Franck Gérard : December 3rd, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 46)

© Franck Gérard. Avec le soutien de l'Institut Français et de la ville de Nantes
© Franck Gérard. Avec le soutien de l’Institut Français et de la ville de Nantes

LA JOLLA /SAN DIEGO /Twentieth day

C’est une des choses que j’aime dans la vie, entre autres ; quand rien ne se passe comme prévu ! Pourtant, je prévois vraiment ma journée, ce matin. Je veux aller à « Citadel Outlets », un centre commercial délirant à l’est de Los Angeles, sur la « five ». Délirant parce qu’on dirait qu’il sort d’un Péplum, avec ses statues de type assyrien : des sphinx à barbe. Mais rien ne se passera comme prévu ! On me propose un « ride » et vu que je n’ai plus la voiture, que je n’ai pas envie de commencer la journée en zones désolées – comprenez tout seul au bord de la route avec des milliers de voitures ; surtout que je dois marcher des miles après le terminus de la « Gold Line » – j’accepte avec joie ! Mais au bout d’un moment je commence à m’inquiéter ; nous avons dépassé Los Angeles depuis un bon paquet de Miles et je n’ose interrompre « mon hôte » qui poursuit une conversation longue et acharnée au téléphone en conduisant (avec une oreillette tout de même). Il me rassure, me dit de faire confiance à son téléphone dont l’application GPS est géniale.

Nous arrivons en plein « Orange County » à Anaheim, la ville de Disneyland. Nous sortons de la Highway et je m’inquiète de plus en plus lorsque je vois le paysage environnant. On finit dans la Citadel Street, au beau milieu de nulle part, dans un lotissement 100% WASP, avec personne nulle part, tout le long de la traversée dans ces cités. C’est vraiment flippant ce vide ! Ils passent peut-être leurs journées à Disneyland, qui sait ? Je décide de suivre mon « ride » qui va à San Diego. Au moins, pour une fois, je peux regarder le paysage défiler alors que nous suivons le Pacifique. Il me lâche à « La Jolla » devant la mer. Je sors de la voiture et je vois pour la première fois de ma vie des phoques en liberté. Je les approche à moins de deux mètres, les photographie ; bien sûr. Et puis plein d’oiseaux dont des pélicans. L’ambiance de la journée s’annonce « Nature ». Je vois aussi des plantes que je n’ai jamais vues. Il fait bon et, en même temps, la bruine et le vent de la mer rafraichissent. Je décide de suivre l’océan, sachant qu’il y aura peu de chance qu’il arrive quelque chose d’exceptionnel, comme à Los Angeles. Mais puisque je suis là…

Une plage est remplie de phoques ; affalés comme de grosses limaces. Je m’approche mais la plage est fermée au public ; réservée au règne animal. Nous sommes deux humains dans le coin. Doug m’explique qu’il travaille pour la municipalité, bien obligé de l’engager car les phoques sont protégés par la loi. Il les compte, me dis que les femelles vont « mettre bas » d’ici peu de temps. Il me montre un appareil, muni d’un micro : il y a un chantier non loin de là, il mesure le son pour être sûr que cela ne dérange pas les squatteurs de la plage. Je suis l’océan, en direction du sud pendant trois heures. Un surfeur par-ci par-là ; c’est tout. Pas étonnant vu les vagues. Je trouve un restaurant. Alors que je déjeune, une femme s’assoit en face de moi, sur la table d’à côté, avec un chocolat liégeois, je pense. Elle plonge la bouche dedans. Elle a une énorme moustache de chantilly. Je la regarde en souriant lui faisant « le signe de la moustache ». Elle me regarde dans les yeux et lèche la crème au-dessus de sa bouche avec un sourire. Je souris mais me sens un peu gêné après cette matinée seul avec la mer et ses habitants. Ce ne doit pas être une américaine ou alors je ne comprends rien. Je reprends ma route. Traîne dans La Jolla. C’est calme, c’est propre, c’est riche. C’est la banlieue chic de San Diego. Je ne croiserai pas un afro-américain de la journée. Comme partout, des magasins de voiture mais là, Ferrari, Rolls Royce ; Lamborghini dont je photographie la devanture avec le reflet du monde du dehors. Un vieil homme passe : « Don’t dream ! You’ll never have it, as me ! ». Je lui souris, répondant : « Who knows ? ». Plein de belles maisons, le bar/restaurant/night-club chic « Barfly » ! Est-ce un hommage à Bukowski ? Des magasins chics partout dont la galerie de peintures à l’huile remplie de vues de Paris au XIXè ou au tout début du XXème. Ici, c’est idiot, mais cela me fait quelque chose… Mon pays me manque, parfois. Mais encore plus les miens. La nuit tombe déjà ; « re-ride » vers L.A., qui me manque aussi. Malgré la pluie et les embouteillages interminables. J’espère aller à « Citadel Outlets » demain. Qui sait ?

Le site de Franck Gérard