Cycle documentaire Baatou Africa : Entretien avec Marie-France Aubert

Une fois par mois depuis mars 2016 et pour six séances, le Reflet Médicis accueille l’association Cinewax et son cycle documentaire Baatou Africa. La programmation met en avant les cinémas africains encore peu distribués dans les salles (encore moins s’agissant du documentaire), tout en mettant en relief leur diversité. Chaque séance s’inscrit dans une problématique telle que la jeunesse, l’oralité, le conte et la transmission, les diasporas ou les visions de femmes. Rencontre et entretien avec Marie-France Aubert qui met en lumière ces films au travers de sa programmation.

La programmation que tu as mise en place s’inscrit dans le cadre de l’association Cinewax. Peux-tu la présenter ainsi que ses différentes activités ?

L’association a été fondée en 2014 par Jean Fall, qui est franco-sénégalais. Je me permets de le préciser car il a été touché par l’absence de cinémas au Sénégal et par le fait que l’association est née de cette volonté de créer des ciné-clubs en Afrique de l’ouest, à commencer par ce pays. Ce travail est toujours en cours avec une équipe au Sénégal, et avec notamment un concours d’architecture organisé pour déterminer les plans d’un ciné-club que l’on souhaiterait monter là-bas. Cette envie l’a poussé à promouvoir les cinémas africains à Paris. Il y a d’abord eu un premier lancement au cinéma la Clef dans le cadre du festival Africolor, à l’occasion duquel on avait organisé une soirée spéciale Burkina Faso en projetant deux courts métrages d’un jeune faisant partie du collectif Smac et d’un autre réalisateur parti dans ce pays pour un festival de Hip-Hop, en leur présence et avec celle de Simon Winse, musicien burkinabé venu faire un entracte. Plusieurs cycles se sont ensuite mis en place : il y a d’abord eu Clap Afrique à Étoile Lilas qui présentait chaque mois un film de fiction d’un pays différent avec des intervenants et des débats. On avait aussi organisé des débats autour d’un thème avant les projections sur la tersasse du cinéma. Le second cycle a été Universciné, créé en partenariat avec la Cinémathèque universitaire de Paris 3-Sorbonne Nouvelle et qui diffusait surtout des films de patrimoines africains permettant des discussions avec les étudiants. Je nourrissais depuis longtemps l’envie de faire un cycle consacré au cinéma documentaire avec Marion Fila qui a dû partir. Cela a débouché sur le cycle Baatou Africa. La projection le 18 octobre 2016 de Moi un noir de Jean Rouch et de Cabascabo d’Oumarou Ganda a été une sorte de laboratoire pour lancer définitivement le cycle en mars 2017.

Que signifient Cinewax et Baatou Africa ?

« Wax » est un tissu africain d’une part et, d’autre part, désigne « la parole » en Wolof. On était parti sur autre chose mais qui était déjà pris, et on tenait avec ces termes quelque chose qui avait du sens : du tissage de liens et de la communication.
Quant à « Baatou », ce sont les « voix d’Afrique » en Wolof, ce qui fait écho à ce que je voulais faire avec ce cycle, c’est-à-dire donner la parole, montrer ces voix-là, en insistant sur le pluriel : des cinémas africains, des voix, des paroles.

De quelle manière s’est noué le partenariat avec le Reflet Médicis ?

Par le passé, j’avais aidé Laurence Braunberger des Films du jeudi à distribuer Patria Obcura, en 2014, et mis en place des séances accompagnées au Reflet Médicis. C’est de cette manière que j’ai rencontré son directeur, Jean-Marc Zekri. Après cela, je lui ai parlé de l’association et de mon envie de faire quelque chose au Reflet Médicis, qui est pour moi un cinéma important, placé dans un quartier incontournable, fréquenté par des vieux cinéphiles autant que par des étudiants en cinéma. Je me suis dit qu’il serait intéressant de croiser ce public avec celui de Cinewax, averti sur de nombreux sujets mais pas forcément spécialisé en cinéma. C’est lorsque Moi un noir est ressorti en copie restaurée que l’occasion de l’associer à Cinewax a paru être une belle opportunité. Jean-Marc nous a laissé carte blanche pour une séance et m’a demandé de choisir un film qui pouvait avoir un écho avec celui-là. J’ai choisi Cabascabo de Oumarou Ganda parce que c’est lui en tant que personnage qui a donné l’impulsion à Jean Rouch dans Moi un noir et a ensuite décidé de réaliser un film dans lequel il réinvestissait son expérience de tournage. L’expérimentation a plutôt été un succès et on a décidé de construire le cycle.

