Papiers à Bulles (8) vous donne la recette du chef-d’oeuvre américain

patience

Pour réunir les conditions nécessaires à un chef-d’œuvre américain, munissez-vous des ingrédients suivants :

1Un grand auteur. Inutile de le palper ou de le sentir, on le reconnait au fait qu’il n’ait plus rien à prouver, tout en continuant tout de même à le prouver. Daniel Clowes fera très bien l’affaire.

3Un grand et beau récit. Comme dans les meilleurs plats, sa saveur ne se laisse pas cernée immédiatement, il faut attendre l’arrière-goût pour en apprécier la richesse. Ainsi, Patience commence par des problématiques de couple banales et quotidiennes, assez habituelles aux grands récits américains : angoisse, mensonge, secret, culpabilité, responsabilité… Après quelques pages à ce régime, prendre un virage brutal et inattendu. Laissez monter la sauce.

4Une grande et belle histoire d’amour déguisée en récit de genre. Sous les dehors d’un polar obsessionnel d’abord, et derrière une quête en mode science-fiction ensuite, laissez deviner sans trop en rajouter la passion dévorante et absolue d’un homme pour une femme, qui le force à dépasser toutes les limites.

2Un personnage puissant. Lui donner les traits de Lee Marvin, comme en un clin d’œil au Point de non-retour de John Boorman (titre qui aurait pu être celui de Patience) : un homme brisé, déterminé, violent, impulsif – totalement fascinant.

5Adopter un style classique pour le mettre régulièrement en morceaux. Le grand auteur américain a sa propre définition de la Ligne Claire : raide, pour ne pas dire hiératique, concentrant toutes les tensions de l’espace sur des personnages qui semblent démunis, atones, désincarnés comme dans un film Nouvelle-Vague – la personnification du mal-être. Et puis, glisser de temps à autres des références à Jack Kirby ou Steve Ditko, pour saupoudrer l’ensemble d’un peu de folie visuelle héritée des comics de l’âge d’or. S’émerveiller.

6Une histoire de voyages temporels. Alors que c’est le principe du récit, découvrir un peu partout dans la presse que les voyages temporels n’intéressent pas du tout le grand auteur américain, et même ça l’ennuie considérablement tous ces trucs de paradoxes et autres incongruités chronologiques. Du coup, comme chez Alain Resnais (Je t’aime je t’aime), tout est affaire de narration et de métaphore. L’avenir d’une relation est rendu impossible par les fantômes du passé qui ne cessent d’hanter le présent – c’est pourquoi il faut revenir en arrière pour aller de l’avant.

C’est limpide, c’est lumineux, c’est bouleversant, c’est magnifique, c’est Patience et c’est tout sauf de la cuisine.

Daniel Clowes, Patience, Paru le 14 avril 2016 (en anglais), 180 p. couleur, Jonathan Cape éditions, 27€50.

En français chez Cornélius.

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