Les mots/maux de l’histoire : l’Allemagne de Jean-Luc Godard (épisode 4)

L’image de Lemmy et de son haussement d’épaules pourrait indiquer que la situation est insoluble. Pourtant il s’agit de sauver des choses perdues, de réparer des occasions manquées. Godard est souvent plus tranchant dans ses propos que dans ses films. « Il n’y a plus d’Allemagne » (épisode 5) veut dire faire son deuil de l’Allemagne de son adolescence, qui de toute manière renvoie aussi à une famille bourgeoise dont il ne partage pas ou plus les valeurs. Il n’y a pas que des « images condensées » (Theweleit), il y a aussi des « personnages condensés ». Dans l’Allemagne 90 (neuf zéro), Siegfried Zelten, officier de la CIA à la recherche de Lemmy Caution, espion oublié en RDA, est traducteur de Hegel à ses heures perdues. Il est un croisement de deux personnages de roman, créés par Jean Giraudoux dans Siegfried et le Limousin : Siegfried von Kleist, à la fois juriste allemand et écrivain français devenu amnésique, et le baron von Zelten, ami du narrateur, censé l’aider à révéler à von Kleist sa véritable identité. Pour ce faire, von Zelten et le narrateur se rendent à Munich, dans une Allemagne revancharde d’après 1918. À partir de là, nous pouvons suivre les voies tortueuses des correspondances godardiennes s’entremêlant aux nôtres : Hegel – Kleist – Henriette Vogel – Berlin – suicide – face à la villa de Wannsee – conférence de la solution finale – Munich – 1938 – Sophie Scholl – résistance – exécution – Shoah – guerre froide – CIA – 1989 – la liste d’associations entre ce que Godard montre, suggère, à quoi il renvoie indirectement n’est pas exhaustive, mais les noms évoqués comme Kleist jouent un rôle important ou coordinateur dans le déploiement des citations. Godard, tout en prenant ses libertés, ajoutant des anachronismes, se sent proche du narrateur du roman, qui avait entamé le même travail de deuil de l’Allemagne après le premier grand massacre du dernier siècle :

« J’attendais Zelten avec quelque angoisse, car non seulement il allait m’aider à percer le mystère S. V. K., mais parce qu’il était, de mes nombreux camarades allemands, le premier que je revoyais, et aussi le plus cher. Dans quelques minutes, lorsqu’il allait marcher sur moi, sa silhouette de face semblable comme toutes les silhouettes humaines à la tranche d’une clef, je saurais donc ce qu’il ouvrait, ce qu’il fermait, et si je devais me faire à l’idée que l’Allemagne pour moi n’existait plus. Or, comme tous les Français, par peur peut-être de l’eau, ma pensée appuyait volontiers vers le continent. J’étais prêt à en faire le sacrifice, mais j’avais l’impression que je vivrais difficilement sans l’Allemagne, et je me sentais parfois, tous les fils qui me liaient à mes amis de Berlin, de Dresde ou de Munich tranchés, désorienté sur mon côté allemand et comme le chien auquel on a coupé à droite la moustache-antenne qui lui donne sa seconde vue et sa seconde ouïe. L’Allemagne est un grand pays humain et poétique, dont la plupart des Allemands se passent parfaitement aujourd’hui, mais dont je n’avais point trouvé encore l’équivalent, malgré les recherches qui m’ont conduit à Cincinnati et à Grenade. »

Peut-on se passer de l’Allemagne, bien sûr d’une certaine idée de l’Allemagne, de cette partie droite de la « moustache-antenne » dont parle Giraudoux et dont l’absence désoriente la vue et l’ouïe ? Nous nous souvenons aussi du scénario inventé par Thierry Froger  où « l’enquête le [l’historien] conduit de Moscou à Paris, d’Arras à Barcelone, de Naples aux archives d’un studio de Hollywood, et jusqu’à Berlin au moment de la chute du mur », comme un retour aux sources. Et Kleist, errant d’un romantisme allemand tardif, ici affuble de Siegfried, héros presque invincible des Nibelungs, oxymore de « victoire » (Sieg) et de « paix » (Fried-en). Dans son Ulysse, Joyce reprend ce dernier comme une sorte de fusion de toutes les tares allemandes observables et imaginables :

« Nationalgymnasiummuseumsanatoriumundsuspendoriumsordinaryprivatdocent-generalhistoryspecialprofessordoctor Kriegfried Ueberallgemein ». En décompressant ces deux lignes, on déroule l’histoire allemande ou austro-hongroise, celle que Joyce a rencontré pendant ses années triestines.

