Franck Gérard : May 4, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 17)

© Franck Gérard
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LOS ANGELES /Day seventeen.

A travers la ville, je vois le désert. Déjà, le désert m’étreint, tout simplement ; parce qu’il me manque. J’aurais peut-être dû rester, là-bas, seul… Là-bas, c’est être ailleurs ; ici c’est être là…

Je doute. Revenu ici, je suis écœuré. Comme un bonbon dans la bouche que j’aurais trop sucé ; trop de sucre, trop sucré. Je continue à croiser des «animaux» ; après la tortue, le sanglier ou le cochon sauvage, le dinosaure, c’est aujourd’hui un ours que je vois. Je suis en voiture mais du coup je m’arrête. Un ours qui danse au bord de la route alors qu’il fait peut-être 35° Celsius et que nous sommes à l’heure la plus chaude de la journée. Je ne trouve pas cela commun mais apparemment tout le monde semble trouver ce fait normal dans le coin. Un ours grotesque avec qui je parle et qui ne me semble pas si malheureux que ça, même si je n’aimerais pas être à sa place. Un ours «latino».

Et puis je vais à un rendez-vous ; je perds deux ou trois heures, entre coup de téléphone et clients qui veulent acheter des œuvres d’art. Face à moi, un homme passionnant, un marchand, un galeriste. Je ne peux malheureusement pas lui acheter quelque chose. Je suis à Santa Monica alors j’en profite pour faire un coucou à l’Océan… Je vais à un vernissage, pas loin de Beverly ; je croise des monstres, encore une fois ; essentiellement des femmes, d’une conformité qui me semble, à moi, accablante. Plus rien de vrai et c’est impressionnant chez une femme qui, je pense, doit avoir à peine trente ans. Tout autour des « Valets » de parking garent les voitures pour les restaurants ; ou glissent une veste sur des épaules. A un croisement, un homme à barbe blanche est appuyé sur un poteau ; il fait des mots croisés. Personne ne le remarque ; je le prends en photo ; je suis à deux mètres de lui et aucune réaction ; il est comme retiré de ce monde faux, alentour, et cela me touche.

Plus loin, je ne comprends pas tout de suite mais, tout de même, assez vite, c’est le quartier homosexuel ; je me sens tel un moucheron au sein d’un ballet de magnifiques guêpes aux muscles saillants et équilibrés. Surtout lorsque je vois ces danseurs en string sur cette terrasse de bar. Ils n’ont pas été choisis par hasard. Je traverse la route sur un passage piéton arc en ciel. Les couleurs de ce monde me remontent le moral. Les femmes sont très américaines mais les hommes sont plus beaux à mon goût ; plus différents, moins écrasés par les normes de cette société. Ils ont de la chance ; ils ne sont pas forcément obligés de passer sur le billard, de se coller des tartines de maquillages sur le visage, d’avoir des proportions plus qu’honorables ou encore de se teindre en blond, etc.

Je passe encore des heures dans la voiture, concentré, car je ne veux pas me retrouver les menottes aux poignets. On ne rigole pas ici avec le code de la route ; toujours si peu loin du western ; d’un point à l’autre de cette ville, je roule et pense parfois au film de Spielberg, Duel, car hier un camion me suivait sur une route du désert et nous étions seuls.

Tout est si cinématographique ici ; économiquement et culturellement. Je voulais aller à Mulholland Drive aujourd’hui, justement, mais j’irai, je l’espère, demain. Aujourd’hui, cette ville m’essouffle. C’est normal, après l’enthousiasme total du désert. Alors, je ferme les yeux et écoute la rumeur, si particulière, de cette ville ; et ne peux pas dire que je m’y sens mal ; bien au contraire.

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