Franck Gérard : May 8, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 21)

© Franck Gérard
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LOS ANGELES, last day /day twenty-one.

Je vous écris plus tôt que d’habitude. Je prends l’avion pour New York, tout à l’heure, où m’attendent de nouvelles aventures. Il est 2h49 du matin en France, 17h49, ici. Finalement, les embouteillages ont eu raison de mon envie de Mulholland Drive ; peut-être que c’est mieux comme cela, de l’ordre du fantasme ; ou juste à travers ce film si puissant. Un mélange des deux. Et puis cela me donne une raison de revenir. De toute manière, les fantasmes sont des sentiments qu’il n’est pas toujours bon de réaliser ; ils peuvent rester dans cet état ; un état flottant, à mon avis. Je profite de mes dernières heures à L.A., vous écrivant de la terrasse avec tous ces sons alentour ; surtout, ces bandes de perroquets « gueulards », que j’entends toute la journée. A propos d’eux, on m’a raconté une belle histoire ; comme quoi, suite à l’incendie d’un magasin d’animaux, ils s’étaient échappés et avaient commencé leurs propres vies, ici, à Highland Park et à Pasadena. Et juste dans cette vallée. Il est vrai que je n’en ai pas croisé ailleurs à Los Angeles.

Ce matin, je suis allé rendre la voiture de location sur Hollywood Boulevard. Juste en face de «Super Héros Land» ; là, où les supers héros losers tentent tout pour se faire photographier en compagnie des touristes. Je vous en ai déjà parlé. C’est toujours très triste, n’en doutez pas. Bon, allez, je m’en fais un ou deux de plus. Un Transformer qui traverse la route, un Spiderman juché sur une poubelle, un Spiderman noir (je ne sais plus comment il s’appelle) discutant avec un Superman qui a de la brioche… C’est triste mais cela fait de bonnes images. Et puis je continue en direction de Vine où je vais prendre le métro pour rentrer à la maison. Je croise cette bande de fous de Jésus Christ défilant dans la rue avec des pancartes et des mégaphones. Le siège de l’Église de scientologie. Un rasta avec une unique dreadlock, gigantesque, sur le côté gauche de sa tête. Je shoote, tranquillement.

Je prends le métro pensant que si le big one arrive à cet instant, bye bye les amis. Et surtout j’arrive à Union Station ! Je dois vous dire que c’est un bâtiment d’une rare beauté, que je reconnais, l’ayant vu dans des films. Les pierres au sol reflètent les ouvertures et c’est simplement aveuglant de magnificence. Je pense à cet instant à la gare Montparnasse ; je me demande bien comment il a été possible de commettre une telle erreur ! Je sors de la gare ; une construction assez complexe avec des jardins autour. Je traîne un peu, rentre à nouveau dans la gare et admire un des halls, dans lequel on ne peut pas pénétrer. Une femme est en arrêt devant, se retourne vers moi et me dis que c’est une honte de ne pouvoir arpenter cette endroit tellement il est beautiful ! Oh oui, je suis tellement d’accord, mais en même temps j’apprécie beaucoup le fait que cet espace devant moi soit totalement vide ; c’est comme une sorte de respiration qui inonde tout mon être. A part le désert, c’est peut-être ce que j’ai vu de plus beau ici ; cette gare. Et Dieu sait que j’aime ces endroits de transit, de départ, d’arrivée ou de promenade, aussi, parfois ; voir les voyageurs fait voyager ; c’est un peu comme l’amour que je porte aux cimetières. Légèrement au-dessus de la gare, j’arrive dans un quartier mexicain où se trouve la plus vieille maison de L.A. ; avec un marché et des restaurants. C’est un peu touristique mais sans plus ; c’est supportable. J’ai faim, il est presque 14h00 et je regarde les cartes des restaurants ; tombe sur un endroit où il y a la queue ; me dit que cela doit être bon. Taquitos, beans, cheese, avocado, c’est parfait même si plus tard je remarque que ce n’est pas vraiment digeste. Mes repas français me manquent ; ma famille, mes amis aussi… Puisque je suis à Downtown, je repars « jauger » le coin, me disant qu’il ne faut jamais rester sur de mauvaises impressions. Mais elles perdurent avec ces rues remplies de caddies de Homeless, ces petites cahutes, que j’avais déjà remarquées hier, posées sur la rue et remplies de magazines pornos… Toutes les instances de la loi ; autant de flics que de homeless aux alentours. Et j’arrive encore sur cette fameuse rue, la septième, où la vie est la plus dense à Downtown, avec Broadway (Oui, Broadway à Los Angeles avec des magasins de bijoux, d’or et quelques théâtres). Bon, je shoote, je shoote, de temps en temps ; bref, je continue. A un moment, il y a ce type, que je remarque, car je suis en « ouverture totale au monde » et donc cela comprend le « bad » et le « good »! Je ne peux pas vous dire pourquoi je le sens mal mais c’est comme ça. Au début, il est derrière moi ; après il me dépasse ; puis, il cherche quelque chose dans sa poche, et c’est à mon tour de le dépasser. Je rentre dans un magasin pour acheter de l’eau ; je le perds de vue ; « OK, cool mec, tu te fais une crise de parano ! ». Je vais payer, demande à la caissière où est le métro et il est juste de l’autre côté de la rue. Elle me demande si je sais où je vais car elle est aimable et veux m’aider ; je lui dis que je vais à Highland Park via Union Station. Je sens une présence derrière moi, découvre le type en question et serre à droite pour sortir. Il sort rapidement sans rien acheter. Je sais qu’il a vu que je shootais dans la rue donc que j’ai du matos. C’est aussi ce qui me rend parano, quelques fois, surtout que je n’ai aucune envie de mourir pour une image. Les deux seules menaces de mort proférées à mon encontre ont eu lieu en France. Bref, le type et votre serviteur arrivent au feu piéton ; on attend, l’air de rien. Et on part, mais au milieu de cette traversée de route je fais demi-tour. Il se retourne ; il a compris que je l’avais repéré ; il trace dans le métro, celui où je dois aller…

Je n’y vais pas et continue la parano en me disant que s’il a un problème avec moi, il m’attend en bas ou à Union Station, vu qu’il a entendu ma conversation avec la caissière. Donc je repars, en regardant de temps en temps derrière moi ; il a disparu ! Et je vais prendre mon métro à Chinatown. J’ai bien fait car ce Chinatown n’a rien à voir avec celui de San Francisco ; aucun touriste et un extraordinaire marché couvert avec tout ce que tu veux à rien du tout du genre 5 T-shirt « Fruit of the Loom » à 10 $ donc 7,50 € ! Oui, mais ils sont moches, à mon goût ! Et cette magnifique vieille femme avec son ombrelle bleue qui traverse la rue. Que de belles images j’aurais faites, ici, dans cet endroit idyllique et étrange, cette ville araignée ; mais je vais retrouver New York après 22 ans sans y avoir mis les pieds. La journée finit alors que je marche tranquillement sur Figueroa, entendant la douce mélodie d’un camion de marchand de glace tintant ; je me rappelle les glaces à la pistache de mon enfance en bas du HLM où je vivais ; je me souviens de l’insouciance. Encore une fois à cet instant, le bonheur m’envahit. Au revoir Los Angeles, à bientôt, je l’espère ! « To be continued ». In NYC.

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