Tu as donc un goût particulier pour le cinéma documentaire ?

C’est un champ que j’aime beaucoup et je pense même, de manière peut-être un peu excessive, que c’est celui qui permet de mieux penser le cinéma en tant qu’objet. J’ai fait mes études à Paris 3 et j’ai eu beaucoup de pistes dans ces cours qui ont aiguisé mon regard sur le documentaire et m’ont fait réaliser à quel point ils trouvaient un sens dans ma manière d’appréhender le cinéma. De façon assez symptomatique, c’est une réflexion que j’ai poursuivie dans mon mémoire qui portait sur le documentaire ethnographique. Mais je veux aussi dire que cela tient une place dans ma vie, qui m’anime depuis longtemps, que j’ai pu nourrir par des lectures, des projections, des conférences, des cours aux Ateliers Varan, etc.

Je trouve que le documentaire est très peu valorisé et montré. Même s’il y beaucoup de festivals comme le Cinéma du Réel, il y a encore peu de salles qui projettent les films et cela reste difficile pour des distributeurs de trouver une place dans le circuit des sorties hebdomadaires. Si on va a sur le terrain du cinéma africain, les statistiques s’effondrent : les films de fiction sont quasiment invisibles, et c’est pire pour les documentaires africains, ce qui donne d’autant plus envie de leur faire une place en ne consacrant un cycle qu’à ça, en élargissant un peu le public.

Chaque film s’inscrit dans une thématique : La jeunesse ; Afrique(s) et diaspora(s) ; Oralité, conte et transmission ; Vision de femmes ; Africa Cities, entre art et engagement ; Musique, Histoire et politique.
De quelle manière construis-tu cette programmation ?

Pour le choix des thèmes, nous avons travaillé à plusieurs. J’ai programmé le cycle mais je ne suis pas seule sur ce projet : il y a un travail collectif avec Jean, les bénévoles et les stagiaires sur la logistique, l’organisation et la communication. Des idées ont aussi émergé grâce à des discussions avec Laurène Abel et la nomination des thèmes s’est décidée avec Jean. Une fois ces balises posées, j’ai réfléchi plus précisément sur le choix des films, en allant chercher du côté de ceux qui m’avaient marqué, notamment dans des festivals, et qui pour la plupart n’ont pas eu la chance de connaitre une sortie en salle.

L’arbre sans fruits (2016) a par exemple été dans plusieurs festival mais n’est pas encore sorti. J’avais vu Examen d’État (2014) au Réel où Dieudo Hamadi a d’ailleurs remporté cette année le Grand prix avec Maman Colonelle. Come Back Africa (1959) m’avait beaucoup marquée et il me semblait incontournable, quand bien même il s’agit d’un film de patrimoine et qu’il est réalisé par un Américain. Cela faisait sens dans la mesure où c’est l’un des films les plus importants faits sur l’Apartheid en Afrique du Sud, réalisé clandestinement, et qu’il donne la parole aux opprimés, à des intellectuels, au peuple, à des artistes qui luttent contre la ségrégation. D’une certaine façon, comme dans Moi un noir, qui donne la parole à ceux qui ne l’ont pas.

C’est aussi une question de rencontres. J’ai programmé Tango negro, les racines africaines du tango parce que j’ai rencontré le réalisateur congolais Dom Pedro, avec qui j’avais très envie de travailler. Pour Les statues vivent aussi, je cherchais un film en rapport avec Afrique(s) et diaspora(s), sur les migrations, tout en voulant montrer le quotidien, mettre en avant le regard d’une personne qui était en France depuis longtemps et avait quitté son pays. Cette séance était couplée avec Afrique-sur-Seine (1954) très important dans l’Histoire du cinéma africain, puisque c’est le premier film coréalisé par des Sénégalais alors que cela leur était interdit dans leur pays. Il s’agissait donc de mettre en regard ces deux films. C’est mon directeur de recherche qui m’a mis sur la piste des Statues vivent aussi, ami avec le réalisateur Ousmane Dary qui a fait son film dans le cadre des Ateliers Varan. Je me suis rendue compte en voyant le film qu’il faisait écho de manière si étroite et si déroutante à Afriques sur scène, en faisant en outre directement référence aux Statues meurent aussi (1953) de Chris Marker, Alain Resnais et Ghislain Cloquet, et qu’il avait une place évidente dans le programme.

