Philippe Artières et Dominique Kalifa : L’histoire est un montage documentaire (Vidal, le tueur de femmes)

Vidal tueur de femmes Le Matin

« Voilà le cinéma pur ! » s’était exclamé André Bazin devant le film de Nicole Vedrès, Paris 1900 (1947), qui rassemble sept cents fragments de films, bouts d’actualité et miettes de fiction. Ce film, taillé dans la matière de l’archive, bouleversa Chris Marker et fut décisif dans l’élaboration de son œuvre. Il faudrait dire ici « Voilà l’histoire pure ! », à la lecture de cette réédition du volume de Philippe Artières et Dominique Kalifa, Vidal, le tueur de femmes. Car les deux historiens, spécialistes du fait divers et des écritures ordinaires, se sont attachés à dresser la biographie de ce meurtrier du début du XXe siècle, sans ajouter un mot au bruissement des discours : ils ont taillé dans les journaux, coupé dans les rapports psychiatriques et le récit autobiographique du criminel, pour recomposer sa vie de papier. C’est la pratique du montage qui permet de « dérouler le film de cette existence », en assemblant ces pièces d’archives hétérogènes.

La littérature a depuis longtemps puisé dans le montage une ressource esthétique : poèmes de Cendrars, expérimentations surréalistes et subversions du Nouveau Roman ont illustré cette fascination pour les possibles du cinéma. Mais jusqu’alors les historiens n’avaient pas encore détourné cette pratique. Philippe Artières et Dominique Kalifa le font pleinement, en proposant cette « expérience d’écriture » (361). Emprunter au montage, c’est d’abord se projeter à l’époque même où Henri Vidal agresse en 1901 deux prostituées, puis en assassine une troisième et une jeune Suissesse, puisque c’est alors que le jeune cinéma invente sa grammaire narrative et codifie ses ressources esthétiques. Emprunter au montage, c’est ensuite revendiquer une contrainte : contrairement aux fictions cinématographiques qui peuvent ajouter des prises de vue, le documentaire dispose d’un matériau limité, avec lequel il faut savoir pactiser. C’est ce que fit notamment Jean-Luc Godard dans Histoire(s) du cinéma : reconstituer une histoire du cinéma à partir de ses images mêmes, par sélection et recomposition.

Vidal, le tueur de femmesMonter des discours donc, comme on monte des images ; refuser l’ordre asséchant dont les textes sont l’objet pour les inscrire dans des séquences ou des plans qui leur donnent vie et mouvement ; fragmenter les séries, en recomposer d’autres ; accélérer les scènes, les surimprimer ou bien les isoler ; accoler les paroles du juge à celle de la victime, l’énoncé du médecin et ceux du reporter, couper ici, coller là. Faire tourner la bobine enfin, pour projeter les images en une synthèse animée capable de restituer la multiplicité des voix et des points de vue qui constituent le réel. (12)

Un tel livre, entre geste cinématographique et réflexion historiographique, reprend à sa manière le projet romantique de « résurrection de la vie intégrale » qu’avait rêvé Jules Michelet, en appliquant la forme cinématographique aux matériaux historiques.

Philippe Artières
Philippe Artières

Une biographie sociale

À l’issue de l’expertise psychiatrise que menèrent Alexandre Lacassagne et ses collègues sur le cas d’Henri Vidal, ils publièrent en 1902 sans en changer une ligne leur rapport, sous le titre : Vidal, le tueur de femmes. Les experts font ici explicitement référence à Vacher, l’assassin des bergères, dans une formulation qui montre la proximité entre le vocabulaire journalistique et les mots des psychiatres. Philippe Artières et Dominique Kalifa reprennent ce titre, mais ce n’est pas seulement pour emboîter le pas à Alexandre Lacassagne et l’accompagner anachroniquement dans ses visites à la prison, ni non plus pour poser à l’expert, se déclarer détenteur d’une vérité sur le secret d’une intériorité. C’est au contraire pour citer délibérément l’expression d’un autre, pour dire cette emprise des discours et des rumeurs sur toute biographie : il ne s’agit pas de dire la vérité d’Henri Vidal, qui restera complexe et insaisissable, puisque le secret de sa responsabilité ou de sa folie nous est refusé : « Manque un élément décisif, et qui concerne sa tête, dont on ne sait toujours pas si elle est de celles qui doivent effectivement tomber sous le couperet de la guillotine. » (348) Il s’agit de dire qu’une biographie est toujours écrite par autrui, un effet de citation.

