Ce ne sont pas seulement deux livres publiés aux éditions du Seuil que les jurys du prix Medicis ont couronnés ce mercredi 2 novembre 2016. Ne noter que ce « doublé » serait réduire la portée symbolique de ce double choix, cette extension du domaine littéraire, la reconnaissance d’un jeu avec les frontières essai/récit, réel/fiction, longtemps considérées comme étanches, du moins en France. Pourquoi choisir Laëtitia d’Ivan Jablonka pour le Medicis roman et Boxe de Jacques Henric pour le Medicis Essai sinon dans l’idée implicite que chacun de ces deux livres auraient pu figurer dans l’une comme dans l’autre des deux catégories, vidant les étiquettes génériques de leur sens étroit ? Ce prix ne fait qu’un et il doit être lu comme un diptyque.
Boxe de Jacques Henric découle d’une rencontre : celle de l’auteur avec le boxeur Jean-Marc Mormeck, « The Marksman, le Tireur d’élite » et plus largement avec un sport qui est un art et dont l’évocation suppose d’écrire sur Carpentier, Cerdan, Mohamed Ali, Mike Tyson mais aussi depuis Joyce Carol Oates, Norman Mailer et tant d’autres cités dans la bibliographie finale.
Écrire Boxe, c’est également croiser réel et fiction, écriture sur soi et écriture sur l’autre, en un tout indissociable, une hybridité féconde. Le projet du livre naît d’un combat à venir à Kinshasa, le match qui clôturerait la carrière de Mormeck, remettrait en jeu son titre de Champion du monde. Kinshasa, le lieu est plus que symbolique, réunissant boxe et littérature, il est un écho du Combat du siècle, livre sur la ligne de crête du réel et de la fiction. Et Jacques Henric se voit « déjà en Norman Mailer, au nord du ring, carnet de notes à la main ». Le combat ne se fera pas, le livre oui, mêlant souvenirs et moments présents, jouant d’écritures et discours divers.
Un essai, Boxe ? Non. D’ailleurs Jacques Henric l’écrit à propos de la « superbe méditation » de Joyce Carol Oates, De la boxe, « aucun autre sujet n’est, pour l’écrivain, aussi intensément personnel. Écrire sur la boxe c’est écrire sur soi-même » (p. 27). Le titre du livre énonce un combat qui est aussi une lutte entre des tensions productives (l’autre et soi, fiction/non fiction, singularité/lignée littéraire). « Méditation » et non roman ou essai, ainsi pourrait-on aussi désigner ce livre, paru, rappelons-le, dans la collection « Fiction & Cie », créée par Denis Roche, dirigée aujourd’hui par Bernard Comment, que l’imaginaire collectif associe (faussement) au roman.
Justement, Laëtitia d’Ivan Jablonka n’a pas paru dans une collection strictement littéraire, ou du moins uniquement romanesque, du Seuil mais dans la « Librairie du XXIe siècle », dirigée par Maurice Olender, collection cette fois associée dans l’imaginaire collectif (toujours aussi faussement) aux essais. La jaquette du livre, titre rouge sur fond noir (en hommage à Stendhal, référent indépassable du fait divers ?), brouille déjà les indices essai/roman. La quatrième de couverture renvoie au sujet du livre : l’enlèvement de Laëtitia Perrais, dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, la découverte de son corps mutilé, des semaines plus tard, l’affaire d’État qu’est devenue le fait divers, du fait de sa médiatisation et de l’intervention du président de la République de l’époque, Nicolas Sarkozy, mettant la justice en accusation et précipitant les magistrats dans la rue. Elle souligne que le sujet est traité comme un « objet d’histoire », que le fait divers est d’abord fait social.
