Franck Gérard : April 30, 2014 (Fifty-Three Days, journaux américains, 13)

© Franck Gérard
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LOS ANGELES /day thirteen.

J’ai failli ne pas vous écrire ce soir. Après avoir mangé, ne tenant plus, je me suis allongé et me suis endormi deux heures. De toute manière, il ne s’est rien passé aujourd’hui, enfin presque. Déjà ce matin, cet homme, ce homeless (oh oui, encore un) en fauteuil roulant qui dort la tête contre un parcmètre avec du mil tout autour de lui que des pigeons picorent ; quelle scène! Je pense, à cet instant, que c’est la photo du jour et c’est bien la première de la journée, cette fois-ci ; mais, encore une fois, je sous-estime Los Angeles.

Je photographie une vitrine de magasin avec des mannequins de plastique féminins : leurs poitrines synthétiques sont à la hauteur de ce qui se trame ici. Même les mannequins sont à la norme, si je puis dire, de cette ville, où tout est plus grand ou plus gros, comme les portions de nourriture, les voitures, les immeubles. Cela me rappelle une anecdote. A 18 ans, j’avais été interviewé par le journaliste d’un quotidien d’une petite ville du Minnesota où je résidais ; j’avais déclaré le même genre de chose ; que tout était disproportionné ici, mais j’avais dit cela de manière critique. Le journaliste transforma mes propos qui devinrent une sorte de compliment voulant faire croire que ce qui est plus gros ou plus grand est mieux. Mais laissons ici les superlatifs ; je vous écris d’aujourd’hui.

J’ai changé de maison ; je suis à Highland Park, au nord-est de Los Angeles ; sur une colline qui domine la ville. C’est magnifique! Lorsque j’arrive en voiture, je n’en crois pas mes yeux ; surtout lorsque je monte la pente à 6 ou 7 % ; j’ai l’impression que la voiture va se renverser.

Et puis, je pars à nouveau marcher, sous le soleil écrasant, encore ; je suis coincé ici, façon de parler, car j’ai rendez-vous demain au consulat. Ce n’est pas loin du Pacifique, à seulement une heure d’ici (comprenez que je suis toujours à Los Angeles et que ce ne sera que la deuxième fois que je vois l’océan dans cette ville). Je devrais déjà être dans le désert ; les températures augmentent de jour en jour et j’ai bien l’impression que cette première fois dans le désert va être une réelle expérience ; les 45 ou 50 ° Celsius ne me décevront pas, c’est sûr.

Je suis maintenant sur York Avenue et m’ennuie ; je ne croise personne. Je rentre dans un supermarché où je n’achète rien. Je veux partir mais ne trouve pas la sortie ; juste deux entrées et les caisses sont bloquées par des files de clients. Je vois un employé qui range des palettes de boîtes de céréales et lui demande où est la sortie. Il regarde autour de lui, a l’air de réfléchir et me dit qu’il l’ignore. Cela me fait rire et finalement je sors sous les yeux d’un vigile par une des deux entrées, l’ayant lui-même interrogé, et qui ne sait pas non plus ; comme s’il n’était jamais arrivé que quelqu’un tente de sortir sans acheter quelque chose. En fait, cela résume bien la situation et d’une manière humoristique à la Jacques Tati ou à la Raymond Devos.

Plus tard, faisant des courses pour manger ce soir j’achète une boîte de Tomato Campbell’s Soup, me demandant si Warhol l’avait lui-même goûté. Pour le moment, finalement, moi non plus. Il ne s’est pas passé grand-chose aujourd’hui.

Cette image m’apparaît alors que je me suis trompé de chemin, croyant emprunter un raccourci. Je me suis juste rallongé d’une trentaine de minutes avec mon sac de course de 10 kilos ; mais se perdre à toujours du bon. Je pense à ce moment-là à l’endurance ; c’est quelque chose que j’aime. Aller au-delà de sa fatigue, de ses douleurs a un sens. Ce n’est pas masochiste, c’est juste qu’à un moment on dépasse tout cela et que l’on se laisse plus aller, pour, dans mon cas, respirer le monde. L’homme que j’ai shooté m’a demandé de l’argent, en plaisantant à moitié, marchandant. Je ne lui ai pas donné et il m’a dit de lui amener la prochaine fois que je passe dans le quartier. Je lui ai dit de venir le chercher en France. Lorsque j’ai pris cette image, j’ai pensé à une autre, de Paul Graham issue de la série « A shimmer of possibilities » que j’adore. Il vit à Los Angeles et je comprends maintenant la lumière qui émanait de cette photographie. Il y a bien une lumière particulière ici, surtout lorsque le soleil se couche. Au dehors, les oiseaux chantent malgré la nuit. Les cigales aussi. Et au loin le son de la One O One South m’emporte. Je commence à m’assoupir.

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