Marguerite Yourcenar à travers sa correspondance (4/5), par Jean-Pierre Castellani

Marguerite Yourcenar

Les lettres de Marguerite Yourcenar représentent souvent une espèce de journal intime, un espace caché et secret de confessions où elle justifie cette affirmation de Victor Hugo qui disait : « C’est toujours dans les lettres d’un homme qu’il faut chercher, plus que dans tous les autres ouvrages, l’empreinte de son cœur et la trace de sa vie ». A ce moment-là on ne sait plus si on lit une lettre ou un journal intime. Au-delà de ses destinataires lointains, Yourcenar nous fait entrer dans son cercle le plus proche.

Certes, on n’y trouve pas vraiment une explication de sa personne, car en matière d’intimité sensuelle elle se révèle, comme Proust, un épistolier non pas fuyant mais insaisissable, plutôt celle de ses œuvres : il n’y a pas de dévoilement de ses secrets, pas plus que dans ses entretiens ou Mémoires. On mesure mieux dans de nombreux messages l’importance de la présence de sa compagne Grace Frick, souvent associée à ses réflexions, à ses projets, à sa vie d’écrivain, de traductrice ou de voyageuse.

Mais écrire un journal intime, au moyen de lettres n’est-ce pas aussi établir un dialogue avec soi-même, tout en recherchant l’autre, pour laisser « une série de traces datées » selon l’expression de Philippe Lejeune. C’est ce que Yourcenar a fait assurément ou essayé de faire, du moins, avec une grande sincérité, tout au long de sa vie.

La lecture de ces lettres est, aujourd’hui, pour nous lecteurs de ses textes, un élément complémentaire d’une inestimable valeur, non seulement pour la connaissance de sa carrière littéraire, éditoriale, sociale, mondaine mais aussi privée, intime. Ces lettres composent, en définitive, un authentique portrait de cet écrivain, si secret par ailleurs.

On peut remarquer que, pour Yourcenar, il y a d’un côté la publication de ses textes personnels mais, de l’autre, deux réserves qui viennent d’elle et non de je ne sais quelle disposition juridique : l’une, la retenue de ses textes les plus intimes, qui masquent donc sa vérité la plus profonde, et l’autre la conviction que celui qui écrit dissimule même dans ces écrits apparemment si sincères.

Marguerite Yourcenar et Grace Frick sur l’île des Monts Déserts

D’ailleurs, dans un passage consacré à son grand-père, dans Archives du Nord, Yourcenar nous livre quelques réflexions sur la véritable qualité de ces lettres écrites par des jeunes personnes à leur famille, dont elle mesure les limites : « Vers l’âge de vingt-deux ans, nous avons tous écrit à la famille, ou à ce qui en tenait lieu, des lettres racontant que nous avions ce matin-là visité un musée, et vu telle statue célèbre, que nous avions fait ensuite un excellent repas, pas trop cher, dans un restaurant du voisinage […] Rien de ce qui nous excitait, nous agitait, parfois nous bouleversait, ne transparaissait dans ces rassurantes missives. » Ce ne sont, pour elle, que « plats comptes rendus ».

On reconnaît, dans ces affirmations, la lucidité de Yourcenar qui a toujours mis en évidence le fossé entre les apparences sociales ou extérieures et la réalité profonde des sentiments.

Pour être complets, à ce jour du moins, signalons aussi une très émouvante correspondance entre Paulo Zacchera, jeune italien, spécialiste de floriculture et Marguerite Yourcenar. Les ayants droit de Yourcenar ont permis récemment la divulgation d’une partie de leurs échanges chaleureux entre 1979 et 1987, à un moment dramatique dans la vie de Yourcenar : elle perd, tour à tour, Grace Frick, en 1979, et Jerry Wilson en février 1986. Leur passion commune pour les plantes et les fleurs les réunit au point de mettre sur pieds le projet d’un voyage en Inde, prévu à partir de décembre 1987, qui devait la conduire jusqu’au Tibet. Hélas, ce voyage fut ajourné à cause de sa maladie. Elle meurt, en effet, le 17 décembre 1987.

On est stupéfait de lire l’intensité du programme envisagé par une Yourcenar pourtant fatiguée en juillet 1986 et encore en septembre 1987. Elle pense à aux détails les plus concrets, prévoit tout, fixe les dates : « Jusqu’à quel moment pourrez-vous rester dans l’Inde ? Je compte n’en rentrer que le 1e Mars au plus tôt […] Prière de me répondre le plus rapidement possible, car j’aurai à prendre des décisions à partir de là »

Lignes écrites trois mois avant sa mort… C’est dire l’émotion que nous ressentons à leur lecture. Paolo Zacchera est aujourd’hui l’un des plus grands producteurs de camélias, de rhododendrons et d’azalées en Europe…