Malgré cela, malgré les excavatrices qui tournent et retournent l’ex-RDA sens dessus dessous en ajoutant une autre ruine à celles d’où la RDA a ressuscité selon son hymne national, malgré l’impossibilité de tenir une seule et même note pendant une heure et prendre cela pour de la musique, telle que Allemagne 90 (neuf zéro) l’annonce dès son prologue, Godard à travers son héros-espion traverse la RDA pour trouver, sauver des choses, pour raconter le temps qui passe, qui est passé depuis que Le Dernier des hommes (Der letzte Mann, 1924) de Murnau accomplissait sa tâche de portier devant l’Hôtel Atlantic. Pour combler le trou entre 1924 et l’arrivée de Lemmy à sa dernière étape, un hôtel sans nom, mais sous le panneau de la Martin-Luther-Straße, évoquant le grand réformateur ou « inventeur de la solitude » (Frédérik Pajak), Godard fait se succéder deux plans pour fusionner deux temps historiques.

Il a tourné le premier plan lui-même en 1991 : un vieux monsieur ouvre la porte d’un taxi jaune berlinois, portant la publicité pour la piscine « Blub », tout en laissant maugréer Lemmy que « les pâles ampoules de Philips ne savent plus éclairer les rues de Karl Grune avec l’éclat de la lumière de Karl Freund ». Deux jeunes filles blondes en mini-jupes descendent du taxi, qui s’en va ensuite, et sortent du plan en riant, tandis que Lemmy arrive et consulte un carton, probablement l’adresse de son hôtel de destination.

Suivant son regard, nous nous trouvons projetés dans le deuxième plan, tiré du Dernier des hommes de Murnau, et faisons le chemin inverse en noir et blanc : de la porte-tambour de l’hôtel Atlantic au taxi. Deux jeunes femmes excitées, emblèmes des années folles, sortent de l’hôtel, le portier leur ouvre son grand parapluie pour les protéger de quelques gouttes de pluie. Elles s’accrochent de chaque côté à ses bras. Amusé, il les guide à la porte du taxi en plaisantant. Le film muet ne fait que suggérer cette interprétation par l’expressivité des gestes. Mais Godard renforce l’effet d’excitation en gardant la bande-son du plan précédent où l’on entend non seulement le ronronnement de la Mercedes jaune, mais aussi les rires surjoués des filles blondes. La scène se clôt par un homme distingué qui, avant de monter à son tour dans le taxi pour suivre les dames, adresse un signe désapprobateur au portier qui, en retour et sans s’offusquer, le salue au garde à vous.

Dans les deux cas, le portier reste seul, comme Lemmy, qui enfin se trouve dans sa chambre d’hôtel, accueilli par un bruyant « Welcome to the West, Mr Caution ! » du personnel réuni et dirigé de main de maître par le sifflet de leur cheffe. On entend le bruit du vent, celui qui s’élève comme la tempête du paradis, dont parle Benjamin par rapport au tableau Angelus Novus de Paul Klee, et que Godard a déjà suggéré dans un autre plan, où le bruit d’un vent violent est accompagné des jacassements de corbeaux dans la nuit. La position de « l’ange de l’histoire » est aussi celle de Godard dans cette décennie qui marque un tournant dans l’histoire du 20e siècle qu’on appelle trop rapidement la fin du communisme. Trop de choses restent à réparer dans la course que nous impose le capitalisme mondialisé et auquel il faudrait résister :