Il s’agit aussi plus justement de saisir une « existence graphique » (354) ou une vie de papier. Il faut en ce sens être attentif au sous-titre, Une biographie sociale, pour comprendre que ce livre cherche à capter et à enregistrer à l’occasion d’un fait divers la rumeur proliférante de discours qui s’empare d’une vie. Le fait divers suscite en effet des paroles, des enquêtes, des interprétations et des débats collectifs : « flot de paroles » (347) et « bouquet de textes » (349). Le livre est donc bel et bien une anthologie, qui recompose par collage et juxtaposition les linéaments d’une existence. Mais les énonciations se mêlent, les points de vue s’égalisent et le réel se brise en mille éclats que rien ne vient homogénéiser : ce n’est pas les pièces d’un puzzle, dont la lecture recomposerait l’ensemble, mais une représentation complexe, fragmentaire et contradictoire du réel. Quelque chose comme un portrait cubiste, qui fait éclater les facettes et donne à voir en même temps des perspectives inconciliables. Ce sont les incohérences et les contradictions d’une biographie qui marquent le lecteur, et lui font renoncer à « l’illusion biographique » comme le voulait Pierre Bourdieu.

Le livre expose, dans le prolongement des réflexions de Michel Foucault, les contraintes d’émergence d’une écriture de soi. Alexandre Lacassagne et ses deux confrères obtiennent en effet d’Henri Vidal qu’il rédige en prison son autobiographie : ils en orientent la rédaction, précisent les questions à résoudre, suscitent en somme un retour sur soi. Le meurtrier ne compose alors pas seulement une pièce de plus à déposer à son dossier psychiatrique, il mène également une pratique de soi. Il entre de plein pied en écriture, en reliant les différents épisodes de son parcours, en faisant émerger une logique qui fédère ses égarements et ses mésaventures. Au fil de cet exercice de soi, Vidal reprend l’initiative du discours et se construit résolument en sujet, quand tant de reporters, de policiers et d’experts l’on institué en objet de paroles, pour composer collectivement la silhouette d’un assassin à l’égal de l’Égorgeur du Sud-Est ou de Pranzini.

Ainsi, le livre refuse toute hiérarchie entre ces discours : ne pas faire du juge ou de l’expert une parole plus autorisée que celle du criminel. Il y a là une façon d’égaliser les discours, sans les confondre, puisque les notes rendent aux mots leurs auteurs, à la manière des cartons du cinéma muet. Mais c’est surtout une façon de montrer que le rôle de l’historien n’est pas seulement de démêler le vrai du faux, mais de dessiner l’ampleur et les turbulences d’un discours social pour mieux faire « vaciller la notion même de réel au profit d’un miroitement de représentations enchevêtrées ou stratifiées, convergentes ou divergentes, mais dont le spectre seul dessine la complexité, donc la vérité, du monde social. » (18)

Dominique Kalifa
Dominique Kalifa

Il ne faut pas manquer la réédition de ce livre, d’abord pour le portrait d’un fait divers saisi à travers la presse et les experts, les rapports de justice et l’autobiographie d’un criminel. Ce chatoiement de discours met au jour les règles et les contraintes de la parole.
Il ne faut pas manquer ensuite cette réédition, parce qu’elle est une expérimentation historiographique, un essai au plein sens du terme, qui met à l’épreuve l’autorité de l’historien en le mettant en scène comme compilateur ou greffier effacés, et qui introduit « du jeu dans les usages de la biographie » (20).
Jeu et expérimentation, ce n’est pas chose courante dans l’écriture de l’histoire, mais c’est l’ordinaire des passionnants travaux de Dominique Kalifa et Philippe Artières, qui montrent ici une étonnante inventivité littéraire.

Philippe Artières et Dominique Kalifa, Vidal, le tueur de femmes. Une biographie sociale, Lagrasse, Verdier, « Poche », 2017 [2001], 10 € 50 — Lire un extrait

A propos de Philippe Artières, sur Diacritik :
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