Plus globalement, je voulais – je sais que je ne suis évidemment pas la seule à faire ça – sortir d’une vision un peu austère que les gens ont du documentaire. Je me suis adaptée au public qu’on allait avoir : des jeunes faisant partie de l’association ou non, pas forcément avertis, étudiants en autre chose qu’en cinéma, mais curieux. Il y avait donc un équilibre à trouver entre sortir des préjugés et du misérabilisme qu’il peut y avoir dans des documentaires sur l’Afrique, tout en montrant des sujets difficiles. Je pense par exemple que L’arbre sans fruits est emblématique de cela : il donne particulièrement la parole à une femme nigériane qui souffre des reproches qui lui sont faits de ne pas avoir d’enfants tout en montrant son combat, son regard artistique, sa lutte, ses espoirs. Des Afriques qui se pensent, qui se font, actives et pas avec un regard colonial.

Cinq des sept films ont été produits entre 2013 et 2016. Que traduit cette contemporanéité de la programmation ?

Il y avait une importance à montrer des films de patrimoine pour dire que les documentaires africains ont une histoire. Et cela me semblait important de projeter des films contemporains, inédits en dehors des festivals, qui montrent que la réflexion d’Afrique(s) qui se pensent au travers du cinéma est effectivement présente aujourd’hui et n’appartient pas qu’au passé. Dire cette actualité parait évident une fois que c’est formulé mais j’ai l’impression que ce n’est pas ce que ressentent la plupart des gens qui ont encore une vision de l’Afrique passéiste et monolithique.

Sembène Ousmane (DR)

Je sais que tu aimes placer le cycle sous le signe de Jean Rouch et Sembène Ousmane …

Il y a Jean Rouch qui est là comme une sorte de parrain bienveillant puisqu’on a commencé Baatou Africa avec Moi un noir, film dans lequel, pour la première fois, un occidental donnait la parole à des gens qui auparavant étaient des objets et qui devenaient soudain sujets en s’inventant, en se pensant eux-mêmes. Tu fais bien de dire Sembène Ousmane et pas Ousmane Sembène : c’est la manière dont il voulait qu’on l’appelle. Je peux te lire un passage de Africultures :
« Il n’est pas rare que certains auteurs le prénomment Sembène et lui donnent comme nom de famille Ousmane. La colonisation l’ayant mis à l’envers, Ousmane Sembène décida qu’il aura comme nom d’auteur Sembène Ousmane tant que l’idéologie colonialiste distillera son poison. C’est le fruit d’un usage administratif français et par temps colonial qu’il transcende et retourne pour en traduire la violence. Il ne s’est jamais remis à l’endroit jusqu’à sa mort, continuant à signer de son nom précédant son prénom ».
C’est très important pour moi de respecter cette volonté. Il est le premier réalisateur sénégalais qui a réalisé des films importants contre la colonisation et esthétiquement magnifiques. Sembène Ousmane disait à Jean Rouch, lors de cette fameuse rencontre en 1965, qu’à ce moment-là, deux films sur l’Afrique étaient très importants pour lui : Moi un noir et Come Back Africa, ainsi qu’un troisième d’un autre ordre qui est Les statues meurent aussi. Sa pensée a nourri ma cinéphilie et m’accompagne dans la manière que j’ai eu de monter ce cycle. Le fils de Paulin S. Vieyrat est d’ailleurs venu parler du lien entre le travail de son père et celui de Sembène Ousmane et leur admiration réciproque.

De quelle manière est-ce que tu as organisé et imaginé les interventions des invités à chaque séance ?  

On en revient à la parole et au partage que je voulais mettre au cours de ce cycle : en accompagnant ces films et en créant un dialogue avec le public, qu’on ne laisse pas les gens seuls face aux films. Je me suis dit que les intervenants me permettraient de faire des choses un peu originales en dépoussiérant l’image austère des documentaires.
Quand on a fait la séance sur la jeunesse avec Examen d’État, j’étais sûre de ne pas vouloir inviter une ONG parce que c’est ce qui se pratique systématiquement. Dès qu’un documentaire est fait par un occidental sur l’Afrique, ou même un documentaire d’un Africain, il y a trop souvent des ONG ou des associations qui participent de ce misérabilisme ou d’une volonté de secours parfois mal placée. J’ai plutôt vu le film sous l’angle du teen movie. Et c’est pour cela que j’ai préféré inviter l’équipe du festival Smell like teen spirit dont je connais très bien les membres. Certes, le film montre des jeunes dans des situations difficiles, mais il montre aussi tellement leur énergie, leur humour, que cela m’a semblé très approprié.