« Un tableau de Klee intitulé Angelus novus représente un ange qui donne l’impression de s’apprêter à s’éloigner de quelque chose qu’il regarde fixement. Il a les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les ailes déployées. L’ange de l’histoire doit avoir cet aspect-là. Il a tourné le visage vers le passé. Là où une chaîne de faits apparaît devant nous, il voit une unique catastrophe dont le résultat constant est d’accumuler les ruines sur les ruines et de les lui lancer devant les pieds. Il aimerait sans doute rester, réveiller les morts et rassembler ce qui a été blessé. Mais une tempête s’élève depuis le paradis, elle s’est prise dans ses ailes, et elle est si puissante que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement dans l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le tas de ruines devant lui grandit jusqu’au ciel. Ce que nous appelons le progrès, c’est cette tempête. »

Lemmy Caution est assis sur le bord du lit d’hôtel, la dernière femme de chambre l’a quitté. Dans ses mains, il tient la Bible déposée par les services de l’hôtel dans chaque chambre. Un instant plus tôt encore, il regardait ses mains vides, tournant les pouces. Il ne reste plus les bras ballants, il ne ressemble pas à cet ange d’Ernst Klee, mais il tourne le dos à tout ce personnel qui s’affaire autour de lui depuis son arrivée, malgré ses injonctions de ne rien faire, excepté de poser deux gros volumes rouges où on distingue sur le dos l’inscription « LA GESTAPO » suivie de la croix gammée en couleur dorée sous le matelas, au pied du lit, pour que l’espion puisse reposer ses pieds fatigués et endoloris par sa longue marche. Il tourne le dos à l’avenir vers lequel lui aussi est contraint d’aller puisqu’il a choisi la liberté, ce que suggère la phrase « Vous aussi, vous avez choisi la liberté ? » qu’il adresse à la femme de chambre, venue de l’Est pour trouver du travail à l’Ouest. Puis il traduit pour elle en allemand : « Sie haben ja auch Freiheit gesucht ? » Et elle réplique spontanément ce que la question lui inspire : « Arbeit macht frei (Le travail rend libre) » comme un retour involontaire des démons du passé.

Le slogan nazi accroché au-dessus du portail d’entrée d’Auschwitz et déclamé dans cette situation entache autant la liberté recherchée par Lemmy que la conscience historique de la femme de chambre, quant à elle originaire de l’ex-RDA, où le droit et l’obligation au travail furent indivisibles. Mais contrairement à elle qui semble déjà désabusée de son passage à l’Ouest, ou du moins ne rien attendre de joyeux, Lemmy est arrivé au terme de son voyage, il a réussi. Il est accueilli dans cet hôtel, après être passé entre Murnau et Neuf zéro, comme nous l’avons vu. Feuilletant la Bible sans but précis, un juron lui échappe finalement : « Les salauds ! » Il s’est fait berner, et nous avec lui, car nous ne savons pas du tout de quoi il parle exactement. Il y a un côté surréaliste dans cette scène finale. Est-il question de ses supérieurs, dont le comte Zelten qui, lui, est resté à l’Est, est-il question de ceux qui mettent des Bibles à la disposition des clients d’Hôtel ? Comme souvent, Godard pose des énigmes, parfois insolubles ou volontairement absconses.

Or, cette scène n’est pas sans évoquer Alphaville, autre film-fiction de Godard ayant affaire avec un régime totalitaire utilisant des éléments qui rappellent l’Allemagne hitlérienne, mais aussi tout autre régime dictatorial comme celui de la RDA par exemple. Dans sa chambre d’hôtel, Lemmy Caution vient de feuilleter une Bible dans Allemagne 90 (neuf zéro) et semble distraitement chercher quelque chose. Il n’y tenait pas au début, car il voulait aussitôt rendre la Bible à la femme de chambre comme un objet oublié. Anna Karina dans le rôle de Natacha von Braun aussi cherchait des indices dans Alphaville. D’abord une Bible qu’elle savait disponible dans chaque chambre d’hôtel, et puis, après l’avoir trouvée, la signification du mot « conscience ». Il n’y était pas, ni dans un deuxième volume que le garçon de chambre (Jean-Pierre Léaud) lui présenta. Ce deuxième volume s’avérait pourtant être un dictionnaire, comme on l’apprend plus tard par la bouche du Lemmy Caution d’Alphaville (1965).