Texte-recherche, feuilleté de récits et discours, dossier, Laëtitia est composé à partir d’une longue enquête, d’un travail minutieux sur des archives et documents, de rencontres des protagonistes, de témoignages, croisant famille, justice et presse. Mais seule la biographie d’Ivan Jablonka est là pour mentionner que ce livre poursuit une « exploration des frontières entre littérature, histoire et sciences sociales », commencée avec l’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus (2012) ou ce livre au titre explicite : L’Histoire est une littérature contemporaine (2014) qui vaut manifeste. Littérature, sciences sociales et histoire ne sont pas, ou plus, des disciplines autonomes, l’enquête les réunit en des fictions de méthode, une « forme pirate ». Laëtitia n’est pas un roman, ce n’est pas non plus un livre d’histoire : d’ailleurs son auteur lui-même désigne son livre comme une « méta-enquête », « une histoire de vie enlacée à une enquête criminelle. Une biographie qui se prolonge après la mort ». C’est un livre qui place Laëtitia au centre, la victime, un livre qui refuse la place centrale et quasi héroïque donnée au criminel dans la littérature de genre. Ce que montre Ivan Jablonka à travers Laëtitia, à travers sa sœur jumelle Jessica, à travers leur mère, c’est la violence faite aux femmes, physique comme symbolique, un processus d’effacement, d’invisibilisation. Ici le criminel n’est pas justement celui qui donne son nom à l’affaire. Il est, banalement, « le meurtrier de Laëtitia ». À la « victime », non pas seulement d’un homme mais aussi d’un système social, d’être ici le centre radiant.
Dans Laëtitia, Ivan Jablonka, auteur et enquêteur, s’inscrit au cœur même de son récit, il commente son avancée entre des faits têtus, il énonce ses doutes, tient une forme de journal de son rapport à ce fait divers « épicentre » d’une « société en mouvement », sans faire de son livre un roman. Rien n’est inventé, tout part du réel et y revient. Tout est tragiquement factuel. Si Laëtitia entre dans le champ de la littérature, c’est en tant que discours sur le réel, mise en perspective de l’actualité, élucidation de ce qui se noue dans cette affaire, en tant que jeu avec les autres grands modes de saisie de ce même réel — la presse, l’Histoire, le roman non fictionnel à la Capote, cité page 47. Le livre est mosaïque et feuilleté de discours et de temporalités — une vie « ballotée » avant le crime, 2011 année climatérique, 2014 année de l’enquête avec Laëtitia comme centre absent de cet avant, pendant, après. Le livre est « enquête de vie » (p. 72) soit récit depuis une fin, une disparition ouvrant tragiquement à la « surexposition d’une figure paradoxale, présente parce qu’absente, vivante parce que morte » (p. 81).
C’est en ce sens que Laëtitia est, peut-être, le roman d’une vie ou du moins que la destinée d’une personne réelle peut être ressaisie comme un révélateur : la jeune fille a toujours été « la proie des hommes », l’affaire « révèle le spectre des masculinités dévoyées au XXIe siècle » (p. 334-335), elle est la clé d’une démonstration, la lecture d’un état social. Ivan Jablonka le souligne dans les dernières pages de son livre, il a voulu « écrire du vrai » (en italiques, p. 349). Celui qui pourrait se vouloir Flaubert (« Laëtitia, c’est moi », titre du chapitre 56) rectifie immédiatement en se désignant comme une « historien-sociologue » (p. 357).
Ivan Jablonka n’est donc pas directement romancier et plus « seulement » historien dans ce livre, il est à la jonction de ces territoires, et c’est là la force de Laëtitia. Là celle de Jacques Henric dans Boxe : excéder les catégories, les pousser à leur limite jusqu’à les faire se rejoindre, jouer de leurs dissonances autant que de leurs synesthésies potentielles, (ré)inventer des formes. Là est le message implicite de ce prix Medicis 2016 qui, à travers deux livres hors norme, reconnaît la présence indéniable d’une extension du domaine de la littérature. Comme l’écrit Ivan Jablonka dès les lignes initiales de L’Histoire est une littérature contemporaine : « Peut-on imaginer des textes qui soient à la fois histoire et littérature ? Ce défi n’a de sens que s’il fait naître des formes nouvelles. L’histoire et la littérature peuvent être autre chose, l’une pour l’autre, qu’un cheval de Troie« .
Jacques Henric, Boxe, Seuil, « Fiction & Cie », 2016, 240 p., 18 €
Ivan Jablonka, Laëtitia ou la fin des hommes, Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2016, 390 p., 21 €