Je ne veux pas que les films, les documentaires africains, ici, soient réduits à leur sujet, c’est-à-dire des problèmes de société qui amènent sûrement leur lot de renseignements, mais qui valent aussi et surtout pour leurs qualités cinématographiques. Au départ, je voulais inviter Olivier Babinet qui avait présenté Swagger au Smell like teen spirit mais il n’était pas libre. J’aime l’idée de tisser des liens avec d’autres festivals, de croiser les regards de façon inattendue. Jeanne Le Gall avait par ailleurs fait une superbe présentation pour dire en quoi il s’agissait d’un teen movie. Pour le reste, tout est encore une question de hasard. J’ai rencontré Ousmane Diary grâce à mon directeur de mémoire qui a gentiment accepté de venir présenter son film. Il y eu quelque chose d’assez beau de le voir discuter avec le fils de Paulin S. Vieyra qui venait faire ressurgir la voix d’une autre époque.

Les statues vivent aussi

Le personnage même des Statues vivent aussi, Tonton Adama, a 85 ans, il est dans cet entre-deux, cette circulation entre les générations, à la fois mis en scène par un jeune réalisateur et appartenant à la génération de Paulin Vieyra et Sembène Ousamane.
Le film de Cheikh N’diaye, Nègre blanc, présentait un conteur qui parcourt des villages pour faire changer des mentalités sur les albinos mis au banc de la société. J’ai donc invité le réalisateur et Fouma Traoré à venir faire un spectacle avant la projection. On avait déjà travaillé avec lui à Cinéwax, et lorsque je lui ai parlé du film, il m’a dit qu’il allait transformer la parabole d’un lépreux en celle d’un albinos. C’était merveilleux de voir cette improvisation contée sur scène qui a plongé les spectateurs dans un état poétique avec le film. Et, hasard assez extraordinaire, il est en plus parrain d’une association d’albinos.
J’ai eu beaucoup de contacts avec la production de L’arbre sans fruits, mais la réalisatrice était malheureusement souvent en déplacement et j’ai immédiatement pensé à Sophie Bachelier, qui allait selon moi apporter un regard avec du sens, et apporter le regard féministe qui m’est très cher dans une programmation avec beaucoup d’hommes. Je l’avais rencontrée au Festival international de films de femmes de Créteil et j’avais vu son film Mbëkk mi, le souffle de l’océan, qui présentait des portraits de femmes qui avaient vu partir leurs maris, leurs pères, leurs fils. C’est un documentaire magnifique sur l’envers de l’immigration clandestine. La discussion que j’ai eue avec elle ensuite m’a donné l’envie de travailler avec elle à un moment donné à Cinewax et l’occasion s’est présentée. Encore une fois, chose que je ne savais pas et heureux hasard, elle avait donné un prix au film lorsqu’elle était présidente du jury du festival de Besançon Lumières d’Afrique.
C’est grâce à Benedetta Biggi, qui travaille au Reflet Médicis, qu’Annael Le Poullennec est venue présenter Come Back Africa, puisqu’elle savait que cette dernière avait fait sa thèse sur le cinéma de fiction postapartheid et qu’elle est spécialiste du cinéma d’Afrique du Sud. Le film avait du sens sur la ville comme creuset intellectuel, artistique, politique, et plus largement sur l’Afrique du Sud, et elle connaissait son importance en tant qu’universitaire dans l’histoire du cinéma.


Veux-tu dire quelques mots sur Tango negro, les racines africaines du tango, prochaine et dernière séance de la saison qui aura lieu le 4 juillet ?

C’est un film qui me semble important parce qu’il est une enquête montrant que le Tango qu’on croit être une danse et une musique sud-américaine est en réalité enracinée en Afrique. D’un point de vue éthique et culturel, je trouve que c’est un éclairage essentiel sur ce qu’a charrié la circulation liée à l’esclavage. L’Afrique a déposé son identité un peu partout et celle-ci rejaillit dans des cultures auxquelles on ne pense pas, ou qui se la sont complétement réappropriée. Le réalisateur Dom Pedro a de plus travaillé avec Juan Carlos Caceres, pianiste, tromboniste et peintre argentin qui l’a beaucoup aidé. C’est un film qui a une importance politique et montre beaucoup de joie, qui nous fait voyager, qui parle des arts et suscitera du dialogue.
Dom Pedro sera là pour présenter la séance. Et comme il s’agit de la dernière, on voulait clore le cycle de manière festive en invitant une association de Tango qui animera la rue Champollion en faisant danser tout le monde.

Le site de Cinewax