Où doit-on alors chercher le sens de l’histoire, dans la Bible (foi) ou dans le dictionnaire (science) ? Et où chercher la signification des mots, où les retrouver, car, selon Natacha von Braun, il y en a de plus en plus qui disparaissent ? Et ils sont interdits d’usage. Dans le film, l’ordinateur Alpha 60 pousse par ailleurs un bipbip à chaque fois qu’on prononce un mot interdit, en cela étonnamment proche de la surveillance généralisée en RDA et de leur travail sur la langue : rendre la langue plus pure, comme ils prétendaient, « politiquement correcte », dirait-on aujourd’hui, car tout ce qui n’était pas conforme à l’objectif de l’avancement du socialisme fut, ou bien écarté, ou bien « traduit ». Ce travail a été pris très au sérieux : si par exemple le terme « super » y figurait seul et en plusieurs mots composés, Supermarkt (supermarché, Duden-Ouest) a été banni, absent, et remplacé par Kaufhalle (hall d’achat, Duden-Est). Par contre, la célèbre Jahresendzeitpuppe (la poupée de fin d’année) et d’autres variations pour Weihnachtsengel (ange de Noël) relèvent de la pure mythologie, c’est probablement une invention de l’humour est-allemand pour caricaturer la manie des autorités pour trouver des termes délestés de toute autre idéologie que celle du communisme. À force, le Duden, version est-allemande, était bien plus mince que son homologue à l’Ouest, qui, quant à lui, n’arrêtait pas d’augmenter en volume.

Cette disparition de mots relève en même temps d’une disparition ou d’un effacement de la mémoire, à laquelle Godard nous rappelle inlassablement, rien que par le choix des noms de ses personnages. Natacha von Braun ne s’appelle pas pour rien « von Braun ». « Braun (brun) » rappelle les chemises brunes, mais « von Braun » est aussi le nom de famille de l’inventeur des missiles V1 et V2 de Hitler qui furent destinés à détruire la Grande-Bretagne, mais ont fait mourir bien plus de travailleurs forcés (environ 20 000) dans le camp de concentration Dora. Wernher von Braun a réussi sa conversion fulgurante après 1945, devenant dirigeant de la NASA et du programme spatial américain.

Alphaville est une dictature, dont le dirigeant est le père de Natacha, il porte un nom double von Braun/Nosferatu. Allemagne 90 (neuf zéro) est dans ce sens aussi une histoire de fantômes et de revenants. Les errances de Lemmy Caution dans Allemagne 90 (neuf zéro) ou dans cette RDA finissante, ne sont pas sans rappeler celle du petit Edmund dans les ruines de Berlin de l’Allemagne année zéro (Rossellini). C’est Rossellini qui, pour Godard, sauve l’honneur du cinéma confronté à l’extermination des Juifs d’Europe, une raison suffisante pour lui rendre hommage dès le titre. Nosferatu (1922), déjà cité dans Alphaville, et son créateur Friedrich Wilhelm Murnau sont les accompagnateurs et anges gardiens de Lemmy Caution, s’il n’est pas déjà un fantôme lui-même. Son personnage est emprunté aux romans noirs de Peter Cheyney, datant de l’entre-deux-guerres, et donné lieu à toute une série de polars, dont Eddie Constantine joue le rôle-titre. Héros des deux films de Godard à 25 ans d’intervalle, il fait qu’Allemagne 90 (neuf zéro) sorte directement d’Alphaville. Allemagne 90 (neuf zéro), c’est aussi son dernier rôle, Eddie Constantine meurt deux ans plus tard.

Des fantômes, des revenants, des disparitions, nous arrivons à la fin : « Il n’y a plus d’Allemagne », l’épisode 5.