Les Mains dans les poches : Ian McEwan, Sur la plage de Chesil

Ian McEwan

5 chapitres comme 5 actes d’une tragédie, reposant sur une triple et implacable unité, de lieu, de temps et d’action. Sur la plage de Chesil est un roman sur rien donc une totalité, un absolu : « Voilà comment on peut changer radicalement le cours d’une vie : en ne faisant rien ».

Tout est ici d’une simplicité extrême. Une simplicité tissée de ces riens qui (dé)construisent une vie. De ces riens qui pourraient faire croire à chacun, comme à Edward, que « le résumé de son existence prendrait moins d’une minute, tiendrait en moins d’une demi-page ». Une nuit de noces comme une autre qui soudain bascule, parce que « dans cette salle dallée au plafond alourdi par des poutres apparentes, les problèmes entre [Florence] et Edward étaient déjà présents dès les premières secondes, dès le premier regard », parce que tout, de petits riens en petits riens, mène inexorablement au drame. Ces petits riens qui séparent Edward et Florence – leur origine sociale, leur goût pour la musique, leur rapport au sexe – et vont devenir des abîmes, des gouffres. Ces mots que l’on a peur de prononcer, ceux que l’on dit trop vite et qu’un « rien » différencie d’autres que l’on aurait pu dire.

Ian McEwan construit l’ensemble de son récit sur ces moments imperceptibles, volatiles, fragiles qui mènent des vies vers l’échec, qui font basculer nos existences. Sur lesquels on s’interrogera pendant toutes les années qui nous restent encore à vivre. Sur ces riens déployés en un roman qui avance par petites touches, notations en apparence anodines, analepses, retours sur la rencontre de Florence et Edward, leur enfance, leur éducation, leur espace mental et social, fragmente des instants, des moments, des regards.

Edward et Florence sont tout juste mariés quand s’ouvre le roman. Ils dînent dans leur suite nuptiale, face à la plage, peu avant leur nuit de noces, cet instant climatérique qui concentre leurs angoisses, leurs désirs, leurs peurs et frustrations. On est au tout début des années 60, Edward et Florence n’ont jamais fait l’amour. Ni ensemble ni avec d’autres. Leur virginité pourrait être une page blanche, ouvrant à la vie d’adultes dont ils rêvent. Elle sera l’ouverture d’un drame : « Ils étaient jeunes, instruits, tous les deux vierges avant leur nuit de noces, et ils vivaient en des temps où parler de ses problèmes sexuels était manifestement impossible […]. En apparence, tout leur souriait ».

Il y a du Stendhal chez Ian McEwan. Dans ses analyses, dans son art du « petit fait vrai », dans sa manière, surtout, de mener les analyses psychologiques en diptyque. On se souvient de cet immense moment romanesque du Rouge et le Noir lorsque Stendhal décrit Julien saisissant la main de Madame de Rênal dans le jardin, notant l’exaltation de la jeune femme, son immense trouble intérieur et lui juxtaposant l’ambition de Julien, sa froideur. Aucun commentaire de l’auteur, tout se dit dans la confrontation de deux consciences. On retrouve ce procédé dans Sur la plage de Chesil. Ian McEwan oppose les désirs d’Edward, son exaltation aux angoisses, dégoûts et inhibitions de Florence. Les deux personnages dînent en échangeant des paroles banales, des «je t’aime», en écoutant les informations de la BBC dont le son leur parvient depuis les étages inférieurs, et leurs consciences creusent, en diptyque, un fossé dans lequel leurs vies viendront dérailler. Tout est dramatique, tout est grotesque. Les personnages se laissent porter, Ian McEwan détaille, déploie, analyse leurs flux de conscience, leurs tropismes. Tout est si simple et pourtant si complexe, si banal et pourtant si intense : « Oui c’était tellement simple. Pourquoi n’étaient-ils pas là-haut en cet instant précis, au lieu de rester assis sur ce lit, à refouler toutes ces choses dont ils ne savaient comment parler ou qu’ils n’osaient pas faire ? ».

Il y a du Stendhal aussi dans la mise en roman du « fiasco », dans ce travail sur ce qu’un déraillement intime dit de deux êtres mais aussi d’une époque, ou comme l’écrit McEwan, dans ce « thème mineur au sein d’un motif plus vaste ». Il y a du Stendhal, enfin, dans le style, d’une densité psychologique extrême sous une apparence anodine, dans la manière de mener le suspens d’un récit vers un point d’orgue pourtant déjà annoncé, dans l’art d’apparier drame et ironie, cynisme parfois : « Le plafond, qu’[Edward] trouvait déjà trop bas, semblait encore se rapprocher de sa tête. De son assiette montait une odeur écœurante comme l’haleine d’un vieux chien, qui se mêlait au vent du large. Sans doute était-il moins heureux qu’il ne se le répétait. Une terrible tension paralysait ses pensées, ralentissait son élocution, et il éprouvait une extrême sensation d’inconfort, comme si son pantalon ou son slip avait rétréci ».

9782070402533Tout ce qui construit l’ironie du sort, justement, dérisoire et dramatique. Edward a, pendant les mois précédents son mariage, rêvé de cette nuit où le corps de Florence lui appartiendrait enfin, il n’aura que l’espoir à caresser.
Sur la plage de Chesil dit l’incompréhension de deux êtres, leurs malentendus, une incapacité à communiquer qui tient tout autant à une époque (celle d’avant la révolution sexuelle) qu’à une manière d’être au monde et à soi où « on ne se considérait pas encore soi-même au quotidien comme une énigme, un récit autobiographique ou un problème à résoudre ». Edward et Florence vivent en quelque sorte en marge du réel, dans leurs illusions, leurs espoirs et leur candeur. Comme tous les autres personnages du livre, la mère d’Edward hors du monde, « folle », celle de Florence, absorbée dans son travail universitaire, froide et rigide. Edward avait l’ambition de travailler sur des monographies historiques, c’est l’histoire – sociale, intime, familiale – qui se chargera d’écrire la sienne, en un renversement tragiquement ironique. Et il aura pourtant paradoxalement été un de ces hommes aussi illustres qu’éphémères sur lesquels il rêvait d’écrire… mais sous la plume de McEwan.

Sur la plage de Chesil est un roman sur l’indicible, l’ineffable qui adopte pour «dire le non-dit», ce paradoxe propre à la littérature, une approche par touches, confrontations, éclairages successifs et contradictoires. Le style, sobre, précis, est d’une densité incroyable, la moindre métaphore laisse poindre le drame, en une tension constante, crescendo. Jusqu’à la violence absolue des toutes dernières pages, dans leurs implacables constats. Ce roman est un bijou, une merveille de sensibilité et de profondeur, un texte intense, profondément marquant, aussi prégnant qu’elliptique. Obsédant.

Ian McEwan, Sur la plage de Chesil (on Chesil beach), traduit de l’anglais par France Camus-Michon, Folio, 149 p., 7 € 10