie de personnages et les lieux sont autant des acteurs et révélateurs que des causes et conséquences du drame qui se (dé)joue et (dé)noue au fil des épisodes.

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La spirale est évidemment infernale, de la rencontre presque romantique et initiatique jusqu’au dénouement désabusé, en passant par les jonctions de circonstance, avec l’avocat qui racole ses clients dans les precincts, l’arrestation au faciès, l’amalgame entre la couleur de peau, l’origine ethnique, la religion et un éventuel statut de criminel (voire de terroriste) décidé par avance. Le prisme est grossissant et isolant : la récupération mercantile par des avocats médiatiques, les poursuites du ministère public dénaturées à des fins politiques, la critique du système judiciaire est d’autant plus forte qu’elle se fait réquisitoire contre ce que la société tout entière est devenue : un espace de coexistence, de cohabitation, dans lequel le vivre ensemble est dévoyé au nom d’une peur omniprésente.

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The Night Of critique un New York en proie à tous les communautarismes, dans une ville qui vit encore difficilement le trauma du 11 septembre (et même celui de l’après Sandy), le repli semble désormais érigé en modèle, en mode de vie. Plus encore, la série peut s’analyser comme une somme d’interactions entre les différents duos (l’accusé et son avocat ; la victime et son beau-père ; le procureur et le détective ; l’accusé et sa famille…) en utilisant le concept des degrés de séparation pour mieux exprimer l’enchainement d’événements isolément fortuits. En découle une construction en mille-feuilles, une stratification des éléments narratifs comme des thèmes qui se trouvent ainsi développés. La trame policière est alors le moyen de montrer (sans démontrer) le lien qui unit chaque protagoniste aux autres, à son corps défendant, et devient l’exemple même de ce qui constitue une société : une connectivité inévitable et essentielle.

Mais le constat final de The Night Of est amer : le portrait de l’Amérique est oblique, la société a vacillé sur ses bases depuis longtemps (il y a plus de quinze ans, le jour où les Twin Towers se sont effondrées). Les interactions ne sont plus croisées, elles sont devenues parallèles, chacun semble devoir évoluer désormais sur ces fondations fragilisées, sur les fragments épars d’une ville qui s’est reconstruite par une dramatique obligation. Réalisée en 2016, avant un certain 8 novembre, The Night Of est déjà le formidable éclairage d’un monde dans lequel l’apparence, l’origine ou la condition sociale sont autant de facteurs déterministes que de prémices effrayants.

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The Night Of , réalisé par Steven Zaillian, avec : John Turturro (John Stone), Riz Ahmed (Nasir Khan), Frank L. Ridley (Jerry), Jeannie Berlin (Helen), Glenne Headly (Alison). Année de production : 2016. Une production HBO. Diffusion à partir du lundi 30 octobre 2017 sur Canal +. Intégrale disponible en VOD.