Opération Copperhead : Monty’s Clifton filming circus

Pour Opération Copperhead, Jean Harambat a réuni un casting que beaucoup de metteurs en scènes lui envieront : David Niven, Peter Ustinov, le général Montgomery et Winston Churchill. Un album drôle, au graphisme séduisant et enlevé et aux multiples ressorts narratifs.

Lorsque la fine fleur de l’humour anglais rencontre un auteur qui a reçu deux fois le prix de la meilleure bande dessinée historique, cela donne Opération Copperhead ou comment les services secrets britanniques ont eu cette idée folle un jour d’inventer au général Montgomery un sosie prénommé Clifton. Episode avéré et fascinant de la seconde guerre mondiale, l’opération de diversion est aussi géniale qu’absurde. Tandis que David Niven (le David Niven de La Panthère Rose, des Canons de Navarone ou du Cerveau) et Peter Ustinov (le Hercule Poirot de Mort sur le Nil et Néron de Quo Vadis) travaillent ensemble à un film de propagande pour l’armée anglaise, le chef de la désinformation a une idée : enrôler un autre acteur, Clifton James, sosie de Monty, général des forces alliées, pour le balader en Afrique du Nord et faire croire à l’état-major allemand que le débarquement aura lieu dans le sud de la France et non en Normandie.

L’imagination humaine est toujours étonnante et Jean Harambat n’en a pas manqué pour composer un album qui tient à la fois du film dans le film, du récit historique, de la romance et du burlesque. Car au-delà de l’anecdotique (au sens théâtral) qui donne corps à ce morceau de bravoure du conflit mondial, la structure de l’album invite à se délecter en miroir des souvenirs des acteurs (puisés dans les autobiographies de « Niv » et Ustinov) et du comique des dialogues et des situations. Opération Copperhead, grâce à la truculence de l’un et au flegme de l’autre, c’est une punchline par planche, un bon mot par case, un dessin précis, anguleux et mettant à mal la ligne claire, le tout formant un livre baigné d’humour lettré, suave comme un Darjeeling et pétillant comme de l’eau de Seltz dans un bon whisky.

L’association de l’historique et du comique a permis à Jean Harambat d’aller derrière l’Histoire avec un grand H : l’apprentissage de Clifton James, ses errements éthyliques, la peur de l’acteur au moment du lever de rideau, le romantisme discret de David Niven et la bonhommie de surface de Peter Ustinov, sont autant de matériaux pour ce récit foisonnant. L’auteur a convoqué la mémoire de ses protagonistes, la finesse du Lubitschien To be or not to be jusqu’à flirter avec les 39 marches hitchcockiennes lors d’une scène qui souligne un peu plus la jubilatoire mise en abyme de la condition de militaire-acteur-espion sur les planches des théâtres (d’opérations et des armées).

James qui avait joué Monty, se jouait lui-même jouant Monty et jouait en même temps l’homme qu’il avait incarné

L’histoire a quelque peu oublié le sosie de Monty. David Niven et Peter Ustinov se sont retrouvés en 1977 sur le tournage de Mort sur le Nil, mis en scène par John Guillermin, par ailleurs réalisateur de I Was Monty’s Double, avec Clifton James jouant son propre rôle… Le réel, bien plus que la fiction, a de quoi donner le vertige et Jean Harambat signe avec Opération Copperhead l’album le plus intelligent, le plus subtil, le plus so british de la rentrée BD.

Jean Harambat, Opération Copperhead, 176 p. couleur, Dargaud, 19,99€